Comment diable un enfant du pays, Auguste Sabatier, s'est-il associé à un imprimeur d'Elbeuf pour exploiter la tourbe et la chaux à Heurteauville ? Histoire mouvementée d'une étonnante entreprise...

Le souvenir de cette association est encore visible dans la falaise d'Heurteauville. Ce sont ces jardins en espaliers qui dégringolent vers le bac. On les doit à ces deux hommes qui se rencontrent en 1875...

Auguste Edmond Sabatier demeure à Yainville. Il a épousé Marie Estelle Hervé à Saint-Christophle, Charentes-Maritimes, le 8 mai 1865. Pléthorique, impliquée dans les carrières d'Yainville où elle se heurte à Émile Silvestre, la famille Sabatier est originaire du centre de la France.

Henri Michel Saint-Denis est né le 22 juillet 1841 à Saint-Désir-de-Lisieux, dans le Calvados. Quand il s'associe à Auguste Sabatier, il est imprimeur à Elbeuf. L'ancêtre de cette famille originaire du Calvados, c'est Roger de Saint-Denis, avec la particule, né vers 1790. Les Saint-Denis furent jadis l'un couvreur en chaume, l'autre marchand de frocs...


La construction du four à chaux

11 mai 1875. Auguste Edmond Sabatier, propriétaire, cultivateur et comptable demeurant à Yainville demande au préfet l'autorisation d'édifier sur sa propriété de Port-Jumièges un four à chaux et à briques. Il joint à sa demande un plan cadastral certifié par son père de maire. Y figurent les propriétés voisines dans un rayon de 200 mètres. Document intéressant qui nous renseigne sur les habitants du quartier à cette époque...

Le 14 mai, le préfet transmet la demande au maire d'Heurteauville en lui demandant de procéder à une enquête commodo vel incommodo. Huit jours. L'avis est publié à son de trompe ou de caisse et affichée en placards aux lieux ordinaires. 

L'enquête s'ouvre le 19 mai 1875. Elle est close le 28. Le maire ajoute qu'il ne voit aucun inconvénient au projet en renvoyant les documents au préfet. Qui prend un arrêt habituel. la bouche de chaque four sera disposée de manière à ce que la flamme ne puisse être aperçue des chemins avoisinants. Les dispositions convenables seront prises pour que la fumée ne puisse sa rabattre sur les dits chemins et sur les propriétés voisines.

Le 10 juillet 1875, Sabatier et Saint-Denis fondent une société à leur nom. Objet: l'extraction et la vente de chaux et accessoirement des blocs et des pierres à bâtir et l'extraction de toutes carrières.  


Ils exploitent la tourbe

27 juillet 1875. Sabatier et Saint-Denis demandent au préfet l'autorisation d'exploiter la tourbe sur un terrain leur appartenant à la Harelle d'Heurteauville. L'ingénieur ordinaire saisi du dossier donne un précieux descriptif.

Le gîte tourbeux est d'une vaste étendue. L'épaisseur du banc est en moyenne de 3,50m, la surface est recouverte d'une terre végétale très mince. Dans la plus grande partie du marais, le sol est à l'état de prairie. Mais dans une portion encore assez notable, et notamment au point où doit se faire l'exploitation, le sol ne produit que des bruyères et des herbes de mauvaise qualité.

Pour l'écoulement normal des eaux dans le marais, on a ouvert tout un système de fossés découpant les différentes parcelles et s'embranchant les uns aux autres. Il n'y a qu'à entretenir ces fossés pour éviter toute stagnation nuisible des eaux. La propriété Sabatier - Saint-Denis, 3 hectares, est au sud du marais, à grande distance de toute habitation. Jusqu'ici, on n'a fait que des essais sur une profondeur de 2,50 m, 3,50m de large et 4m de long. Ces essais ont été pratiqués au petit louchet, très rapidement, sans invasion des eaux. Mais Sabatier et Saint-Denis opteront plutôt pour le grand louchet perfectionné qui permettra de travailler sous l'eau et d'extraire toute l'épaisseur de la tourbe.

On a déjà essayé d'exploiter la tourbe d'Heurteauville, rappelle l'ingénieur ordinaire. Les tentatives ont jusque là échoué. Pas de débouché au combustible extrait. C'est oublier que, sous l'ancien régime, cette industrie a été plutôt prospère ici.

