Ce vieux moine qui galope sur la route de Yainville, on l'appelle l'exorciste. Oui, l'exorciste de Loudun ! Un homme qui a vu des Ursulines nues proférer les pires insanités. Dom Barré est venu finir ses jours à Jumièges. Nimbé de mystère...


Saura-t-on jamais ce qui s'est passé à Loudun !  On a tant écrit sur cette affaire que nous nous refusons d'en faire ici le récit. Il ne serait qu'une version fantaisiste de plus.

S'il faut résumer sèchement, c'est l'histoire d'un couvent où, dès 1632, les nonnes se disent possédées par tous les démons de l'enfer. Très tendance à l'époque ! Mais qui donc les a introduits dans le corps des nonnes ? On ne tarde pas à désigner un coupable : l'abbé Grandier. Un coupable idéal car ce beau curé libertin, jalousé par les notables locaux, est un opposant à Richelieu. L'affaire de Loudun ne serait donc qu'un procès politique, une machination sur fond de superstitions et d'hystérie collective.

Alors venons-en vite au personnage qui nous intéresse. Parmi les exorcistes qui intervinrent auprès des possédées, on fit appel à Pierre Barré. Curé de la paroisse de Saint-Jacques, à Chinon, Barré est bachelier ès théologie en la faculté de Paris et expert en diableries. Il voit Satan partout, il se prend pour un saint. Pour frapper les esprits, l'exorciste va très vite opérer devant un public de plus en plus nombreux. Curieusement, remarquent ses détracteurs, lorsque Barré cesse ses séances, les maux de ses patientes s'estompent. Curieusement...

Un charlatan

On se moque de Barré lorsqu'il exorcise un chat noir capturé dans le couvent et qu'il prend pour un démon de passage. Cette créature n'est autre que la matou de la maison. On attribuera aussi à Barré l'idée géniale de faire inonder le vagin de la mère supérieure avec de l'eau bénite pour en déloger le diable qui s'y retranche. Mais ce sont surtout les interrogatoires menés par Barré qui posent question. Les démons, c'est bien connu, parlent toutes les langues. Alors, lorsque Barré interroge ceux qui habitent la supérieure, ceux-ci répondent par la bouche de la nonne avec de grossières fautes de latin. Un Ecossais présent demande comme dit-on "eau" en gaélique, il n'obtient aucune traduction. Les diables savent aussi où toute personne se trouve. Quand on demande à Mère Jeanne des Anges où est Grandier, on se précipité aussitôt au château où il est sensé se trouver. Il n'y est pas. Bref, les séances de Barré fleurent la supercherie. Tout comme la procédure qui va en découler. Mais il a arraché le nom du coupable : Grandier. Et la machine judiciaire est désormais en marche...

Il exorcise à Chinon

Rendu à ses ouailles, Barré continuera d'exorciser dans sa propre paroisse. Deux jeunes femmes de la haute société se disent, elles aussi, possédées par Grandier. Quand ce dernier est brûlé vif au terme d'un procès inique, on charge alors un autre prêtre du nom de Santerre. Qui ne resta pas sans défense. Barré fut ridiculisé à Bourgueil par un collège de cardinaux devant qui les possédées, interrogées par leurs soins, demeurèrent totalement muettes. Les diables qui habitaient leur corps furent sans doute intimidés par cet aréopage. Louis XIII en personne ordonna d'arrêter la mascarade.

En 1640, Barré mit encore en cause un prêtre. Une Dame Beloquin avait répandu du sang de poulet sur la nappe de l'autel de Chinon. D'où venait ce sang ? Barré mena son enquête et, puisqu'il avait la manie d'exorciser tout le monde, il finit par s'occuper de la Beloquin. Le démon qui habitait cette femme ne tarda pas à parler. Dame Beloquin avait été forcée sur l'autel par Gilloire, un prêtre de Chinon. Mais la véritable nature de ce sang fut vite découverte. La Beloquin s'obstrua alors la matrice à l'aide d'une boule de plomb et prétendit souffrir d'une rétention urinaire due aux maléfices de certains magiciens. Là encore, on découvrit la vérité par la fouille au corps que fit une auxiliaire de justice aux doigts experts.

Et Barré disparaît...

 
Plus tard, les moines de Jumièges brosseront de Barré le portrait d'un curé zélé. S'il est proche du marquis de Beauvau, il n'a pas,
assurent-ils, de complaisance particulière pour les Grands de ce monde. C'est ainsi, rappellent-ils, qu'il fit un jour attendre devant sa sacristie le prince de Condé qui désirait lui parler. Ayant terminé tranquillement son action de grâce, il lança au visiteur : "Le temple de Dieu n'est pas un lieu convenable pour la conversation des hommes..." En quittant l'église, remarquant que le gouverneur d'Anjou ne faisait qu'une légère révérence devant le Saint-Sacrement, l'abbé Barré lui demanda aussitôt de s'appliquer. Ce qu'accepta de bonne grâce Condé en fléchissant les genoux. Pendant sa détention, Condé ne manquera jamais de se recommander aux prières de Barré qu'il tenait pour un saint.

