Lorsque le Normand que je suis fut affecté à la rédaction de Concarneau, mon oreille fut attirée par l'annonce du pardon de saint Philibert. Mais bon. Il ne s'agissait sûrement pas de "mon" Philibert à moi. Le vrai. Celui de Jumièges. Eh bien si ! Saint Philibert est même fortement vénéré en Bretagne sans que l'on connaisse bien le personnage, sans que l'on sache vraiment pourquoi. Alors, j'ai essayé de comprendre l'origine de ce culte. Essayé !..


Tout un symbole! Des sonneurs bretons sortent... de l'église de Jumièges! C'était en juillet 2000 lors de la première édition d'Art Seine.

 Mais pourquoi diable vénère-t-on depuis la nuit des temps Saint-Philibert en Bretagne ? A Trégunc, l'on pense que ce culte fut ramené par les marins depuis Noirnoutier. L'explication est peut-être plus compliquée...

 Dans les vieux, les très vieux documents de l'abbaye de Landévennec, il est un texte du cartulaire dont la lecture au premier degré raconte en gros ceci. Un jour, Gradlon, roi des Bretons, reçut la visite de trois émissaires de Charlemagne. Ces trois hommes-là étaient alors des saints en devenir puisqu'il s'agissait, assure l'antique chronique, de Médard, Florent et de notre fameux Philibert, fondateur de l'abbaye de Jumièges en Normandie puis de celle de Noirmoutier.

Leur requête ? Que Gradlon apporte son aide aux Francs contre la race païenne. Entendez par là les Vikings. Le roitelet armoricain se voyait proposer en échange de son soutien quatorze villes franques. Marché avantageux. Saint Guénolé et saint Corentin, poursuit le texte, assistaient aussi à la rencontre qui s'acheva par un serment prêté par Gradlon. Récit totalement anachronique! Tout le monde connaît par cœur la date du sacre de Charlemagne. En revanche, lorsque l'on sait que Philibert fonda le monastère de Jumièges en 654, voilà qui exclut sa présence à Quimper... 150 ans plus tard ! Alors, quelques historiens se sont arraché les cheveux pour interpréter ce texte à première vue incohérent. Et ils sont parvenus à cette conclusion. Des Gradlon, la Cornouaille en a connu trois dans son histoire. Or, l'un d'entre eux, Gradlon Plonéour, est précisément un contemporain de Charlemagne. Et l'on s'est alors permis de penser que l'aréopage de prétendus saints qui assistaient à la rencontre était en fait constitué des abbés des monastères de Saint-Florent à Saumur, de Saint-Médard à Doulon, de Saint-Philibert à Noirmoutier, de l'abbaye de Landévennec fondée par Saint-Guénolé et enfin de l'évêque de Quimper-Corentin. Mais il y a mieux pour renforcer cette hypothèse. Gradlon Plonéour, comte de Cornouaille et grand protecteur de l'abbaye de Landévennec, alla effectivement guerroyer contre les Vikings, à l'embouchure de la Loire. Il a même tenu à finir ses jours à l'abbaye de Noirmoutier.

Une route Saint-Philibert



Scène du pardon Saint-Philibert dans les années 50. (Collection particulière, Trégunc)

On observe donc là un lien très fort entre le sud de la Bretagne et l'abbaye fondée en Vendée par saint Philibert. Une route se dessine même très nettement entre les deux contrées. Partez de Noirmoutier, et vous rencontrerez sur votre chemin le prieuré de Saint-Philibert de Granlieu, celui de Saint-Lumine, celui encore du Cellier dédié en 1132... Puis vous trouverez un culte à Philibert à Locmariaquer, une chapelle à son nom à Plouay. En voici une autre encore à Kerven, en Gourin. Là, le prieuré de Locmaria, berceau de la ville de Quimper, percevait jadis des droits sur les marchandises débitées le jour du pardon. A Moëlan, la chapelle attestée en 1516, est dédiée à saint Philibert mais aussi à saint Roch. Ce dernier a le pas sur notre ami puisqu'il occupe la place près de l'évangile. Saint Philibert est représenté avec sa crosse et un livre. Une de ses reliques a été offerte par l'abbaye de Tournus en 1901. Dehors, les deux saints ont encore une double fontaine. Chacun a son pardon le dimanche suivant sa fête et l'on vénère la statue de l'abbé de Jumièges. Au XIXe siècle, huit jeunes garçons habillés de blanc portaient lors des fêtes la statue de la vierge tandis que huit jeunes filles en costume du pays en tenaient les rubans. Mais nous voici déjà arrivés à Trégunc.

