LE LANDIN. — Le cadavre du nommé Pierre Lormier, âgé de 56 ans, fabricant de balais au Landin, a été trouvé mardi matin au fond d'une carrière profonde de 15 mètres connue sous le nom de "la carrière Fréret". Le malheureux, parti la veille de son domicile, avait la vue faible, aussi, trompé par l'obscurité, il a roulé au fond de cette carrière qui est à ciel ouvert.

Voilà ce que l'on peut lire dans la presse locale au lendemain du 18 octobre 1897. La vue faible, Lormier ? Le journaliste aussi. Car l'enquête menée par le service des mines offre une vision totalement différente

Le chemin d'où chuta Lormier est figuré tout en haut de ce profil
 de la carrière d'aval. Dessin  communiqué par Jean-Pierre Derouard.

Cette année-là, Félix Fréret exploite la carrière du Landin. Et Guibert celle d'Heurteauville. Bref, elles sont à cheval sur deux départements. Là où Lormier est tombé, l'excavation formée par les deux carrières, la hauteur est de 18m. Son pourtour est dépourvu de clôture. Pire: le front de taille intercepte un ancien chemin qui n'est même pas barré à la circulation. Du coup, on informe le ministre des Travaux publics: des poursuites seront engagées.

Un nouveau drame

Un an plus tard, le 8 novembre 1898, un nouvel accident intervient dans la carrière d'Heurteauville. Elle est alors exploitée par un tâcheron, Louis Persil, maître-carrier demeurant à Caumont. La carrière est inscrite aux devis des travaux d'endiguement de la Seine. Sa production part, en effet, sur les rives de Saint-Wandrille. Persil vend la craie extraite et débitée en blocs à Louis Lamy, entrepreneur de travaux publics demeurant lui aussi à Caumont, sous-traitant d'un certain Roquet.

La carrière a 150 mètres de long. A chaque extrémité, un chantier en pleine activité depuis environ un an. Le front d'attaque se situe à une hauteur de 35 mètres. On creuse des galeries, on fait parler la poudre pour abattre de grandes masses. Reste alors à débiter des blocs de la grosseur requise par les enrochements de la Seine.

Ce 8 novembre, on procède encore à un gros abattage dans le chantier amont. Et soudain,
une masse de 700 à 800 m3 s'affaisse. Sans se disloquer. Mais en blessant grièvement Félix Hérichon, occupé à charger un wagonnet. Fracture du crâne. Hérichon est dirigé sur l'Hôtel-Dieu, à Rouen.

L'enquête


Le 11 novembre, le contrôleur des mines, Girod, vient enquêter. Que constate l'ingénieur en portant son regard vers le haut de la falaise ? La craie qui se trouve immédiatement sous la couche de terre est formée de petits blocs agglutinés. Une intempérie. Et ils se détachent facilement. Les terres de recouvrement sont simplement maintenues  par les racines de la végétation qui couronne le tout. Il se forme ainsi des surplombs parfois très imposants et qui mettent en danger la vie des ouvriers occupés à débiter des blocs au fond de la carrière.
Depuis l'accident, le bloc repose par la pointe en équilibre instable, simplement maintenu par les autres éboulis. Et que voit l'ingénieur ? Des ouvriers travaillant à ses pieds, risquant d'être écrasés à tout moment.
Girod constate encore que la carrière n'est pas close. Persil mérite une contravention. Mais surtout, plusieurs mesures de sécurité s'imposent.

 Alors, le 30 novembre, Louis Deconihout, le garde-champêtre d'Heurteauville, se rend à la carrière. Il remet à Persil un arrêté que le carrier lit en écarquillant les yeux: tout débitage de bloc est interdit dans le chantier amont tant que la grosse masse n'aura pas été abattue. De même que les surplombs de la falaise. Enfin, si la carrière n'est pas close, elle sera fermée et le maire d'Heurteauville est chargé de veiller à la mise en œuvre de ces mesures.

Le 1er décembre 1898, un dossier remonte au ministère des Travaux publics. Les ingénieurs estiment que Persil a commis une faute grave en faisant travailler ses ouvriers aux pieds de la paroi. Ils demandent des poursuites pour mise en danger de la vie d'autrui. Et plus personne ne dira que le marchand de balais du Landin avait la vue faible...
 
Sources

Recherche et numérisation aux archives départementales: Jean-Yves Marchand. Transmission: Josiane Marchand. Transcription: Laurent Quevilly.



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