A trois kilomètres des monumentales
tours de la vieille abbaye de Jumièges, caché
parmi les arbres
fruitiers qui constituent toute la richesse de ses habitants, il est
un hameau de Conihout qui, hier, était en fête. On
inaugurait en
grande pompe, au milieu de la joie générale, une
magnifique maison
portant sur son fronton ces mots :
« École Le Fort », due
à la
générosité d'une rouennaise dont le
plaisir est grand de faire le
bien. Nous avons nommé notre concitoyenne Mme. Givon.
Vous avez sûrement des photos de classe de l'école Lefort, non ? Alors, nous sommes preneurs...
Ces trop rudes hivers...
|
Le sort des petits enfants qui égayaient le coin normand de leur babil était des plus heureux. Lorsqu'ils voulaient, en bons petits Français qu'ils sont tous, fréquenter l'école de Jumièges, il leur fallait faire trois ou quatre kilomètres et cela deux fois par jour. L'été, cela passait encore. Par les sentiers qu'ombragent les saules argentés et les peupliers hauts comme des tours, ils cheminaient joyeusement, n'ayant en l'esprit qu'un seul désir : de ne pas arriver en retard, eux que tout invitait à folâtrer parmi la nature en fête. |
Généalogie
de Louise Anne Givon Valentin Porgueroult X Geneviève Beauvet ▼ Valentin Porgueroult X Marie Anne Poisson ▼ Marie Anne Porgueroult x Jean Baptiste Lefort ▼ Rose Justine Lefort X Hippolyte Bucquet ▼ Louise
Anne Bucquet X
Jean Baptiste Givon
![]() |
Mais l'hiver le trajet devenait des plus pénibles. Ils quittaient leurs chaumières alors que tout était encore sombre dehors, et c'est seulement à la tombée de la nuit qu'ils regagnaient le toit familial, harassés de fatigue, tout mouillés, tout transis de froid.
Les
temps ne sont plus, heureusement,
dans lesquels les loups attendaient les petits enfants au coin des
chemins, même quand ils ne portaient pas de petit pot de
beurre et
de galette dorée pour les dévorer à
belles dents. Aussi,
n'était-ce point la peur qui faisait que bien souvent ceux
du hameau
de Conihout n'allaient pas tirer la chevillette, qui sous l'effort de
leurs petites mains faisait choir la bobinette de la porte
d'école.
Non. Mais la longueur du chemin les rendait plus paresseux qu'ils ne
sont en réalité, et tout le monde dans la
contrée était d'avis
que pareille situation ne pouvait durer.
Aujourd'hui les petits écoliers du hameau fleuri sont bien contents. Ils ont leur école à eux, bien à eux et c'est elle qu'on inaugurait hier matin.
Ce fut fête d'autant plus belle que le soleil y prenait part. Et comme il met tout en joie lorsqu'il paraît, il auréolait de son sourire cette cérémonie qu'un geste aussi spontané que généreux avait permis. Aussi l'empressement est-il grand lorsqu'en automobile Mme Givon arrive vers onze heures, accompagnée de M. Doliveux, inspecteur d'Académie, de M. Beaufils, inspecteur primaire, de M. Gusson, inspecteur honoraire, et de MM. Robert Lefebvre et Lagnel, architectes de l'école.
Les artisans du projetPour la saluer sont présents: M. Jules Lefebvre, maire de Jumièges, qu'entoure son Conseil municipal ; MM. Denise, conseiller général du canton de Duclair; Mattard, conseiller général du canton de Routot, parent de Mme Givon; Lattelais, président, et les membres de la délégation cantonale du canton de Duclair; Henry Lefebvre, juge de paix de Duclair, et quantité d'habitants du hameau qui connaissent tous la donatrice, puisqu'elle est du pays.
Les présentations faites, on s'en va visiter l'école qu'ont construite MM. Lesueur, entrepreneur, Ganat, menuisier, et Liézard, serrurier à Rouen; MM. Gohé, charpentier. Marget, peintre et Leveillard, couvreur à Duclair. L'immeuble est établi sur le modèle bien connu des écoles modernes, c'est-à-dire suivant les règles édictées par l'hygiène et le confort. Mais à peine cette école est-elle ouverte que la voilà déjà trop petite ! On l'avait faite pour trente élèves: il en est venu cinquante. Il faut donc l'agrandir ? Vous l'agrandirez, dit simplement Mme Givon à MM. Robert Lefebvre et Lagnel, ses architectes. Et il sera fait du hameau de Conihout. Réjouissez-vous de devoir votre école à une généreuse particulière plutôt qu'à une collectivité représentée par une administration, car vous auriez couru grand risque d'attendre longtemps cet agrandissement.
