Lorsque le Normand que je suis fut affecté à la rédaction de Concarneau, mon oreille se dressa à l'annonce du pardon de saint Philibert. Non, il ne s'agissait sûrement pas du mien, celui de Jumièges. Eh bien si ! il est même très vénéré en Bretagne sans être vraiment connu. Alors, j'ai essayé de comprendre. Essayé !..
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Mais
pourquoi diable vénère-t-on depuis la
nuit des temps Saint-Philibert en Bretagne ? A Trégunc, l'on
pense que ce culte
fut ramené par les marins depuis Noirnoutier. L'explication
est peut-être plus
compliquée...
Dans
les vieux, les très vieux documents
de l'abbaye de Landévennec, il est un texte du cartulaire
dont la lecture au
premier degré raconte en gros ceci. Un jour, Gradlon, roi
des Bretons, reçut la
visite de trois émissaires de Charlemagne. Ces trois
hommes-là étaient alors
des saints en devenir puisqu'il s'agissait, assure l'antique chronique,
de
Médard, Florent et de notre fameux Philibert, fondateur de
l'abbaye de Jumièges
en Normandie puis de celle de Noirmoutier.
Leur
requête ? Que Gradlon apporte son aide
aux Francs contre la race païenne. Entendez par là
les Vikings. Le roitelet
armoricain se voyait proposer en échange de son soutien
quatorze villes
franques. Marché avantageux. Saint
Guénolé et saint Corentin, poursuit le
texte, assistaient aussi à la rencontre qui s'acheva par un
serment prêté par
Gradlon. Récit totalement anachronique! Tout le monde
connaît par cœur la date
du sacre de Charlemagne. En revanche, lorsque l'on sait que Philibert
fonda le
monastère de Jumièges en 654, voilà
qui exclut sa présence à Quimper... 150 ans
plus tard ! Alors, quelques historiens se sont arraché les
cheveux pour
interpréter ce texte à première vue
incohérent. Et ils sont parvenus à cette
conclusion. Des Gradlon, la Cornouaille en a connu trois dans son
histoire. Or,
l'un d'entre eux, Gradlon Plonéour, est
précisément un contemporain de
Charlemagne. Et l'on s'est alors permis de penser que
l'aréopage de prétendus
saints qui assistaient à la rencontre était en
fait constitué des abbés des
monastères de Saint-Florent à Saumur, de
Saint-Médard à Doulon, de
Saint-Philibert à Noirmoutier, de l'abbaye de
Landévennec fondée par
Saint-Guénolé et enfin de
l'évêque de Quimper-Corentin. Mais il y a mieux
pour
renforcer cette hypothèse. Gradlon Plonéour,
comte de Cornouaille et grand
protecteur de l'abbaye de Landévennec, alla effectivement
guerroyer contre les
Vikings, à l'embouchure de la Loire. Il a même
tenu à finir ses jours à
l'abbaye de Noirmoutier.
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Scène du pardon Saint-Philibert dans les années 50. (Collection particulière, Trégunc) |
Le culte à Trégunc
150
auditeurs pour la vie de
saint Philibert dans
sa chapelle de Trégunc.
Conférence de
Laurent Quevilly en juin 2000 |
Trégunc se flatte de posséder en sa chapelle une mèche des cheveux de saint Philibert. D'où nous vient son culte? On pense ici qu'il fut ramené de Noirmoutier par les marins. Sans plus. Vive en tout cas reste la vénération pour le saint abbé. Depuis la nuit des temps, son pardon se déroule le dernier dimanche d'août. Il était jadis couru par tout le pays de l'Aven. Si bien que diable, dit-on ici, jaloux de l'importance de cette manifestation, voulut un jour écraser du pied le clocher de "Saint-Phil" en s'appuyant de l'autre sur celui de la chapelle Saint-Marc. Mais il glissa et s'en retrouva boiteux. |
L'empreinte du pied satanique fut longtemps
visible sur
une roche que finirent par casser les cantonniers pour faire taire les
propos
malveillants sur leur ami Satan...
Au
XVIIIe siècle, le recteur se félicite
« du
concours de peuple d’autant plus considérable que
le saint auquel est dédié
ladite chapelle est particulièrement invoqué
contre les calamités publiques. »
La région est en proie au choléra et Philibert
passe pour guérir les maux de
ventre.