Le culte à Trégunc


150 auditeurs pour la vie de saint Philibert
dans sa chapelle de Trégunc. Conférence
de Laurent Quevilly en juin 2000

 Trégunc se flatte de posséder en sa chapelle une mèche des cheveux de saint Philibert. D'où nous vient son culte? On pense ici qu'il fut ramené de Noirmoutier par les marins. Sans plus. Vive en tout cas reste la vénération pour le saint abbé. Depuis la nuit des temps, son pardon se déroule le dernier dimanche d'août. Il était jadis couru par tout le pays de l'Aven. Si bien que diable, dit-on ici, jaloux de l'importance de cette manifestation, voulut un jour écraser du pied le clocher de "Saint-Phil" en s'appuyant de l'autre sur celui de la chapelle Saint-Marc. Mais il glissa et s'en retrouva boiteux. L'empreinte du pied satanique fut longtemps visible sur une roche que finirent par casser les cantonniers pour faire taire les propos malveillants sur leur ami Satan...

Au XVIIIe siècle, le recteur se félicite « du concours de peuple d’autant plus considérable que le saint auquel est dédié ladite chapelle est particulièrement invoqué contre les calamités publiques. » La région est en proie au choléra et Philibert passe pour guérir les maux de ventre.

Le pardon de 1779


Truculent fut le pardon du dimanche 29 août 1779. Le curé est alors le sieur Billotais. Le Beux, curé de Névez, est invité à prêcher après la procession. Ce dernier est en chaire quand la voix de Christophe Le Goc, laboureur à Kerviniec, l'interrompt. Tonitruante. Manifestement, il a déjà largement entamé ces fêtes patronales. Notre bon bougre quitte son banc, se place au milieu de la chapelle et s'en va apostropher le prédicateur... Stupéfaction dans l'assistance qui ne saisit rien des propos incohérents répétés à l'envi. Sinon qu'ils se situent dans un registre des plus irrévérencieux.

Le Beux ne se démonte pas. Comme guidé par le Sauveur, il descend de sa chaire, s'approche de cet agneau égaré en quelques enjambées. Calmement, le saint homme lui propose le marché : soit il se tait. Soit il quitte le lieu de culte. Mais a-t-il repris son sermon que l'autre continue de plus belle, invite le prêtre à descendre encore. C'est la parole divine contre celle de l'ivresse.

Vite, le curé Salaün, curé de la paroisse, entame la grand messe chantée. Comment, lui, Le Goc, peut-on l'ignorer de la sorte ! Appuyé chancelant contre la balustrade, le paysan ne pipe plus mot. Jusqu'au moment où, sur les marches de l'autel, le prêcheur donne les annonces prônales et ordinaires. Le voilà parvenu à celle de l'Intendant qui, au nom du Roi, ordonne aux riverains des côtes de laisser les chemins libres à la fréquentation des batteries et corps de garde. " Moi aussi je suis un homme du Roi ! " vocifère Le Goc en ponctuant d'injures cette nouvelle intervention. Le curé parvient avec difficulté à achever la lecture des annonces. Tant et si bien que la messe ne peut être entièrement terminée, et ce, malgré les bons offices du fabrique et d'autres membres influents de la paroisse.

La protection de saint Philibert sur les Tréguncois a ses failles. En 186,5 une épidémie fait quatre morts. Et vingt-tois dont cinq enfants dix ans plus tard. Un médecin est formel : les femmes vont au lavoir où baigne le linge des cholériques. On en interdit l’usage. « Les femmes allèrent laver à la mer ». L’épidémie s’évanouit.

Le petit Philibert



















Nichée dans la fontaine votive, près de la chapelle, la statuette en bois de saint Philibert disparaissait souvent.
Quelques facétieux l'amenaient comme un fétiche, un porte-bonheur, faire un tour au bal et autres lieux. Mais elle revenait toujours après deux ou trois jours. Jusqu'au moment où elle disparut définitivement. Rassurez-vous, un modèle de granit a pris depuis la relève. Le jour du pardon, les enfants se disputent l'honneur de porter en procession le" petit saint Philibert ", un baigneur coiffé un temps du bonnet de baptême de la boulangère et vêtu d'un costume breton taillé... dans une vieille robe de mariée! Ce qui n'a pas toujours reçu la bénédiction du clergé. Il y a aujourd'hui prescription.

 La grand croix en tête, les pardonneurs, en chapeaux à guides, quittent la messe du dimanche matin pour sillonner d'abord les chemins boisés des alentours. Sur leurs épaules: des maquettes de navires en guise d'ex-voto. Ils symbolisent toute la flottille tréguncoise qui s'en remet à la protection de saint Pierre. Parmi eux, le Saint-Philibert date du début du XIXe. Quatre femmes en coiffe de l'Aven portent aussi jusqu'à la fontaine la mèche de cheveux enchâssée dans une chapelle miniature dorée. Dû à Robert Bellec, on chante le cantique à saint Philibert, de facture récente, et dont voici le texte.

 

Cantique à Saint Philibert (sa vie: 616-685) ,

Diskan

(refrain)

 

Sant Philibert hor patron, selouit hor peden,
Saint Philibert notre Patron, écoute notre prière,
Gant. fizians a greiz kalon ni ra deoc'h hor goulen,
Avec confiance et de tout cœur , nous te faisons notre demande
Var nomp, var tud hor parrez, skuillit puil ho pennoz,
Sur nous et sur la paroisse, répands largement ta bénédiction
Ma vo santel hor buez, vit mont d'ar baradoz.
Que notre vie soit sainte et que nous allions au paradis.

