Alain Joubert


3.2 - La Seine, trait d'union entre deux rives.


L'abbé Aldebert Maurice (Maurice, 1937), dans son essai sur l'île de Belcinac dans la presqu'île de Brotonne, cite une enquête de 1398 à laquelle participent comme témoins 25 riverains âgés, susceptibles de prouver que le banc de sable nouvellement apparu était en réalité le reste de l'île de Belcinac, autrefois couverte de prairies, que les moines de Saint-Wandrille affermaient à des marchands de bestiaux et à des bouchers. Sur les 25 témoins, un seul est de Vatteville, sur la rive gauche, tous les autres sont de la rive droite, y compris les onze pêcheurs inclus dans ce chiffre.



De même, il cite, autour de 1640, une liste de treize personnes appelées à témoigner contre le seigneur de la Mailleraye (qui voulait s'approprier l'île de Belcinac). Elles se révèlent toutes être de la rive droite. Cela confirme, en tous cas, les nombreuses relations parfois conflictuelles qu'il y a pu avoir entre la rive droite et la rive gauche de la Seine.
Jean-Pierre Derouard
(Derouard, 1987, Un fleuve et ses riverains, pp. 8-57), dans son étude sur 16 paroisses riveraines de la Seine-Maritime, au XVIIIe siècle, situées dans l'actuel canton de Duclair, rappelle que la rive gauche faisait partie pour une bonne part de l'ancien baillage de Pont-Audemer. Il affirme qu'on a exagéré l'endogamie des boucles de la Seine et en donne pour preuve que les personnes du nom de Conihout, nombreuses  dans la boucle de Jumièges au XIXe siècle, demandent rarement une dispense de consanguinité avant de se marier (p. 17).

Un autre exemple illustre ceci: le choix des conjoints et des parrains est plus importants pour certaines paroisses avec l'autre rive qu'avec le plateau voisin. Sur 499 mariages observés dans 13 paroisses, 30% des mariages exogames (soit 70 pour 228), se font avec l'autre rive. Il remarque que les résultats sont différents quand on s'éloigne des rives (p. 19 note 2).
Par ailleurs, il note que les aires d'attraction urbaine s'étendent sur les deux rives et que les divisions administratives n'ont jamais été établies en fonction du fleuve (p. 19), comme le prouve le rattachement, avant 1789, des paroisses de la presqu'île de Brotonne (Guerbaville, Bliquetuit et Vatteville-la-Rue) au doyenné et au baillage de Pont-Audemer pour le spirituel et l'administratif, et à l'élection de Caudebec pour le judiciaire.
Au XVIIIe siècle, c'est la noyade qui apparait comme la première cause de décès accident, prouvant l'importance des déplacements sur la Seine. Ceci est corroboré par la possession fréquente d'une barque (bachot), même chez des personnes n'exerçant pas un métier sur l'eau. Car, à la différence d'autres fleuves, les travailleurs de la Seine sont avant tout des paysans riverains qui se fondent dans la population locale
(pp. 17-19).

3.6 - Jumièges-Heurteauville: la séparation

Le 9 octobre 1868, par arrêté préfectoral, la section d'Heurteauville est détachée de Jumièges et érigée en commune.
C'est à la demande de la section de Jumièges que la section d'Heurteauville est détachée du territoire communal, à la satisfaction quasi-générale de la population de Jumièges, malgré les protestations des habitants d'Heurteauville.

Le motif officiel de cette séparation, ce sont les difficultés de communication liées à la Seine (le territoire s'étend sur plus de cinq kilomètres, de part et d'autre du point central). Mais c'est surtout la mésentente au sein du conseil municipal entre les membres des deux sections à propos des biens communaux. Les habitants d'Heurteauville arguant du fait que leur territoire a, de tout temps, fait partie du domaine des religieux, Seigneurs de Jumièges, revendiquent une part dans les biens communaux de Jumièges.

Malgré plusieurs décisions et actes de justice (en 1639, 1642, 1671 et 1855) qui constatent formellement l'exclusion d'Heurteauville de ce droit, et ce depuis 1579, le conflit dépasse le cadre strictement municipal et s'étend à l'ensemble de la population en 1866 et il est donc proposé pour apaiser les passions de séparer les deux communes.

Toutefois, les habitants d'Heurteauville sont massivement contre la séparation qui va "rompre la communauté et la solidarité qui ont existé pendant des siècles entre ces deux parties d'un même tout." Ils soupçonnent les élus de Jumièges de vouloir se débarrasser d'une partie non productive de leur territoire, à l'occasion de ce conflit. La section d'Heurteauville n'avait aucune ressource propre et coûtait certainement plus qu'elle ne rapportait à la commune de Jumièges.

Un événement historique préalable est peut-être à rattacher à ce mouvement, c'est la pétition, le 15 août 1726, des habitants d'Heurteauville, "vu la difficulté pendant une grande partie de l'année d'assister au service divin à l'église qui est sur la rive droite de la Seine", d'ériger une succursale à Heurteauville (Houël 1845). En 1727 était décidée l'érection de cette église dite chapelle du Bout-du-Vent, les matériaux provenant de la destruction d'une très ancienne chapelle du lieu.

Après les enquêtes d'usage, la séparation est décidée et acceptée par les deux parties, après que la commune de Jumièges ait proposé de verser la somme de 4.000 F à la commune d'Heurteauville "pour se séparer en bons amis", selon les termes du maire de Jumièges, M. Lepel-Cointet. Cette somme constituait en fait le remboursement de la part engagée par la section d'Heurteauville dans les travaux de la section de Jumièges. On avait évité un ruineux procès ! ... Mais les mentalités restaient marquées par cette disjonction et l'animosité restait profonde pour les habitants d'Heurteauville, en particulier à l'égard du maire de Jumièges "dont les paroles pleines de convenance et de modération nous font sentir davantage combien Heurteauville devrait tenir à l'honneur de rester sous son autorité". (1)


(1) Heurteauville. Projet d'érection en commune, 1866-1868. Procès-verbal de la commission syndicale d'Heurteauville, le 27 août 1867. Archives départementales de la Seine-Maritime, IM93.

Lors de l'enquête commodo et incommodo, un témoin, Alexandre L'Honorey, insiste sur le fait que "de temps immémorial, Heurteauville a toujours fait partie de Jumièges, l'un n'a pas existé sans l'autre.."

La barrière mentale qui semble subsister dans les esprits entre les deux rives, résumée dans la périphrase "l'autre côté de l'eau" que va analyser l'enquête ethnographique, puise peut-être ses sources dans cette séparation brutale entre les deux parties d'un même tout.
La séparation est pourtant dès lors consommée. Elle sera accentuée par le détachement du canton de Duclair, le 1er août 1971, de la commune d'Heurteauville pour la rattacher au canton de Caudebec-en-Caux. Ceci signifiera l'arrêt des quelques relations administratives (distribution du courrier) qui subsistaient entre les deux communes;

Toutefois, le bac sera maintenu, mais assurera à partir de 1980 le remplacement des autres bacs de la Basse-Seine en révision, ce qui rendra son service peu fiable.

Malgré des liens fréquents entre les deux rives à toutes les époques qui excluent que la Seine ait été une frontière au sens premier du mot, en dépit d'attaches privilégiées entre Heurteauville et Jumièges dues à leur long passé commun et matérialisées par les bacs, une barrière mentale semble subsister dans les esprits entre les deux rives, traduite par cette périphrase: "l'autre côté de l'eau".




Source: L'autre côté de l'eau, Alain Joubert.

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