Sabatier et Saint-Denis exploiteront d'abord la tourbe extraite pour la cuisson de la chaux dans le four établi à peu de distance du passage de Jumièges. Et ils augmenteront leur exploitation à mesure de la consommation locale. 

L'ingénieur ne voit aucune raison de s'opposer au projet des deux entrepreneurs. Mais il y a des conditions. Entretenir les canaux et financer les ouvrages d'art qui pourraient être amenés à voir le jour. Commencer l'exploitation à partir des canaux et continuer de proche en proche par des entailles rectangulaires sur toute l'épaisseur du terrain tourbeux. Effectuer les travaux d'exploitation à deux mètres au moins des voies et propriétés voisines. S'ils laissaient croupir les eaux, et par là susciteraient la formation de foyers infectieux répandant des émanations délétères, l'autorisation leur serait retirée aussitôt. Pour l'heure, elle leur est officiellement accordée. Le rapport est établi le 4 septembre, il est approuvé par le préfet le 7. Le 10, le maire notifie la décision favorable aux deux pétitionnaires

La part de chacun

Le 12 septembre, Sabatier et Saint-Denis sont dans l'étude de Maître Peschard, sur la place de Jumièges. On reprécise l'objet de leur société: la cuisson, le transport et la vente de pierre à chaux, l'extraction de la tourbe et généralement toutes les affaires commerciales se rattachant à la chaux.

Auguste Sabatier apporte dans la corbeille de mariage un terrain de 52 ares et 57 centiares d'une valeur de 2.000F. Un sloop, L'Alexandrine, du port de 40 à 50 tonneaux et d'une valeur de 5.000F. Le navire a été construit en 1870 à Yainville où il est amarré.

Saint-Denis apporte quant à lui une valeur en numéraire de 12.000F. 

Ils louent un terrain

13 septembre 1875. Prosper Peschard, jeune maire de Jumièges, se rend au domicile de Monsieur Sabatier père, alors maire d'Heurteauville. Le vieux patriarche consent un bail de neuf ans et neuf moi au profit de la société Sabatier - Saint-Denis. Il court du 29 septembre prochain jusqu'au 1er juillet 1885. Le bail porte sur :

1) Une portion de terrain située à Heurteauville édifiée d'un bâtiment à divers usages.

2) La disposition des matériaux et l'occupation d'un verger se trouvant en regard, entre la grand route et le halage.

Les témoins de cet acte furent deux rentiers de Jumièges: Urbain Nicolas Lefieux et Napoléon Lucien Ledain.

Antoine Sabatier se réservait l'usage d'un bâtiment à l'angle nord-est du verger, un emplacement entre le bâtiment et la grande route pour y établir un jardin, le pâturage pour autant qu'il en resterait de libre et les fruits de toute espèce se trouvant sur le verger. Le loyer annuel fut fixé à 300 F.

Ils établissent une sécherie

22 septembre 1875: Sabatier et Saint-Denis demandent officiellement l'autorisation d'établir une sécherie de tourbe par le feu à la Harelle d'Heurteauville. Le projet est soumis à l'ingénieur des mines qui rend un avis favorable le 22 octobre. Il s'agit simplement de construire une étuve dans laquelle la tourbe extraite sera séchée dans la saison où les circonstances atmosphériques ne permettent pas la dessiccation de la tourbe à air libre. Il ne sera nullement procédé à la carbonisation.
Le 25 octobre 1875, Sabatier et Saint-Denis informent le maire de leur projet.

Ils achètent une prairie
Entre temps, le 19 octobre 1875, Sabatier et Saint-Cenis achètent une prairie de 3 hectares, 40 ares et 50 centiares appartenant à Marie Joséphine Amanda Lebourgeois, propriétaire vivant de ses revenus et demeurant au Trait. Est-ce une tante d'Hector Mallot. On sait que la mère de l'écrivain, née Lebourgois, possédait des terres à Heurteauville. La valeur du terrain est estimée à 4.680F. On paye au comptant 1.000F.

Et c'est la dissolution !

8 mars 1876, la société est dissoute et le sloop revendu le jour-même.

Le 28 mars 1876, on versera à Mme Lebourgeois 1.480F sur les deniers de la société. Et 2.200F de complément avec des fonds empruntés à Eugène Pierre Dacher, cultivateur. 

