Par Georges Dubosc
Il est question d'arborer à
nouveau, à propos des fêtes en l'honneur de
Guillaume le Conquérant,
le rouge étendard de Normandie, qui fut la parure
flamboyante du
Millénaire de Normandie en 1911. Il nous souvient qu'un
jour, quelque
temps avant ces belles fêtes rouennaises, l'original marquis
de la
Rochethulon, président du Souvenir
normand,
demandait à Jean Revel
étonné où il pourrait se procurer un
bel étendard normand !... « Allez
aux Nouvelles
Galeries,
lui dit-il en désespoir de cause ! » Le marquis
s'y rendit et commanda un immense étendard, la «
bannière aux deux
lions », comme dit Gaston le Révérend,
et l'arbora au balcon de son
hôtel. En même temps, les Nouvelles
Galeries
mirent en vente de
nombreux étendards, en forme de pennons trifides, qui
partout
flottèrent sur nos maisons et nos monuments.D'où viennent ces couleurs, et d'où vient l'étendard de notre province. Il est bien certain que la bannière des premiers Normands était rouge, d'un rouge de flammes rutilantes.
Cil porta gonfanon d'en drap vermeil d'Espagne
dit Robert Wace, dans le Roman de Rou, en décrivant l'étendard qui flotta sur les murs de Rouen, en 946. De même, au temps de la Conquête des Lieux Saints ou de la Sicile, l'étendard normand était rouge. Albert d'Aix, dans son Histoire de Jérusalem, dit que l'étendard de Bohémond était rouge, « rouge comme le sang ». Partout, en tous les endroits où l'arborèrent les Normands, l'étendard comme les boucliers suspendus aux flancs des drakkars ou au grand mât, était rouge, d'un rouge ardent, brillant, cramoisi, invariablement rouge.
Et les léopards d'or ? Ils sont l'emblème
très anciennement adopté des
ducs normands, leur signe particulier, transmis par eux aux comtes
d'Anjou et aux rois d'Angleterre. Parfois, ils sont confondus avec les
lions, et, sous cette forme, on retrouve à Saint-Etienne de
Caen, à
Falaise, dans l'église Saint-Gervais, dans la
cathédrale de Bayeux,
construite sous l'épiscopat d'Odon, le frère de
Guillaume le
Conquérant. En Angleterre, après la
conquête, les lions apparaissent
avec les Plantagenets. L'un d'eux, Henri III d'Angleterre, changea les
lions en léopards. D'après Mathieu Paris, ce
changement se fit sur les
armoiries en 1285 et il ajoute « les léopards d'or
étaient bien
l'insigne des ducs de Normandie ».Lion ou Léopard ? A première vue, il n'y a pas l'air d'exister une bien notable différence. Et cependant il en existe une pour les héraldistes, gens fort minutieux. Dans le blason, le lion est toujours représenté rampant, c'est-à-dire dressé sur ses pattes de derrière, la patte dextre de devant élevée et la patte senestre de derrière, posée en arrière. Il a de plus la tête de profil, la langue saillante, la queue levée – et retenez bien ce détail capital – la queue se recourbant vers le dos.
Le léopard, au contraire, est toujours figuré passant, c'est-à-dire avec la tête de face, marchant horizontalement, la queue levée mais se recourbant au dehors. Il est vrai qu'il y a, même avec le blason, des accommodements et qu'on vit des lions léopardisés ou encore des léopards lionnés. On inventa aussi au seizième siècle de figurer, au dire de Vulson de la Colombière et de Gilbert de Varennes, en azur la langue et les ongles des léopards normands.
Souvent, on s'est demandé pourquoi deux léopards
seulement figuraient dans les armoiries ducales normandes, tandis qu'il
y en est représenté trois
dans les armoiries anglaises. Il semble que le léopard de...
supplément
soit tout simplement l'emblème héraldique de la
province française de
Guyenne, qui se rattacha longtemps à la
couronne d'Angleterre. Sur le tombeau de la reine Eléonore
d'Aquitaine, figure l'écu de son mari Henri II, à
deux léopards
d'or «
qui est Normandie » et celui d'Eléonore
à un seul léopard
d'or « qui
est Guyenne ».Est-il besoin d'ajouter que lorsque la Normandie revint à la couronne de France, l'emblème des anciens ducs disparut pour faire place aux fleurs de lys de France ? Cependant, nombre de villes normandes, en souvenir du blason provincial, conservèrent le léopard d'or sur ce champ de gueules flamboyant qui fut toujours la véritable couleur normande.
Parmi les armoiries urbaines, le léopard de Normandie figure encore dans les armes de Bayeux, dans celles de Coutances, dans le grand sceau de la commune de Rouen jusqu'en 1260, dans les armoiries de Verneuil, dans celles des abbayes de Saint-Etienne et de la Trinité de Caen, de Bonport, de Beaubec, de Fécamp du Valasse, des prieurés de Bonnes-Nouvelles, de Saint-Lô de Rouen, de Saint-Vigor, près Bayeux. On les retrouve aussi sur une foule de sceaux de vicomtés, à Caen, à Bayeux, à Falaise ; à Caen, sur le sceau de la Faculté des Sciences ; on les retrouve même ailleurs que dans la province, parmi les quatre écussons placés au côté de la Vierge, sur le sceau de la Faculté des Arts de l'Université de Paris en 1513, où se trouvent les armes de la nation normande.