La directrice de la nouvelle école, Mlle Harel, après avoir fait les honneurs de son home presque un château lorsqu'on le compare aux masures du hameau, convie les autorités à passer dans la salle d'école. Là, sont massés les garçons et fillettes qui constituent la population de cette nouvelle maison. Quelle bonne mine ils ont ! Les jolis fruits qui rougeoient actuellement aux pommiers des vergers ne sont pas plus carminés que leurs joues!
Deux enfants s'avancent...| Mais silence. Voici que s'avancent un garçonnet, le jeune Charles Gruley, et une charmante fillette, la petite Marguerite Deconhout, qui a les mains fleuries. Et tous deux disent alternativement des choses simples et débordantes de reconnaissance à Mme Givon qui les remercie les larmes dans les yeux. | Deux ans après cette inauguration, Charles
Gruley, fils
d'un agriculteur homonyme, fut reçu au certificat
d'études en 1913. ![]() |
M. l'inspecteur d'Académie reçoit lui aussi son petit compliment auquel il répond avec l'aimable solennité qui s'attache à sa haute fonction.
M. Cartaut, directrice du groupe Marcel-Buquet, de Rouen, auquel s'intéresse particulièrement Mmes Givon, adresse à celle-ci quelques paroles aimables et sur un signe le cadre de la cérémonie est transporté de la salle d'école dans la cour. Et de familial qu'il était, le caractère de cette réunion devient maintenant solennel avec les discours qu'il appartient de prononcer aux personnages officiels.
Le mot du maireC'est tout d'abord M. Jules Lefebvre, maire de Jumièges, qui remercie la donatrice :
« Votre cadeau est magnifique, d'une importance considérable,—lui dit-il. Vous devez en être fière, fiers nous le sommes également. Veuillez donc accepter notre profonde reconnaissance. Vous n'en êtes pas, madame Givon, à votre premier bienfait. Vos générosités ne se comptent plus.
N'écoutant que votre cœur, voulant que ces petits écoliers restassent auprès de leurs familles, qu'ils ne fussent point exposés aux intempéries et aux dangers d'une longue route, vous vous êtes imposé le sacrifice énorme de cette construction qui fait l'admiration de tous.
Animée par les sentiments humanitaires qui vous caractérisent, vous avez voulu que les plus faibles, les déshérités, ne soient pas privés du nécessaire, qu'ils aient une nourriture réconfortante le midi, la soupe chaude en hiver. C'est pourquoi vous avez institué une cantine, œuvre vraiment utile entre toutes.
l'Ecole
Lefort sera la bienvenue des
habitants du hameau de Conihout. — Spacieuse bien
aérée, d'un
aspect coquet, faisant honneur à l'habile architecte qui l'a
conçue,
elle semble appeler à l'étude ; nul doute que
dans ce milieu les
intelligences et les cœurs se forment à votre
ressemblance.
Photo
prise à la mairie de Jumièges dans les
années 70.
On y voit le plateau de bronze offert à Mme Givon et
restitué à la commune après la
fermeture de
l'école. Il avoisine la tirelire qui servait aux enfants
pour
faire la quête annuelle en faveur des anciens
combattants,
une mappemonde qui vient peut-être de l'école et
les vieux
registres de baptême, mariages et sépultures.
D'ailleurs, le nom vénéré que vous avez tenu à donner à cette école devra rappeler aux générations qui la fréquenteront les sentiments de famille qui doivent les unir toujours. »
En terminant, M. le maire de
Jumièges
remet comme cadeau à Mme Givon la reproduction en bronze
d'un
tableau classique. Celle-ci, étreinte par une douce
émotion qui
gagne les témoins de cette scène touchante,
remercie Jules Lefebvre
de sa délicate attention.
Le plateau offert à Mme Givon (Coll. mairie de Jumièges).
A l'Inspecteur d'Académie...
Maintenant, c'est au tour de M. Doliveux de parler. Après avoir, comme il convient, insisté sur son devoir qui lui commande de faire appliquer la loi scolaire, bienfaisante et libératrice, M. l'inspecteur d'Académie rappelle dans quelles circonstances cette nouvelle école est née :
Il n'était personne à Jumièges, dit-il, qui ne se rendit compte du besoin qu'on en avait. Mais le Conseil municipal, ménager des deniers communaux, se refusait à une dépense qu'il estimait trop lourde. Nous, cependant, nous insistions. Nous voulions une école au Conihout pour améliorer la fréquentation scolaire dans ce coin de Normandie, où elle laissait gravement à désirer...