Le 6 juillet 1876, Sabatier et Saint-Denis sont de nouveau devant Maître Peschard. L'imprimeur est demeuré chargé de la liquidation  qui, ce jour-là, n'est pas achevée. Sabatier lui cède tous ses droits indivis dans la portion de terrain apportée par lui et dans la grande pièce Lebourgeois. Saint-Denis en aura donc la jouissance exclusive. Il s'acquitte de la part du passif de Sabatier dans la société.

26 mai 1879:  Antoine Sabatier, le patriarche, meurt. Il avait opéré le partage de ses biens, dix ans plus tôt, le 12 janvier 1869, chez Me Bicheray. Tout en conservant l'usufruit.

Sabatier vend tout !


Le 15 février 1880, Sabatier et Saint-Denis se retrouvent encore devant Maître Peschard. Sabatier vend à son ancien associé :
1) sa propriété de Port-Jumièges composée de maisons d'habitation, caves, écuries, hangar, four à pain et pressoir vers le halage, vergers plantés d'arbres fruitiers et terrain en coteau également planté d'arbres fruitiers (cadastrés de 1444 à 1452, section D) contenant environ 69 ares, 83 centiares, bornée au nord M. Duramé, au sud M. Bardel, à l'ouest la forêt de Brotonne et par les premières possessions de Saint-Denis, à l'est la Seine et le halage et entre deux la route du bac au Landin.
2) une prairie au triage de la Couturelle et un grand pré (N° 1018), contenant 37 ares, 10 centiares, bornés à l'ouest par Deconihout, d'autre côté par Vauquelin, au sud par Alphonse Sabatier et les héritiers Lefebvre.
3) Un pièce de terre au triage du Hamel d'un peu plus de 19 ares avoisinant la propriété de Mme Daubettsmare (?)

Les principaux immeubles appartenaient jadis à Michel Varin et son épouse, Catherine Bigot, décédés en 1831. Ils étaient passés chez Maître Leboucher, notaire à Jumièges, à leur fils, Pierre Varin, un temps cultivateur à Yainville et mort à Caudebec-en-Caux  le 5 septembre 1853. Puis aux trois fils de ce dernier: Michel et Louis, deux agriculteurs du canton de Caudebec et Pierre, chef d'escadron du 3e de chasseurs en garnison à Clermont-Ferrant. Antoine Sabatier en était devenu propriétaire en 1868.

Le reste des biens vendus par Sabatier venait de la succession de sa mère, Louise Désirée Deshayes. décédée en 1868. Elle même les tenait de la succession de son père, Antoine Deshayes, agriculteur à Barneville, mort en 1824. Ses héritiers avaient versé une rente viagère à sa veuve, Louise Leprêtre. Auparavant, Antoine Deshayes avait hérité des dits immeubles de son père Pierre.

Lors de leur vente, certains immeubles sont loués à la société Sabatier - Saint-Denis, d'autres à Oscar Duramé.

En conflit avec le maire
Le 6 février 1881, Eugène Bardel fils, maire d'Heurteauville, saisit le préfet.

"Une exploitation de carrières à cailloux a lieu à l'aide de mines sur le territoire de notre commune au lieu-dit Port-Jumièges. L'exploitation de ce carrières qui se trouvent dans le voisinage des habitations et longent la grande route départementale ne présente pas des garanties de sécurité nécessaires pour les habitants et les passants. En conséquence, j'ai averti l'entrepreneur et le propriétaire du danger qu'offraient ces travaux qu'ils exécutent sans autorisation quelconque. Afin d'éviter les accidents qui me paraissent inévitables, je leur ai enjoint l'ordre de ne pas continuer leur exploitation avant d'y être autorisés et, néanmoins, ils n'ont pas suspendu leurs travaux..."


L'ingénieur ordinaire des Mines établit un rapport le 18 mars 1881. Il est approuvé par son supérieur hiérarchique.

" La carrière en question est une exploitation de bloc et pierre à chaux qui entame la côte de craie qui la longe la rive droite de la Seine et hameau de Port-Jumièges sur 30 mètres de hauteur. La plate forme de l'entaille faite par l'exploitation dans la côte est à 10 mètres de hauteur au dessus du sol de la voie publique voisine. Cette plate forme a aujourd'hui 30 mètres de profondeur. Le front de taille se trouve à 47 de la maison la plus voisine et à 57 de la route voisine.

