Alain Joubert


3.2 - Jumièges, foyer d'évangélisation et de mise en valeur des deux rives

François de Beaurepaire (Beaurepaire, 1955, p. 14), à partir d'une étude des noms de lieux habités de la Basse-Seine, propose l'interprétation historique suivante. Au VIIe siècle, quand l'abbaye de Jumièges a été fondée, la région était retournée à l'état sauvage, et le pays, couvert de forêts et de landes, était à l'abandon à la suite d'incursions saxonnes brutales, du IIIe au Ve siècles, qui ont laissé des traces dans la toponymie. Seule, la vallée était restée habitée et cultivée.

Le rôle de l'abbaye fut alors double: évangéliser la contrée pour en finir avec le paganisme et restaurer le niveau matériel d'un région ruinée. "En ce qui concerne l'abbaye de Jumièges, elle nous parait avoir été, dès son origine, un centre commercial très important. Saint Philibert possédait à Jumièges, en face l'abbaye, un port en eau calme et à l'abri du mascaret qui troublait parfois le port voisin de Logium appartenant à Fontenelle."

Concernant l'évangélisation de la contrée, Jean-François Lemarignier (Lemarignier, 1955, pp. 754 à 759), lors du congrès scientifique du XIIIe centenaire de l'abbaye de Jumièges, a donné une interprétation intéressante du mobile auquel ont obéi ceux qui ont fondé l'abbaye de Jumièges.

Il constate que le domaine de Jumièges donné à Philibert par la reine Bathilde est contigu à celui de Fontenelle. Tous deux présentent à peu près les mêmes caractéristiques: origine fiscale, unité, étendue, similitude et voisinage.

"De la boucle de Duclair à celle de Caudebec, tout le territoire de la rive droite de la Seine qui appartenait au roi au temps de Dagobert est vingt ans plus tard passé à des moines."

Il fait remarquer, par ailleurs, l'installation d'une colonie de moines bretons à Pental, sur la Risle maritime, à quelques kilomètres de l'estuaire de la Seine, au milieu du VIe siècle, et écrit à ce propos: "Le monachisme celtique ne menaçait pas seulement la hiérarchie en Gaule sous la forme du Colombanisme, il la contrariait bien plus directement dans le diocèse même de Rouen par le jeu d'une colonie de moines bretons. Cette colonie, filiale de Dol, était installée dans la basse-vallée de la Seine, sur la rive gauche, à Pental. Son importance apparaît aux vestiges de la toponymie ou d'une d'un institution comme "l'exemption de Dol", qui a duré jusqu'à la Révolution. Elle était peut-être accrue au temps de saint Ouen par un rôle de jalon sur une route côtière conduisant de Bretagne en Flandre qui a laissé ses traces. Elle créait un réel danger de scission par les divergences d'obédience et de pratique qui opposaient les Bretons aux Chrétientés animées d'un esprit romain, qu'elles fussent gallo-franques ou saxonnes."

Il semble qu'alors saint Ouen, évêque de Rouen, ait tenté de résorber – ou tout au moins de contenir  – l'influence du monachisme breton en confiant, vers 650, à Germer l'abbatiat de Pental avec une mission de redressement, en accord avec Clovis II. Mais des moines irréductibles ayant tenté de l'assassiner, il a fait sécession et vécu en ermite pendant cinq ans dans la grotte de Saint-Samson.

"Il ne restait plus à saint Ouen qu'à contenir l'îlot breton en le flanquant, à ses limites, d'un autre monachisme qui fut animé d'un autre esprit. N'est-ce pas la mission qu'il a réservée à Fontenelle et à Jumièges ? La chronologie le permet, la géographie le suggère, la pénétration bretonne devait s'étendre jusques et y compris la forêt de Brotonne, c'est à dire jusqu'à la région où la Seine borde le domaine des deux abbayes, coupures de deux mondes, avec des possibilités d'absorption partielle, ainsi qu'en témoigne la "celle" de Belcinac, fondée par un Breton, puis incorporée à Fontenelle. Le statut juridique le favorisait: à un excès d'indépendance monastique qui était la marque celtique, saint Ouen opposait la soumission intégrale, qui est celle des deux fondations. Le souci régional rejoignait le dessein général. C'est au fond la même tendance. Cela prépare aux mêmes fins, à cet ordre carolingien qui réduira le celtisme, tant breton que colombanien, au profit d'un monachisme étroitement soumis aux évêques." (page 758).

C'est à peu près le même point de vue que donne implicitement Dom Jean Laporte (Laporte, 1955, pp. 191 à 198) quand il décrit la répartition des territoires à évangéliser entre les deux abbayes : saint Philibert, abbé de Jumièges, se consacrant au Roumois et aux frontières du Lieuvin, (c'est à dire à la rive gauche de la Seine) : saint Wandrille, abbé de Fontenelle, abbé de Fontenelle, apportant la bonne parole dans le pays de Caux, le Bray et le Vimeu (c'est à dire sur la rive droite).