Mais pour l'heure, sur le registre des baptèmes de Chinon, Barré signe son dernier acte le 10 avril 1640. Dix mois plus tard, on le dit absent de sa paroisse. Mais il a disparu. On le crut banni, voire décédé peu après cette date. Mais nous allons bientôt le retrouver. Quittons vite cette hystérie collective qui contamine déjà le couvent de Louviers...

Il se fait moine

A 60 ans passés, Barré entra au noviciat des Bénédictins de Vendôme. Il fit profession de foi un an plus tard, le 19 mai 1642. Il n'y a donc guère de blanc dans son emploi du temps. Reste que l'on ignore encore les raisons de ce changement subit de vocation.
On ne connaît pas non plus la date de son entrée
à l'abbaye de Jumièges. Les chroniqueurs du monastère nous disent qu'il y passa les quinze derniers jours de sa vie. Erreur manifeste car, dans le même texte, nos scribes affirment que son séjour s'étala sur plusieurs mois, voire des années. En tout cas, la présence à Jumièges de l'exorciste de Loudun ne détonnera pas. Du moins aux yeux de Charles-Antoine Deshayes, l'historien de l'abbaye. Ici, un abbé n'avait-il pas jugé Jeanne d'Arc comme sorcière. En 1606 encore, soit peu de temps avant l'arrivée de Barré, nos moines livrèrent au bourreau un pauvre diable accusé des débordements de la Seine. 

Dans le même registre, celui des balivernes, on ne sait où situer cette anecote non datée et relatée dans les Archives de la France monastique...

L'hôtellerie hantée

Un jour qu'il allait prêcher à la campagne, Dom Barré se présenta à une hôtellerie pour loger, mais on lui dit que tout était rempli et qu'il ne restait plus qu'une chambre qu'on n'osait lui donner, parce qu'il y revenait des esprits.

– N'y a-t-il que cela, dit le Père Barré mettez-m'y.

Sur le minuit, les esprits vinrent à l'ordinaire faire du bruit. Cela ne l'étonna point et, avec cette confiance en Dieu qui accompagnait toutes ses œuvres, il ne fit que leur dire : "Laissez-moi reposer, je vous prie, j'ai besoin de dormir pour pouvoir annoncer demain la parole de Dieu." A l'instant les esprits se retirèrent et depuis lors ils ne firent plus de bruit.
 

Il chute de cheval

Etait-ce au Mesnil, était-ce à Yainville ? Qu'importe ! Un jour qu'il part encore prêcher dans un paroisse dépendant de l'abbaye de Jumièges, Dom Barré tombe de cheval et se brise la clavicule. On le ramène au monastère où un chirurgien s'emploie à réduire la fracture. Comme tout saint homme, il se réjouit d'endurer cette souffrance qui jamais n'égalera celle du Christ sur la croix.

Barré passera sa convalescence à l'infirmerie, bréviaire en main. Sitôt guéri, il reprit ses activités auprès des pécheurs des baonnies de Jumièges et Duclair qui, tous, se jetaient très vite à ses pieds en quête de pénitence, assurent les chroniqueurs de l'abbaye. Près d'un siècle après les faits, ils parlent de Dom Barré avec un luxe de précisions : "Lorsqu'il prêchait dans une paroisse de campagne, son temps était partagé entre la célébration de la messe, la prédication de la parole de Dieu et le ministère de la confession, sans prendre aucune nourriture, il revenait ensuite à jeûn au monastère sur les deux ou trois heures après-mdi, il y puisait dans la prière et la lecture de l'Ecriture sainte de nouvelles forces et de connaissances pour recommencer quelquefois le lendemain son pénible ministère." D'autant plus pénible que les curés de la péninsule, jaloux de leurs prérogatives, ne supportaient guère que les moines viennent biner leur paroisse.

Ses habitudes


Barré ne manque aucun office de nuit. Après quoi, il demeure en prière devant le saint-sacrement juqu'à 6h, quand vient l'office de prime. Après vêpres, il reste encore dans l'église jusqu'au souper ou au moins la collation. Chaque jour, il célèbre la sainte messe. Si sa santé le permet. Car on le verra parfois être obligé de s'asseoir au début du canon pour reprendre des forces. Le reste du temps, il est dans sa chambre à lire ou méditer et fuit la conversation avec ses condisciples. Et c'est dans la plus stricte intimité qu'il se recueille durant l'Avent. Cependant, disent encore les moines, "il assista pendant plusieurs mois aux conférences que le prieur faisait aux novices avec une humilité et une ferveur admirable. Et comme le prieur lui dit un jour qu'il pourrait faire quelque chose de mieux, il lui lui répondit : le temps ne peut être mieux employé qu'à édifier le prochain. Je profite de ce que vous dites à ces jeunes gens. Plaise à Dieu de me donner leur simplicité et me renouveler par sa grâce et son amour. Je suis un vieux pécheur qui ai besoin de faire pénitence. J'espère que Dieu m'en fera la grâce par les prières de ces bons enfants dont je prie Dieu de me donner la ferveur et les autres vertus."  On s'étonne de la précision avec laquelle les moines de Jumièges rapportent ces propos tenus un siècle plus tôt. Les avait-on notés à l'époque ? Barré, en tout cas, avait manifestement impressionné son monde...