La roche est abattue par éboulement. On creuse à la base du front de taille une série de petites excavations faisant reposer le front de taille sur quelques petits piliers. Ceux-ci sont ensuite abattus à la poudre et toute la falaise en porte à faux s'éboule. Il faut ensuite débiter les énormes blocs produits par l'éboulement. La poudre est encore employée à cet usage.

Dans ces conditions, le tirage à la poudre pratiqué avec des précautions suffisantes peut-être effectué sans danger. Il ne paraît pas qu'il y ait eu jusqu'ici d'accidents, les charges des coups de mines sont faibles (100 grammes au maximum), les faces de craie qui doivent subir l'explosion sont recouvertes de manière à éviter les projections à distance de petits blocs isolés, enfin l'orifice des trous est placé le plus possible dans les faces tournées vers le front de taille. 

Pareilles exploitations sont pratiquées dans toutes les carrières des rives de la Seine, sous la responsabilité des carriers et sans inconvénient. L'interdire serait interdire les carrières.

La carrière qui nous occupe n'est pas dans des conditions à motiver une exception.
D'un autre côté, le règlement des carrières n'assujettit pas l'exploitation à la poudre à l'autorisation préalable, mais seulement à se conformer aux prescriptions qui pourraient être imposées par l'autorité préfectorale. Dans l'espèce, nous ne voyons pas qu'il y en ait d'autre à imposer que celles qui sont journellement et nous pensons par suite qu'il n'y a pas lieu à intervenir par voie de prescription administrative, mais seulement par la surveillance des travaux."

L'autorité préfectorale va donc signifier ces conclusions au maire le 28 mars.

"Si, plus tard, il était reconnu que la sécurité publique est menacée par l'exploitation en question, je n'hésiterais pas à prendre, sur les propositions du service des mines, les mesures nécessaires pour prévenir tout danger. Vous auriez d'ailleurs, M. le Maire, à m'informer le cas échéant des constatations que la surveillance qu'il vous appartient d'opérer au cas particulier, comme magistrat municipal, vous amènerait à faire."

Saint-Denis fonde un journal

9 octobre 1881. C'est la parution du premier numéro de l'Elbeuvien fondé par Saint-Denis.


Le maire obtient gain de cause
Le 30 août 1884, Bardel revient à la charge auprès du préfet. Vu l'accident très grave qui a failli arriver le 28 courant, vers 6h du soir, trois personnes passant sur la route départementale, en face la carrière en exploitation au moment où il partait un coup de mine, une quantité de pierres d'une certaine grosseur sont tombées à un mètre d'elles et d'autres ont volé plus loin, une voiture de cultivateur arrivait derrière et a cru que les trois personnes étaient écrasées. Cette exploitation est faite sans aucune mesure de prudence, très souvent je trouve des blocs dans ma propriété étant voisin de cette exploitation. J'ai lieu de me plaindre personnellement et comme maire. La gendarmerie prévenue de ce fait a dressé procès verbal...


Le 29 octobre 1884, l'ingénieur ordinaire des mines établit son rapport. Des blocs ont été projetés sur la voie publique voisine et ont été sur le point d'y causer la mort de deux personnes.
La propriété du sieur Saint-Denis dans laquelle existe un four à chaux que la carrière alimentait est près de la toute de Guerbaville à Bourgachard et des maisons qui la bordent. Les travaux commencés à 20 mètres de la route en sont mainentant à 47 mètres. Des maisons existent sur le bord même de la route, à l'opposé de la carrière. Dans ces conditions, le tirage à la poudre n'aurait pu être pratiqué qu'avec des précautions extrêmes qui n'ont pas été prises et qu'on ne peut s'attendre à obtenir des ouvriers qui y sont occupés.

Et de proposer au préfet d'interdire tout tirage à la poudre dans cette carrière.

Le 23 décembre, un arrêté est pris et concerne la proximité du four à chaux. Vague. Le maire et le service des mines sont chargés d'y veiller. Eugène Bardel notifie la chose à Saint-Denis le 26 décembre.

