Menaces de mort, incendie criminel, vol avec effraction... C'était une affaire de famille chez les Condor d'Heurteauville. Et tout se termina très mal...
Descendus des hauteurs de Hauville, les Condor avaient une réputation contrastée à Jumièges. Médecin du village, fils d'instituteur, Pierre-Victor Condor avait été nommé maire provisoire de la commune quelques mois de 1848. Il était l'époux de Célestine Berry, petite-fille du chirurgien de Jumièges sous l'ancien régime. Bref, un notable.


Vue des hauteurs d'Heurteauville sur le Trou des Hogues...

Jacques Condor, en revanche, était la terreur d'Heurteauville, alors hameau de Jumièges. Après avoir épousé la fille d'un journalier, ce charrieur de vente avait tâté de la prison pour des menaces de mort sur les gardes forestiers. A présent, son grand âge ne l'avait pas assagi...

Incendie criminel


Dans la nuit du 18 mars 1949, un incendie éclate dans un bâtiment appartenant au Sieur d'Aubetard et occupé par Étienne Mallet, un cultivateur qui se trouve être le neveu par alliance de Condor. Et son plus proche voisin. Réveillé en sursaut, le domestique n'a pas même le temps de se rhabiller. Aurait-il pris cette peine qu'il était carbonisé. Car le feu se propage très vite, embrase le fourrage, le grain. Face à cela, les secours restent impuissants. Le mobilier, les instruments aratoires de la grange, les quatre vaches de l'étable, tout est consumé et c'est à grand peine que l'on sauve les deux chevaux de l'écurie.
Le brigadier Lavergne et un gendarme de Duclair se portent à bride abattue sur les lieux du sinistre. Après avoir emprunté le bachot d'Isidore Leblond, ils se font remarquer par leur zèle mais il n'y a plus rien à faire.
Mallet déplore une perte de 4.000F. La cause de l'incendie reste a priori inconnue. Mais pour Lavergne, il ne fait aucun doute que la malveillance n'y est pas étrangère. Personne de la ferme n'a jamais commis l'imprudence de pénétrer dans cette grange avec du feu.

L'arrestation de Condor


Huit jours plus tard, Jacques Condor lâche à son fils Alphonse et sa bru, Victoire Letellier : "Oui, c'est moi qu'a foutu le feu chez Mallet. Y n'avait qu'a pas prendre la mé chez lui..." Le secret est trop lourd à garder. Sans doute est-il appesanti par la rancœur. Alphonse dénonce son père. Devant le juge d'instruction, Jacques Condor n'est plus si loquace. Au contraire, il nie en bloc. Mais la Justice, elle, n'hésite pas à le poursuivre pour incendie volontaire d'un bien d'autrui avec circonstance aggravante : cet édifice dépendait d'une habitation.

Condamné à mort !



En août, voilà Condor devant la cour d'Assises. Il nie toujours. Mais les témoins sont formels. Condor, qui frappait sauvagement sa femme, Marguerite Vauquelin, avait fini par l'expulser du domicile conjugal pour vivre en concubinage avec sa maîtresse. Retienne Mallet, par esprit de famille, avait pris la malheureuse pour domestique. Depuis, Condor le poursuivait de ses menaces. La nuit de l'incendie, on l'avait aperçu près des bâtiments. La Justice est très sévère à l'époque. En 1849, le chef d'une bande voleurs de poules opérant du côté de Saint-Paër est condamné à huit ans de travaux forcés. Les peines s'effectuent surtout au bagne de Toulon, mais aussi à celui de Brest. Louis-Napoléon Bonaparte a alors l'idée de déporter les bagnards en Guyane.
Mais alors que sonnait le tocsin et la générale, lui seul n'était pas paru. "Mais j'ai rien entendu!" protestera-t-il le lendemain contre toute vraisemblance. Il aura beau contester les aveux faits à ses enfants, la cour est convaincue de sa culpabilité. La seule marge de manœuvre de la défense est de plaider les circonstances attenantes. Tâche bien difficile tant les antécédents du prévenu sont accablants. D'abord, il y a ses condamnations. Plusieurs fois, il a tenté de mettre le feu chez sa fille chez qui Marguerite Vauquelin s'était réfugiée. Et puis, il savait pertinemment que le domestique couchait dans l'écurie et n'avait pas reculé devant la crainte de le laisser dévorer par les flammes. Son attitude à l'audience n'arrange pas ses affaires. Malgré les efforts de Me Revelle, le fils d'un médecin d'Elbeuf, la cour entend se montrer sévère et repousse toute circonstance atténuante. Condor est condamné à mort.