Parfois même, dans la monarchie française, quand
un prince de sang
royal était donné comme duc à la
province, on voyait réapparaître les
armoiries et le sceau ducal aux léopards
substitués aux fleurs de lys.
C'est le cas en 1333 quand Jean, fils aîné de
Philippe le Valois, est
couronné comme duc de Normandie. C'est aussi le cas, quand
le prince
Charles, frère de Louis XI, est fait duc de Normandie. Dans
certaines
grandes occasions, les armoiries normandes jusqu'en notre temps
ressuscitent aussi souvent. Quand Henri IV fait son entrée
à Rouen en
1599, sur le pont-levis de la première porte du grand pont,
on a figuré
une statue en ronde bosse, représentant une femme gisante
sur des
ruines avec deux léopards derrière elle. Cette
femme qui tend les bras
vers l'effigie du Roi, c'est la Normandie et ses deux insignes. Quand
le souverain fait plus tard, en 1603, son entrée
à Caen, il trouve
partout, mêlées ou séparées,
la représentation de ses armes de la
Normandie et de la ville de Caen.Ne les voit-on pas encore sculptées au fronton de la porte de l'ancien Hôtel de la Présidence, aujourd'hui l'Hôtel des Sociétés Savantes, rue Saint-Lô.
L'étendard de Normandie que nous venons de décrire n'est pas resté invariablement le même. A partir de Guillaume, il n'a plus le privilège exclusif sur l'étendard ducal.
D'après Willement, l'étendard représenté sur la figure équestre du grand sceau de Guillaume serait divisé en raies horizontales. Il serait fascé ou burelé en dix bandes, dépassant le nombre héraldique qui était de sept.
D'après une description, contenue dans la généalogie de la reine Elisabeth, conservée à Buckingham, les émaux seraient d'azur ou d'argent. Ces burelés que Canet n'admet point seraient le blason de Flubert de Falaise, grand-père maternel du duc Guillaume, avant la conquête.
Dans la Tapisserie de Bayeux existent encore plusieurs types
d'étendards ou de drapeaux normands : Voici tout d'abord la
fameuse
bannière envoyée à Guillaume par le
pape Alexandre II. Le vexillum
Sancti Petri apostoli. On a cru la
reconnaître dans une scène de la
Tapisserie entre la maison incendiée et le départ
des Normands pour la
bataille. Orderic Vital l'a dit blanche et placée au bout
d'une lance.Ele aurait été bordée d'or, avec une figure ronde au milieu et se serait terminée par trois banderoles bleues. Guillaume de Malmesbury, d'après Léchaudé d'Anisy, a dit qu'on l'avait plantée près du duc-roi de manière à être vue pendant le combat, mais le texte de Malmesbury semble plutôt se rapporter à la bannière d'Harold, qui représentait un guerrier combattant, brodé en or et relevé de pierrerie.
Dans ses observations sur la Tapisserie de Bayeux, Hudron Gurney affirme que la bannière normande est invariablement d'argent avec bordure bleue, sur une croix d'or. On la retrouverait d'après lui dans la guerre contre Conan, aussi bien qu'à Pevensey et à Hastings. L'abbé Delarue a combattu cette opinion et dit que les moines de l'abbaye Saint-Etienne de Caen, dans leurs manuscrits, l'ont représentée de gueules à la bande échiquetée d'argent et d'azur, sans banderoles.
Les interprétations de l'étendard sur la Tapisserie ne sont pas souvent identiques ; la bordure est généralement bleue et la croix d'or est sur champ d'argent. C'est un peu la même opinion que Gurney.
Outre leur bannière principale, les ducs en arboraient une
seconde sur
le front de leur armée, c'était
l'étendard au dragon, souvent adopté
par différents peuples. La Tapisserie de Bayeux en montre
plusieurs
même dans l'armée d'Harold. « On voit,
dit l'abbé Delarue, le dragon du
Conquérant porté à sa suite par Robert
Bertrand, au moment où l'armée
normande s'avance. Il ne parait déployé
qu'à moitié, sa couleur est
blanche, mais son corps est orné de pointes rouges et
aiguës.
Ordinairement, sa tête était un métal
scintillant. » Quand le drapeau
était développé, le dragon paraissait
remuer ; parfois, il était chargé
d'un oiseau, mouette ou aigle, comme sont certains dragons des
empereurs d'Allemagne. Cet étendard qui rappelle les
drapeaux japonais
ou chinois est fixé souvent à une lance.
C'était une sorte de monstre
fabuleux orné de griffes d'acier et d'une queue de serpent
destiné à
jeter la terreur chez les ennemis. D'après la chronique
manuscrite de
Gervasius, Tilberriensis, rapportée par Dueange, le dragon
de Richard
Creur de Lion, avait une tête d'or et cette
bannière fut terrible pour
les païens pendant toute la croisade. Paganis
in ultramontanis partibus
terribile.
Quand la Normandie fut remise à la France
l'étendard au
dragon fut conservé par l'Angleterre : on le
déployait dans les
attaques sévères et cela indiquait qu'on ne
voulait faire aucun
quartier à l'ennemi. On rencontre dans l'histoire
d'Angleterre des nobles qui ont le titre de porte-dragon.Reste encore une enseigne qui figura plusieurs fois dans l'armée normande, bien que d'origine germanique, c'est la bannière blanche ornée du corbeau noir d'Odin. C'était un second étendard comme le dragon.
Ici doivent se borner ces notes rapides sur les étendards normands remis en honneur par la commémoration glorieuse des temps de la Conquête et des Conquérants.
Georges DUBOSC.