La maison habitée par Saint-Denis

Une pétition de soutien

Heurteauville, le 1er janvier 1885

 Les soussignés déclarent :
Que l'exploitation de la carrière appartenant à M. Saint-Denis ne présente pas plus de danger actuellement que par le passé, au contraire, puisque le lieu d'extraction s'éloigne de plus en plus de la route et des habitations;
Que jamais les ouvriers qui ont travaillé à l'extraction de la pierre dans cette carrière n'ont été plus prudents que les sieurs Adacard et Aubert fils, tous deux connus pour leur parfaite sobriété et les seuls qui, depuis plus de deux ans aient été employés par M. Saint-Denis. 

Qu'avant de faire partir une mine, ces ouvriers préviennent toujours par le cri: 'Gare, la mine !" et qu'au besoin, l'un d'eux se rend sur la route pour en interdire momentanément le passage. 

Que jamais ils l'ont vu de pierres lancées par explosion sur la voie publique, ce qui, du reste, serait matériellement impossible par l'existence d'un rempart de pierres et de cailloux sur le devant du lieu d'extraction, ainsi qu'il est représenté ci-contre. 

Qu'il est donc complètement faux que dernièrement des personnes passant sur la route aient failli être tuées par des pierres provenant d'une mine de cette carrière.

Enfin que les indivis qui ont mis cette histoire en circulation paraissent avoir agi par haine contre M. Saint-Denis qui, dans son journal, a rapporté des faits peu honorables pour eux.

Quatorze signatures: Duramé, Cuffel, Duramé Oscar, receveur buraliste, Freret, conseiller, Bouvier, Messier Armande, Danger, ancien adjoint, Lherondelle, ancien conseiller, Armand Loutrel, conseiller, Loutrel Ferdinand, ancien conseiller, Chantin B. conseiller municipal, femme (illisible), (illisible), ancien répartiteur, Félix Freret, maître tâcheron de carrière...

Le 3 janvier, Saint-Denis écrit au préfet.

"Par un arrêté en date du 23 décembre 1884, vous m'interdisez l'usage de la poudre dans les travaux que je fais exécuter. J'ai l'honneur de vous exposer, Monsieur le préfet, que contrairement aux dires de M. le maire d'Heurteauville, jamais aucune pierre n'a été projetée par explosion sur la voie publique et que, conséquemment, aucune personne n'a failli être blessée. Le certificat inclus, signé de personnes honorables, en fait foi.
Je vous prie donc, Monsieur le préfet, de bien vouloir reporter votre arrêt dont l'effet le plus immédiat a été de priver de travail de pauvres ouvriers."

Le 5 janvier, le secrétaire général de préfecture demande du coup un nouveau rapport à Genouillac, l'ingénieur des mines. pour les suites à donner.

"Sept personnes à charge"

Le 28 janvier, Saint-Denis utilise le papier à en-tête de son journal L'Elbeuvien pour convaincre l'ingénieur en chef.

"Je prends la liberté de vous rappeler ma lettre à Monsieur le Préfet, le priant de rapporter son arrêté du 23 décembre dernier à propos d'une carrière sise à Heurteauville.
Je vous serais infiniment reconnaissant, Monsieur, de bien vouloir prendre ma cause en main et de solliciter de Monsieur le Préfet une solution prompte et favorable.
Il y a dans cette affaire, outre une question d'équité, les intérêts de plusieurs ouvriers dont l'un est seul soutien d'une famille composée de sept personnes. Jusqu'à présent, et en attendant la décision de Monsieur le Préfet, je les ai occupés à des travaux d'intérieur, mais je n'ai plus de travail à leur donner autre que le terrassement que je faisais exécuter et que, sur une plainte portée sans motif avouable contre moi, j'ai du suspendre.
Espérant, Monsieur, que vous ne refuserez pas l'appui que je réclame de votre bienveillance, je vous présente mes respectueuses salutations."

H Saint-Denis
Directeur de l'Elbeuvien



La description du verger en espaliers

Le 13 février 1885, l'ingénieur des Mines écrit au préfet.

Il rappelle d'abord l'affaire, la pétition des quatorze riverains et en arrive au but. 

"Monsieur Saint-Denis a entrepris sur sa propriété un travail considérable. Il possède une partie de côte abrupte entamée par une carrière de pierre à chaux. Il pratique dans cette côte l'abatage de toute la partie superficielle pour la disposer en gradins sur lesquels il plante des arbres fruitiers ainsi que l'indique le croquis joint de sa lettre, chaque gradin recevant une rangée de ces arbres. Les gradins ont 1,20m à 1,50m de hauteur et 2m à 2,50m de base.