Dom Robert Vion (Vion, 1955, pp. 347 - 378), citant les lieux de culte de saint Philibert en France, montre combien le Roumois le tenait en grande vénération, preuve, s'il en était besoin, de la réussite de l'évangélisation du territoire par Philibert.
Cette double fonction apostolique et civilisatrice permet de mieux comprendre le choix du lieu. Jumièges, dans la vallée qui était restée habituée et cultivée, devint une base de départ pour la conversion et la mise en culture des plateaux voisins et en particulier du Roumois, sur l'autre rive de la Seine.

3.3. - Heurteauville, le prolongement de Jumièges

Comment concevoir alors les liens qui unissaient le territoire d'Heurteauville à celui de Jumièges.

L'explication est de plusieurs ordres


– La Seine se divisait en plusieurs bras, créant des îles, ainsi que le décrit Philibert en ces termes à la fin du VIIe siècle dans la Vita Filiberti, citée par Dom André Levasseur (Levasseur, 1955, P;235).

"De toutes parts, ce lieu célèbre est entouré d'eau... La Seine y décrit une courbe de trois milles, et s'avance paresseusement dans les cinq et même les huit bras dont se compose son cours. Un seul de ces bras peut servir à la navigation."

Dom A. Levasseur ajoute une note (page 236): "Il est probable que, jusqu'à une époque assez récente, Conihout et Heurteauville furent des îles."

– Un autre indice, toponymique celui-là, nous éclaire : la présence d'un chemin des îles qui se dirige droit de Jumièges vers la Seine et Heurteauville (1).

Il parait donc vraisemblable qu'Heurteauville était encore une île quand Richard II donna, en 1025, cette terre à l'abbaye de Jumièges (2). (Houël, 1845). Or le territoire d'une île peut dépendre administrativement soit de l'une, soit de l'autre rive, et comme sur la rive gauche, en face d'Heurteauville, il n'y avait que la forêt, on comprend qu'elle ait été rattachée à la rive droite où se dressait la puissante abbaye de Jumièges.

(1) Je ne souscris pas à l'interprétation que donne A. N. Duchesne dans son Journal sur l'éthymologie du Pré des Isles (les îles signifiant en fait des morceaux de berges dégradés par la Seine) et rapportée par Jean-Pierre Derouard (Derouard, 1987, Un fleuve et ses riverains, P. 27, note 2). Je pense qu'il y a lieu de prendre le terme isles au sens propre.

(2° Alain Sadourny date le rattachement de l'île de Conihout à la rive au cours du XIVe siècle (Sadourny, 1978).

Une autre partie de l'actuelle commune d'Heurteauville est constituée par le Port-Jumièges, connu sous le nom de quai Saint-Vaast au XVIIIe siècle (Derouard, 1987).

Adossé aux falaises de la rive gauche, il était séparé de l'île d'Heurteauville, mais en raison même de son importance stratégique pour l'abbaye comme "port des deux rives" (1), il était considéré comme partie intégrante de Jumièges. 

(1) Jean-Pierre Derouard pense qu'il faut comprendre le terme "port" dans le sens de passage. Il pense présenter sur ce sujet une communication prochainement.

Quand le territoire de l'ancienne île d'Heurteauville s'est trouvé inclus par l'alluvionnement dans la rive gauche de la Seine, le rattachement administratif  à la rive droite, déjà effectif, s'est poursuivi. Et c'est ainsi que Heurteauville fut, jusqu'en 1868, une section de la commune de Jumièges.

3.4 - Jumièges, lieu de passage de la Seine

Dans ces conditions, on comprend l'importance du passage de Jumièges sur la Seine qui, selon Michel Mollat, (Mollat, 1955, pp. 253-258), était aussi fréquenté que celui de Caudebec-en-Caux au XVe siècle.

Déjà, François de Beaurepaire (Beaurepaire, 1955, p. 14, note 16) signalait que "suivant un texte de 1338 conservé aux Archives départementales de la Seine-Maritime (fonds Jumièges, 9H50), les voyageurs qui avaient alors à passer la Seine entre Rouen et la mer préféraient le port de Jumièges pour la sécurité de la traversée du fleuve en cet endroit. Le courant devait y être particulièrement faible, condition favorable au stationnement des bateaux".

Dom Jean Laporte (Laporte, 1959, p73), dressant l'état des biens de l'abbaye en 1338 signale un document qui fait valoir "qu'en raison du très grand nombre d'hôtes venant s'installer au monastère en utilisant le passage d'eaux,  les dépenses de l'hôtellerie atteignaient plus de la moitié du revenu total de la maison, les religieux devant vivre du reste et pourvoir encore aux besoins généraux."

D'autres éléments nous prouvent les relations constantes de la rive gauche avec la rive droite à travers les âges. Telle cette délibération du conseil municipal de Jumièges, le 15 mai 1877 qui, souhaitant bénéficier de la réfection d'un chemin "a l'honneur de faire observer respectueusement à M. Le préfet que la commune de Jumièges est une commune interdépartementale. La station de chemin de fer Yainville-Jumièges amène beaucoup de voyageurs et de marchandises du département de l'Eure qui passent la Seine par le bac de Jumièges et traversent la commune dans toute son étendue pour se rendre à la station. Tout le trafic de la commune du Mesnil-sous-Jumièges passe également sur nos routes."



Source: L'autre côté de l'eau, Alain Joubert.

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