Truculent fut le pardon du dimanche 29 août 1779. Le curé est alors le sieur Billotais. Le Beux, curé de Névez, est invité à prêcher après la procession. Ce dernier est en chaire quand la voix de Christophe Le Goc, laboureur à Kerviniec, l'interrompt. Tonitruante. Manifestement, il a déjà largement entamé ces fêtes patronales. Notre bon bougre quitte son banc, se place au milieu de la chapelle et s'en va apostropher le prédicateur... Stupéfaction dans l'assistance qui ne saisit rien des propos incohérents répétés à l'envi. Sinon qu'ils se situent dans un registre des plus irrévérencieux.
Le
Beux ne se démonte pas. Comme guidé par le
Sauveur, il descend de sa chaire, s'approche de cet agneau
égaré en quelques
enjambées. Calmement, le saint homme lui propose le
marché : soit il se
tait. Soit il quitte le lieu de culte. Mais a-t-il repris son sermon
que
l'autre continue de plus belle, invite le prêtre à
descendre encore. C'est la
parole divine contre celle de l'ivresse.
Vite,
le curé Salaün, curé de la paroisse,
entame la grand messe chantée. Comment, lui, Le Goc, peut-on
l'ignorer de la
sorte ! Appuyé chancelant contre la balustrade, le paysan ne
pipe plus mot.
Jusqu'au moment où, sur les marches de l'autel, le
prêcheur donne les annonces
prônales et ordinaires. Le voilà parvenu
à celle de l'Intendant qui, au nom du
Roi, ordonne aux riverains des côtes de laisser les chemins
libres à la
fréquentation des batteries et corps de garde. " Moi aussi
je suis un
homme du Roi ! " vocifère Le Goc en ponctuant d'injures
cette nouvelle
intervention. Le curé parvient avec difficulté
à achever la lecture des
annonces. Tant et si bien que la messe ne peut être
entièrement terminée, et
ce, malgré les bons offices du fabrique et d'autres membres
influents de la
paroisse.
La
protection de saint Philibert sur les
Tréguncois a ses failles. En 186,5 une
épidémie fait quatre morts. Et vingt-tois
dont cinq enfants dix ans plus tard. Un médecin est
formel : les femmes
vont au lavoir où baigne le linge des
cholériques. On en interdit l’usage.
« Les
femmes allèrent laver à la
mer ». L’épidémie
s’évanouit.
Nichée
dans la
fontaine votive, près de la chapelle, la statuette en bois
de saint Philibert
disparaissait souvent.Quelques facétieux l'amenaient comme un fétiche, un porte-bonheur, faire un tour au bal et autres lieux. Mais elle revenait toujours après deux ou trois jours. Jusqu'au moment où elle disparut définitivement. Rassurez-vous, un modèle de granit a pris depuis la relève. Le jour du pardon, les enfants se disputent l'honneur de porter en procession le" petit saint Philibert ", un baigneur coiffé un temps du bonnet de baptême de la boulangère et vêtu d'un costume breton taillé... dans une vieille robe de mariée ! Ce qui n'a pas toujours reçu la bénédiction du clergé.
Fontaine Saint-Philibert de Trégunc, carte-postal des éditions Jos Le Doaré..
La
grand croix en tête, les pardonneurs, en chapeaux
à guides, quittent la messe
du dimanche matin pour sillonner d'abord les chemins boisés
des alentours. Sur
leurs épaules: des maquettes de navires en guise d'ex-voto.
Ils symbolisent
toute la flottille tréguncoise qui s'en remet à
la protection de saint Pierre.
Parmi eux, le Saint-Philibert date du début du XIXe. Quatre
femmes en coiffe de
l'Aven portent aussi jusqu'à la fontaine la mèche
de cheveux enchâssée dans une
chapelle miniature dorée. Dû à Robert
Bellec, on chante le cantique à saint
Philibert, de facture récente, et dont voici le texte.
( sa vie: 616-685 )
(refrain)
Sant Philibert hor patron, selouit
hor peden,
Saint Philibert notre Patron,
écoute notre prière,
Gant. fizians a greiz kalon ni ra
deoc'h hor goulen,
Avec confiance et de tout cœur
, nous te faisons notre demande
Var nomp, var tud hor parrez,
skuillit puil ho pennoz,
Sur nous et sur la paroisse,
répands largement ta bénédiction
Ma vo santel hor buez, vit mont
d'ar baradoz.
Que notre vie soit sainte et
que nous allions au paradis.
1
À la cour du roi
Dagobert
Il rêve de vie dorée
Tout sourit au jeune Philibert
Il peut tout espérer.
Mais à vingt ans il quitte
La cour et son destin
Et saint Ouen le dirige
Au monastère voisin.