Vieillard lubrique

La place que prend l'affaire de Loudun dans la chronique de l'abbaye de Jumièges est importante. Et révélatrice. Elle montre que cent ans après, les esprits en étaient encore marqués. Nos bénédictins ont cependant un doute lorsqu'ils écrivent : "Le curé de Chinon fut appelé à Loudun pour exociser les religieuses ursulines de cette ville dont la possession, vraie ou supposée, partageoit tous les esprits..." Vraie ou supposée ! Cependant, les mémorialistes de Jumièges fustigent les auteurs, notamment prostestants, qui souçonnèrent Barré de supercherie. A leurs yeux, il ne fut pas l'instrument d'une machination de Richelieu. "Où sont les preuves !" s'exclament-ils. Et ils beau jeu de pointer une erreur de Gayot de Pitaval, un historien qui venait d'écrire que Barré s'était caché au Mans jusqu'à la fin de sa vie après avoir été dépossédé de sa cure en 1638. A Jumièges, on savait parfaitement que Barré exerçait encore à Chinon en 1640 et qu'il prononça ses vœux en 1642 avant d'arriver à Jumièges. En s'emparant de cette imprécision, nos cénobites s'attachent à contester toutes les autres allégations. de Pitival. Bref, ils s'évertuent à faire de Barré un saint. 

Pourtant, reconnaissent-ils, Dom Barré fut assailli sur la fin de sa vie par toutes les turpitudes qu'il avait vécues jadis. Comment oublier cette sœur Claire qui, un jour, n'y tenant plus, était montée précipitemment dans sa chambre pour se donner du plaisir avec un crucifix. Comment ne pas entendre encore les cris d'orgasme d'Anne de La Motte dont la beauté était si éclatante qu'on la surnommait le beau petit diable. Et Mère Jeanne des Anges qui, jambes ouvertes, se disait possédée toutes les nuits par le curé de Loudun...

Par de laborieuses circonvolutions, les chroniqueurs de l'abbaye de Jumièges nous expliquent que "Le démon qu'il avoit combattu toute sa vie (...)  lui déclara une guerre cruelle." Et de préciser que non seulement son esprit fut obsédé par les images de d'autrefois, mais son corps se mit aussi de la partie. "Tous ses sens se révoltèrent. Au milieu de ses agitations, le saint vieillard ne trouva pas d'autre remède, contre une tentation si honteuse, que dans l'humiliation et la simplicité avec laquelle il découvrit son état à son supérieur. Dieu ne permit ce combat que pour augmenter son triomphe. Son cœur, épuré par le feu de la tentation, comme l'or dans la fournaise, en sortit victorieux et plus digne de récompense." 

Nos moines ont des formules bien pudiques que traduit plus vertement Deshayes : "Quoi qu'il fut accablé par les ans et les infirmités, il aspirait à des jouissances interdites à ses profession et à ses facultés physiques." Bref, c'était un vieillard lubrique.

Pierre Barré avait 85 ans lorsque, miné par la fièvre, il vit une dernière fois les Ursulines de Loudun danser nues autour de son lit de mort. On l'enterra dans le cloître, côté réfectoire sous une pierre sans nom portant juste la date de sa mort : " Le 14 février 1665"

SOURCES

-Urbain Grandier et les possédées de Loudun : documents inédits de Charles Barbier, Baschet (Paris) 1880.
-Pierre Barré et les prolongements chinonais de l’affaire des Possédées de Loudun,
Jean-Michel Gorry, Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Touraine, tome 23, 2010, p. 243-256.
-Causes célèbres et intéressantes, T 2, Gayot de Pitaval, 1743.
-Archives de la France monastique, vol. 27, 1924

-Histoire de l'abbaye royale de Jumièges, Loth et Deshayes.


Nota

On ne sait rien à ce jour de la famille de Pierre Barré. Par déduction, il serait né à Chinon vers 1580 et aurait été curé en 1605. En 1612, on trouve la trace d'un chanoine du nom de Pierre Barré qui, à Chinon, est le parrain d'un autre Pierre Barré, premier enfant de Jean Barré et Louise Desmere.

En 1628, il fut parrain chez Georges Drouin, sieur du Puy, avocat en Parlement à Paris. Sa commère était l'épouse de Thomas Rabelais, lié à la famille de l'écrivain.