Il a déjà ainsi été pratiqué sept gradins. On passe de l'un à l'autre par des escaliers. St-Denis espère trouver dans la production de ces arbres à fruits une rémunération satisfaisante de ce travail. 

Sans préjuger le succès de cette entreprise, il n'y a pas lieu de le rendre impossible par des mesures restrictives qui ne seraient pas absolument nécessaires.

Le tirage à la poudre n'est dangereux que quand il est pratiqué imprudemment. Devant la déclaration de M. le maire d'Heurteauville, nous avions dû admettre qu'il en était ainsi dans l'espèce, mais nous devons dire que l'enquête faite sur les lieux ne semble pas venir à l'appui de la déclaration et les faits, tels que nous les a racontés M. le maire lui même, paraissent perdre beaucoup de leur gravité.

Je crois donc, Monsieur le Préfet, qu'il serait équitable de revenir sur votre arrêté d'interdiction. S'il y a eu quelques imprudences de commises, il n'y a pas lieu de croire que la menace de suppression qui restera en suspens suffira pour rappeler en tant que de besoin l'exploitant à la prudence. Tous les habitants des maisons voisines à l'exception de Monsieur le maire d'Heurteauville, s'accordant à dire qu'il ne redoutent pas de danger sérieux, il y a lieu de tenir compte de cette disposition favorable du voisinage." 

Carte postale publiée par Saint-Denis avec, au dos, ce commentaire :

«Nos jardins de culture, spécialement consacrés à la production de fleurs, feuilles et fruits employés dans la fabrication de nos cartes postales de fantaisie et de luxe sont situés en basse Seine, à Heurteauville (Seine-Inf.), vis-à-vis des imposantes ruines de l'antique et célèbre abbaye de Jumièges.
Créés dans d'anciennes carrières à ciel ouvert, les terres qui en forment le fond ont été apportées et disposées, par compartiments, à toutes les orientations et suivant la composition convenant à chaque plante.»

Le maire est désavoué

Et de proposer un projet d'arrêter autorisant le tirage à la poudre et l'abatage de la roche calcaire. Il est assorti de foule de recommandations. Des charges de 50g, en cartouches, pas de fer dans les bourroirs, des tirs orientés de façon à préserver la route, des fascines sur les roches pour éviter les éclats, des tirs en dehors des heures de circulation et une fois les lieux déserts, des cris pour prévenir, des hommes postés sur la voie publique pour arrêter les passages etc. etc.

Le 7 mars 1885 l'arrêté est signé, le maire informé par le préfet. Qui lui explique son revirement en précisant que Saint-Denis à " insisté vivement " et que toutes mesures ont été prises pour assurer la sécurité publique.

Un camouflet pour Bardel qui n'ira pas porter cette fois la notification en main propre. C'est Narcisse Lemaréchal, le garde-champêtre, qui en sera chargé le 10 mars 1885. Bardel ne signera même pas le document. Déléguant sa signature à son adjoint, Therel.

Une carrière... d'écrivain


De 1884, à 1893, Saint-Denis publie de fameuses notices historiques sur différentes communes de la région. Entre temps, ses parents meurent à Heurteauville. 

Sa mère d'abord, en juillet 1887, née Adèle Joséphine Andrieux, 79 ans, née dans l'Orne le 28 juillet 1808 et mariée à Beuvilliers, dans le Calvados, le 26 juillet 1837. Son père ensuite, Léon Stanislas Saint-Denis, 78 ans, né en 1811 dans le Calvados, fils de Pierre Georges Saint-Denis et de Marie Marguerite Prévost. 

En 1894, Henri Saint-Denis écrit sous le pseudonyme d'Henri Franciade "Les patriotes d'Elbeuf". Il en tirera une pièce de théâtre qui restera à l'état de manuscrit.
1894, toujours,  Saint-Denis signe le premier volume de son Histoire d'Elbeuf dont le douzième tome sortira en 1905. Henri Saint-Denis décède le 16 mai 1926. Il avait exigé des obsèques civiles et la plus stricte intimité. Il avait alors pour enfants Henri Saint-Denis fils, Émile Saint-Denis et Mme, parents d'un garçon.


Sources

Numérisation aux archives départementales : Josiane et Jean-Yves Marchand






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