Toutefois l'accord ne se faisait pas entre le conseil municipal de Jumièges et nous. Je dois bien rappeler aujourd'hui cette querelle passée je le fais sans animosité ni amertume, et personne, je pense, ne me le reprochera; quand la paix est faite, quand elle est honorable pour les deux parties, il n'y a pas d'inconvénients à rappeler les divisions d'autrefois. Nous étions donc sur le point de déclarer la guerre à la commune de Jumièges bien malgré nous, et nous avions déjà commencé notre mobilisation, rassemblé nos moyens d'action, quand une intervention inattendue se produisit, qui aussitôt mit tout le monde d'accord.
Il y a encore des fées, j'entends de bonnes fées, pour les petits enfants. Mme Givon en est une assurément (applaudissements), Mme Givon est de ce pays; sa famille y a vécu et y repose.
Mme Givon, continuant la tradition des dons de son oncle vénéré et de son regretté mari, Mme Givon, écoutant aussi ses sentiments généreux, s'est toujours intéressée aux enfants et aux écoles.
Dans la grande ville où elle habite, elle a toujours été la bienfaitrice de son quartier ; On ne sait pas tout ce que lui doivent les écoles Marcel Buquet et Leroy-Petit : chaque année, elle les comble. La directrice de l'école Marcel-Buquet, Mlle Cartaut, qui a depuis longtemps l'estime et je puis dire l'affection de Mme Givon, était au courant des difficultés que nous rencontrions à Jumièges, car elle faisait alors partie du Conseil départemental de l'Enseignement primaire, qui avait été saisi de l'affaire. Elle en dit un mot à Mme Givon. Aussitôt, Mme Givon vint me trouver et me dit simplement : Si j'offrais à la commune de Jumièges l'école du Conihout? Vous pensez si je fus ravi. L'enseignement public compte aujourd'hui beaucoup d'amis; ce n'est pas toutefois leur faire injure que de dire que les oсccasions sont rares où nous éprouvons leur amitié d'une aussi touchante façon (Applaudissements). Et la commune de Jumièges, qui aussi de nombreux amis et même d'admirateurs, ne reçoit pas tous les jours de pareils cadeaux. L'offre de Mme Givon fut aussitôt acceptée de part et d'autre, et la paix. Une paie définitive, fut conclue avant même que les hostilités fussent commencées.
Quelques
jours après, on vit dans la
même carriole, vous le rappelez-vous, mon cher M. Cusson?
l'inspecteur d'Académie, l'Inspecteur primaire et le maire
de
Jumièges. Celui-ci était M. Peschard; il ne se
doutait pas, le malheureux, qu'il allait être, quelques
semaines
plus tard, assassiné au milieu de ses conseillers et amis.
Il était,
ce jour-là, de très bonne humeur;
c'était lui qui conduisait: il
nous mena, sous la pluie et par un chemin qui n'avait rien d'une
route nationale, jusqu'à cet endroit-ci, où Mme
Givon nous
proposait d'édifier à ses frais la future
école du Conihout. L'emplacement nous
parut très bien choisi. Mme Givon s'entendit aussi avec son
architecte, et c'est ainsi, Mesdames et Messieurs, que cette belle
école s'élève aujourd'hui au milieu du
Conihout.»
Après avoir remercié les architectes et les entrepreneurs, M. Doliveux définit aux enfants qui l'écoutent, ainsi qu'à leurs parents, quelle sera la tâche de l'institutrice qui dirige cette école mixte. Elle apprendra aux filles à devenir de bonnes ménagères et plus tard de bonnes mères de famille.
Quant à ses petits garçons, elle leur dira (car il ne faut pas se lasser de réfléchir les vérités essentielles) que, destinés à être citoyens de la République française, ils devront en toute circonstance respecter la loi. Le respect de la loi est le fondement de la République. S'il nous apparaît que ce respect va en diminuant aujourd'hui, ne devons-nous pas, nous éducateurs, réagir de toutes nos forces? Oui, nous voulons que nos enfants apprennent à l'école que la loi est souveraine.
La loi est la loi. Il n'y a pas de plus haute majesté que la majesté de la loi.
"Jusqu'au sacrifice..."