1

À la cour du roi Dagobert
Il rêve de vie dorée
Tout sourit au jeune Philibert
Il peut tout espérer.
Mais à vingt ans il quitte
La cour et son destin
Et saint Ouen le dirige
Au monastère voisin.

2

Plus tard il fonde Jumièges
Haut-lieu de charité:
Les otages pris au piège
Par lui sont rachetés.
Il fonde encor Noirmoutier,
Il s'y fait défricheur,
Conseille les paludiers,
Équipe les pêcheurs

3

A Jumiège il retourne enfin,
Mais Noimoutier l'appelle
C'est là qu'il meurt parmi les siens,
Vénéré des fidèles.
Ses restes, grâce aux disciples,
Echappent aux Normands
A Tournus, ses reliques
Reposent maintenant.

4

Notre chapelle porte ton nom,
Nul ne sait plus pourquoi;
Mais tu es bien notre Patron:
Nous nous confions à toi.
Gens de mer, gens de terre,
Tous unis sous ton toit,
Que l'amour de nos frères.
Nous anime comme toi.

 

Parvenu à la fontaine votive s'élèvent de nouveaux chants. La fontaine passe, ici aussi, pour guérir des rhumatismes et des douleurs intestinales. En fait, nous l'avons vu, il avait interdit à ses ouailles de boire l'eau croupie, réduisant ainsi la mortalité. Ainsi naissent les légendes. On l'invoque encore pour un enfant malade, la crainte d'un orage... Il n’y a pas si longtemps, des mères venaient encore baigner leurs jeunes enfants à la fontaine. La croyance dans le pouvoir protecteur de cette eau date de la nuit des temps et la religion chrétienne en aura repris le bénéfice à son compte. Sur place, deux stèles de plus de 2000 ans pourraient en raconter…

 

Le pardon de saint Philibert dure aujourd'hui trois jours. Le samedi soir est tiré un feu d'artifice. Après le pardon du dimanche matin ont lieu l'après-midi des courses cyclistes, puis un concert en soirée. Le lundi se déroulent des jeux pour les enfants, une nouvelle course cycliste. Et durant les trois jours a lieu une fête foraine.

La chapelle Saint-Philibert de Trégunc est du XVIe. Elle est église paroissiale depuis 1946. Une statue récente du saint est présente dans une niche du retable. Elle remplace une autre statue détruite par un incendie en 1892. Au-dessus du maître-autel est la maîtresse vitre où saint Philibert, patron de la paroisse, figure la bêche à la main. Sur les bas-côtés, des vitraux anciens signés du maître verrier quimpérois, Jean-Pierre Le Bihan, représentent dans la première travée six scènes de la vie de saint Philibert. Dans la quatrième travée, un personnage symbolisant le paysan ressemble au saint Philibert déjà entrevu avec sa bêche.

 Mais reprenons la route Saint-Philibert en Bretagne. A Saint-Evarzec, encore une chapelle à son nom! L'oratoire primitif et la fontaine votive seraient l'œuvre des Templiers qui vénéraient ce saint. La chapelle fut restaurée à la fin du XVIIIe grâce aux libéralités d'Eugène Porquier, faïencier quimpérois. Pardon le 3e dimanche d'août.

A Saint-Yvi, ancienne trève d'Elliant, on retrouve dans la toponymie locale le lieu-dit de Kerfilibars, dit aussi Kerfilibert, le bois et le moulin de Hilbars, dit encore Hilbert en 1770...

Fontaine, statue encore et à Plomelin où se tient un pardon le second dimanche de juillet. Voici Lanvern, paroisse du Pays bigouden liée au roi Gradlon Plonéour. Là se dressent les ruines d'un prieuré fondé par les moines de Landévennec et dédié à saint Philibert. Sa chapelle devint église paroissiale jusqu'à ce que les dragons de Louis XIV en décapitent le clocher en répression des révoltes paysannes dites du Papier timbré. Près du bourg de Plouhinec est un village nommé explicitement Philibère. Et nous voici enfin à Crozon où, là aussi, une chapelle dédiée primitivement à saint Rigent prit le nom de Philibert sous l'influence également des moines de Landévennec. Landévennec, abbaye jadis rayonnante sur notre contrée, choyée par Gradlon Plonéour et où Philibert se trouvait là encore fortement vénéré. Une statue, le représentant mitré, fortement mutilé, est aujourd'hui conservée à Brest. Voilà, la boucle est bouclée. Les liens qu'aura tissés le comte de Cornouaille avec le monastère fondé par Philibert à Noirmoutier expliquent manifestement son culte en Bretagne.

 


 

Sources


- Bulletins de la société archéologique du Finistère.

- Cyrille Maguer, historien du pays de Concarneau.

- Office du tourisme de Trégunc

- Conseil paroissial de Trégunc.

- C.A. Deshayes, histoire de l'abbaye royale de Jumièges.

- Association des amis de l'abbaye de Jumièges.