2
Plus tard il fonde
Jumièges
Haut-lieu de charité:
Les otages pris au piège
Par lui sont rachetés.
Il fonde encor Noirmoutier,
Il s'y fait défricheur,
Conseille les paludiers,
Équipe les pêcheurs
3
A Jumiège il retourne
enfin,
Mais Noimoutier l'appelle
C'est là qu'il meurt parmi les
siens,
Vénéré des fidèles.
Ses restes, grâce aux disciples,
Echappent aux Normands
A Tournus, ses reliques
Reposent maintenant.
4
Notre chapelle porte ton nom,
Nul ne sait plus pourquoi;
Mais tu es bien notre Patron:
Nous nous confions à toi.
Gens de mer, gens de terre,
Tous unis sous ton toit,
Que l'amour de nos frères.
Nous anime comme toi.
Parvenu
à la fontaine votive s'élèvent de
nouveaux chants. La fontaine passe, ici aussi, pour guérir
des rhumatismes et
des douleurs intestinales. En fait, nous l'avons vu, il avait interdit
à ses
ouailles de boire l'eau croupie, réduisant ainsi la
mortalité. Ainsi naissent
les légendes. On l'invoque encore pour un enfant malade, la
crainte d'un orage...
Il n’y a pas si longtemps, des mères venaient
encore baigner leurs jeunes
enfants à la fontaine. La croyance dans le pouvoir
protecteur de cette eau date
de la nuit des temps et la religion chrétienne en aura
repris le bénéfice à son
compte. Sur place, deux stèles de plus de 2000 ans
pourraient en raconter…
La
chapelle Saint-Philibert de Trégunc est du
XVIe. Elle est église paroissiale depuis 1946. Une statue
récente du saint est
présente dans une niche du retable. Elle remplace une autre
statue détruite par
un incendie en 1892. Au-dessus du maître-autel est la
maîtresse vitre où saint
Philibert, patron de la paroisse, figure la bêche
à la main. Sur les bas-côtés,
des vitraux anciens signés du maître verrier
quimpérois, Jean-Pierre Le Bihan,
représentent dans la première travée
six scènes de la vie de saint Philibert.
Dans la quatrième travée, un personnage
symbolisant le paysan ressemble au
saint Philibert déjà entrevu avec sa
bêche. Mais
reprenons la route Saint-Philibert
en Bretagne. A Saint-Evarzec, encore une chapelle à son nom!
L'oratoire
primitif et la fontaine votive seraient l'œuvre des Templiers
qui vénéraient ce
saint. La chapelle fut restaurée à la fin du
XVIIIe grâce aux libéralités
d'Eugène Porquier, faïencier quimpérois.
Pardon le 3e dimanche d'août.
A Saint-Yvi, ancienne trève d'Elliant, on retrouve dans la toponymie locale le lieu-dit de Kerfilibars, dit aussi Kerfilibert, le bois et le moulin de Hilbars, dit encore Hilbert en 1770...
Fontaine,
statue encore et
à Plomelin où se
tient un pardon le second dimanche de juillet. Voici Lanvern, paroisse
du Pays
bigouden liée au roi Gradlon Plonéour.
Là se dressent les ruines d'un prieuré
fondé par les moines de Landévennec et
dédié à saint Philibert. Sa chapelle
devint
église paroissiale jusqu'à ce que les dragons de
Louis XIV en décapitent le
clocher en répression des révoltes paysannes
dites du Papier timbré. Près du
bourg de Plouhinec est un village nommé explicitement
Philibère. Et nous voici
enfin à Crozon où, là aussi, une
chapelle dédiée primitivement à saint
Rigent
prit le nom de Philibert sous l'influence également des
moines de Landévennec.
Landévennec, abbaye jadis rayonnante sur notre
contrée, choyée par Gradlon
Plonéour et où Philibert se trouvait
là encore fortement vénéré.
Une statue, le
représentant mitré, fortement mutilé,
est aujourd'hui conservée à Brest.
Voilà,
la boucle est bouclée. Les liens qu'aura tissés
le comte de Cornouaille avec le
monastère fondé par Philibert à
Noirmoutier expliquent manifestement son culte
en Bretagne.
Laurent QUEVILLY.
- Cyrille Maguer, historien du pays de Concarneau.
- Office du tourisme de Trégunc
- Conseil paroissial de Trégunc.
- C.A. Deshayes, histoire de l'abbaye royale de Jumièges.
- Association des amis de l'abbaye de Jumièges.