Et il n'y a pas de plus noble pays que la France. Il n'y en a pas qui soit plus épris de justice, de liberté, de beauté. Voilà aussi ce que l'institutrice du Conihout expliquera à ses petits élèves. Elle leur apprendra (oh! combien c'est facile et doux) à aimer la patrie, à aimer de tout cœur, et jusqu'au sacrifice de eux-mêmes. Enfin nous avons assisté cet été au réveil, longtemps attendu, du sentiment national en France; et ce fut pour tous les Français réconciliés et unis dans un sentiment de fierté et un spectacle touchant; oui, sous la menace, nos cœurs ont tous battu du même mouvement, et nous nous sommes trouvés prêts à rendre ce merveilleux élan. Il faut que l'école seconde ce merveilleux élan. Il le faut et nous le voulons. Nous ne faillirons pas à notre tâche.» (Applaudissements.)
Journal de Rouen
N.D.L.R. Les intertitres sont de notre initiative
CommentairesMadame
Givon,
célébrée comme un bienfaitrice,
rachetait ainsi
les méfaits de son bisaïeul, Valentin
Porgueroult, qui, mort voici cent ans, avait semé jadis la terreur au Conihout avant de devenir sur
le
tard un citoyen exemplaire.
Le grand-père de la généreuse donatrice,
Jean-Baptiste Lefort, marin de la République, avait
déjà lavé les affronts du passé si bien que
son nom alla à l'école. 
Le
discours de
l’Inspecteur d’Académie
prononcé en 1911
à l’inauguration de l’école
du Conihout est
un morceau d'anthologie. Il met en lumière les paradoxes de
l’école républicaine sous la
Troisième
République. Doliveux affirme d’un
côté
l’attachement aux idéaux de la
République —
l’instruction obligatoire, le respect de la Loi,
l’amour de
la Patrie — mais révèle en
même temps les
inégalités et les carences de l’action
publique.
La différence de traitement entre les filles et les
garçons y est manifeste : les premières sont
destinées à devenir de bonnes
ménagères et
mères de famille, sans droit de vote, sans voix au chapitre
quand les seconds sont préparés à
devenir des
citoyens obéissants, porteurs de valeurs
républicaines,
et surtout, surtout prêts au sacrifice pour la
Nation.
Cette école mixte n’a donc rien
d’égalitaire
dans les fonctions qu’elle assigne à chaque sexe.
Le
discours célèbre aussi la
générosité
d’une donatrice privée, Mme Givon, sans laquelle
l’école n’aurait pas vu le jour. Ce
recours à
la charité individuelle souligne la défaillance
des
institutions publiques, incapables de faire face seules à
leurs
responsabilités éducatives mais promptes
à
rappeler nos devoirs envers elles.
Enfin, la tonalité générale du
discours est
profondément nationaliste, pétrie de
références militaires et empreinte d’un
esprit de
mobilisation morale à la veille de la Grande Guerre.
L’école y est présentée non
seulement comme
un lieu d’instruction, mais comme un instrument de formation
civique et patriotique, au service d’un idéal
républicain autoritaire, où la Loi est souveraine
et la
Patrie objet de dévotion absolue. Ainsi, sous les apparences
d’un hommage civique, ce discours
révèle une vision
hiérarchisée, genrée et
militarisée de
l’éducation.
Après Mlle Harel, plusieurs institutrices seront recensées au Conihout :
1921 : Germaine Vaderstrael, née en 1895 à Rouen épouse d'un électricien de la centrale d'Yainville. Hélène Martin née en 1906 à Jumièges est à leur service. Marie-Louise Guillaume, née à Ussel en 1896, logée chez les Anquetil, des cultivateurs.
1926
: Marie-Thérèse Godefroy, née en 1901
à
Caudebec-en-Caux, elle vit avec ses parents retraités.
1933 : Raymonde Devaux, née à Sotteville en 1902, épouse de Victor Galley, ouvrier à l'usine chimique de Duclair, deux filles. Marthe Prévost est leur bonne au recensement de 1936.
est aussi cantinière.
1963. En racontant son arrivée à l'école des Sablons, Jean Mourot évoque ainsi notre établissement : "grâce à un legs, on a édifié une école au milieu du Conihout, l’école Lefort, qui fonctionnait encore comme école à classe unique avec une maîtresse eczémateuse qu’allait remplacer un peu plus tard Renée Saunier, venant du Mesnil."
1975. Mme Saunier fut en effet la dernière institutrice. L'école Lefort fermée, elle alla diriger la maternelle Charles-Perrault à Yainville où elle prit sa retraite en 1990.

Journal de Rouen, 1911.
Recensements de la commune de Jumièges.
Jean Mourot. Une petite école dans la prairie.
Bulletin municipal d'Yainville
Le patrimoine de la Seine-Maritime, Flohic