Il sauve sa tête


Aussitôt, Me Thiercelin fait appel pour vice de forme. Une grange, plaide-t-il, n'est pas une habitation. Un mois plus tard, présidée par Meyronnet de Saint-Marc, la cour de cassation rejette le pourvoi. Il n'y a plus à espérer qu'une grâce présidentielle. Et celle-ci intervient en décembre. Avec la pitié de Louis-Napoléon Bonaparte, Condor voit sa peine commuée aux travaux forcés à perpétuité. "Au moment où il a été conduit devant la cour, observe le Journal de Rouen, Condor paraissait en proie à une vive émotion. En rentrant à la Conciergerie, il a versé d'abondantes larmes et témoigné son repentir qui paraît être sincère."

Deux jours plus tard, son fils Alphonse, qui l'avait dénoncé, est déclaré mort. Il avait 30 ans. Curieux... Alphonse laisse une veuve de 23 ans.


La sortie des détenus du bagne de Brest pour l'arsenal où ils sont employés à la construction navale

La mal mariée


Condor parti pour le bagne de Brest, sa fille, Rose Euphrasie, va épouser un garçon de la même trempe. Né à Versailles, maçon depuis peu au Landin, Victor Cousin a déjà été quatre fois condamné dans la région parisienne. Une première fois pour délit de bois, ce qui lui a valu une amende. Puis pour vols. Et là, il effectua successivement un an puis un mois de prison. Mais sa dernière peine en date est bien plus lourde : cinq ans de travaux forcés au bagne de Toulon. Toujours pour vol. Bref, joli casier mais qu'importe : le 19 juillet 1851, la jeune marchande de parapluies convole avec ce grand garçon d'un mètre 70 totalement illettré. Le Versaillais est flanqué de deux amis : Jean-Baptiste Duclos, tisserand, et Louis Painsec, journalier, tous deux du Landin. La mariée, elle, est encadrée par Jacques Édouard Condor, son frère et Basile Louvet, bassedamier, son beau-frère. Curieusement, le maire du Landin note que le père de la mariée, chasseron de son métier, est "mort civilement". Formule élégante pour cacher que Jacques Condor est déchu à vie de ses droits civiques.

En épousant une marchande de parapluies, Cousin épouse aussi sa profession. Alors, il parcourt la campagne. Dans la nuit du 28 janvier, il pénètre par effraction dans une maison de Guerbaville et rafle une somme d'argent considérable. Les gendarmes de Caudebec vont l'arrêter quelques jours plus tard. Il a encore sur lui une grande partie de son butin. On le conduit à la maison d'arrêt d'Yvetot. "Le prévenu, note le Journal de Rouen, est un fort gaillard qui paraissait exiger en route, de la part des gendarmes, une surveillance très attentive." Effectivement, avec d'autres détenus, il tentera de s'évader de la maison de justice.

Et Condor trépassa


En juin 1853, voilà Cousin devant la cour d'Assises de la Seine-Inférieure. Sa femme et sa belle-mère sont accusées de complicité, elles qui, dans l'histoire de l'incendie, faisaient figures de victimes. Cousin est toujours sous le coup d'une peine infamante. Il est donc en état de récidive et risque gros. Alors il se défend interminablement et ennuie son auditoire. Si Me Lormier, qui assure la défense des deux femmes, obtient gain de cause, Cousin, en revanche, écope de vingt ans de travaux forcés. La peine maximale. Son pourvoi en cassation est rejeté le 29 juillet 1853. Le 21 décembre 1854, il embarque à bord du Gardien. Une semaine plus tard : direction Cayenne. Le navire de la Marine emporte 299 condamnés sous la surveillances de fusiliers marins. C'est le onzième convoi depuis l'ouverture du bagne deux ans plus tôt. Il vient suppléer à la mortalité effrayante sur place. Cousin ne survivra que quelques mois aux conditions de détention les plus dures du monde. En août 1855, il trépasse à l'hôpital de l'île royale du Salut.
Quelques mois plus tard, son beau-père, qu'il n'a jamais connu, agonise à son tour sur un lit de l'hôpital maritime de Brest. Il aura servi de main d'œuvre à l'arsenal et résidé dans un bagne guetté par le choléra. Condor a maintenant 70 ans.
Le 14 juin 1856, le mort civilement devient un mort tout court.


Tableau généalogique de la famille Condor établi par Jean-Yves Marchand.




Sources

Le Journal de Rouen, Etat-civil de Jumièges, Archives de la Seine-Maritime (Jean-Yves Marchand), Archives coloniales d'Aix-en-Provence, dossiers des bagnards de Cayenne (Serge Dolé, Le Fil d'Ariane). Rédaction : Laurent Quevilly.






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