Par Laurent Quevilly_Mainberte


La fuite pour Haspres
  

840. Abbatiat de Thierry. 

841. Incendies, pillages... La ville de Rouen est ravagée. Foulques, abbé de Saint-Wandrille, sauve provisoirement son abbaye par une rançon. Les Normands (Northmen) s'installent... Hasting et ses Danois ravagent la région. Bruno Penna soutenait que, le 24 mai 841, Oskar vint incendier l'abbaye et qu'elle fut de nouveau pillée en 845. Ce serait, selon lui, durant la seconde moitié du IXe siècle que plusieurs des quelque 800 moines emportèrent ce qu'ils purent de leurs richesses, leurs livres, leurs manuscrits. Ils enterrent le reste et prennent alors la fuite pour Haspres,  amenant avec eux les reliques d’Achard et Hugues. Dans le Cambrésis, ils feront l’objet d’une fervente vénération. 

Hasting ? Un Champenois à la tête de Normands ! C'est lui qui pilla la côte de Gènes en usant de ce stratagème : Son équipage demande asile à l'évêque. « Notre chef est à l’agonie Monseigneur. Il réclame le baptême ! » Ce qui fut accompli. Retournés à bord, les marins font bientôt savoir qu'Hasting est mort. Ils demandant une sépulture chrétienne en léguant une forte somme à l'Eglise.
Armé jusqu’aux dents, Hasting s’enferme alors dans un cercueil porté par ses hommes jusqu’au lieu des funérailles. Au milieu de la cérémonie, Hasting jaillit de son catafalque et, à la tête de ses soudards, commence le massacre.
Le mercenaire en commit bien d'autres. Si bien que Charles Le Chauve dut acheter sa retraite en lui donnant le comté de Chartres. C’est cet homme là qui visita Jumièges…

Que dit la chronique de Jumièges de ce départ précipité ? Que l’on enterra deux châsses contenant des ossements saints dans la chapelle Saint-Clément, bâtie en appentis au côté nord de l’église Saint-Pierre. Retrouvés plus tard, ils seront placés à l’autel de la Vierge en cette même église et, affirme-t-on, de nombreux miracles s’opérèrent en ce lieu.

D’autres reliques auraient été enfouies près de l’autel de Saint-Jean-Baptiste et là aussi s’observèrent des miracles. Devant l’autel de saint Filibert fut enterré le corps de Saint Flavius, archevêque de Rouen. Lorsque l’on voudra en faire l’élévation, une nuée épaisse se dégagera, disent les annales, et l’abbé ordonnera de ne point toucher aux reliques. Les châsses de saints Pérégrin et Constantin furent dissimulées à mi-chemin des églises Saint-Pierre et Saint-Sauveur ainsi qu’un vase visible plus tard à l’entrée du cloître de l’église Sainte-Marie. C’est ce qu’aurait révélé un homme ayant fui Jumièges pour Rome.

On ne sait avec précision quand les derniers moines désertèrent Jumièges. 840 ? 851 ? Toujours est-il que les fuyards, sur leur route, furent reçus à bras ouverts dans nombre de monastères. L’un d’eux poussa jusqu’à l’abbaye de Saint-Gall, dans l’ancienne Helvétie. Là, il finit par ouvrir un vieil antiphonaire. Stupéfaction de ses condisciples. Ce manuscrit musical de Jumièges a placé des paroles sur les notes finales de l’alleluia pour en retenir les subtilités. Les phrases sont grossières mais ce procédé mnémotechnique est génial. Ce document va révolutionner la musique dans toute l’Europe chrétienne.

On avance parfois la date du 24 mai 841 pour le le sac de l'abbaye de Jumièges. Les Normands venaient alors de brûler Rouen. Le 25, ils s'attaquaient à Saint-Wandrille. Il est dit que les hommes du Nord affectionnaient la station de Jumièges. A cause de ses forêts pour le radoub des navires. A cause aussi du rempart de terre protégeant la péninsule à Yainville.

Quand les Danois se présentent, les villageois, bien peu aguerris, tentent maladroitement d'empêcher leur débarquement. Ils sont vite dispersés par les hommes du Nord. Assiégés, les derniers religieux ne purent mieux résister. Ce fut le massacre. Le pillage. La destruction. Ne restèrent debout que les murs de l’église Saint Pierre. Les Jumiégeois allaient rester sans leurs tuteurs. Tirèrent-ils profit des terres mises en valeur par les moines ? Une chose est sûre : l’argent capté par une telle entreprise monastique n’affluait plus à Jumièges. Les auteurs s’accordent pour dire que la presqu'île fut plongée dans la désolation…


v. 848 : abbatiat de Rodolphe, 17e abbé.

851 : les Normands entrent en Seine par deux fois.

859 : il gèle sans interruption du 30 septembre au 5 avril. Année possible de l'abbatiat de Gauzlin, 18e abbé.

Homme du Nord, Weland est bien un curieux personnage. Un mercenaire qui n'hésite pas à trahir ses compatriotes pour toucher des subsides de Charles Le Chauve.

Dodiger le miraculé

Au IXe siècle naquit une légende. Né difforme, un jeune enfant de Duclair, nommé Dodiger, fils de Hildebold, fut porté par ses parents à Saint-Riquier (Somme) et fut miraculeusement guéri au contact des reliques du saint.
En revenant d'Angleterre à la tête de 200 vaisseaux, Weland  fera le siège des Vikings retranchés à Oissel. Vaincus, ces derniers payent à Weland le droit de quitter la Seine. Le félon les accompagne. C'est l'hiver de 862. Le temps empêche la flotte de quitter le fleuve. Alors on fait la paix. Durant le siège d'Oissel, Charles avait eu la lâcheté de s'éloigner des opérations. Cette fois, il revient, s'en prend aux Danois. On voit bientôt Weland accoster à Jumièges. En radoubant les navires, on attendit ici le printemps. Après quoi la flotte se dispersa en mer. Weland rejoignit le roi des Francs pour embrasser le christianisme.

860. Abbatiat de Gozelin.

868 : grande famine.

871 : violentes tempêtes.

877.  Le 18 décembre, Rollon fit escale à Jumièges sans commettre nulle exaction. Il n’y avait plus rien à piller. La légende veut qu'il ait scellé ici le destin de la Normandie en allant déposer les reliques d'Hermentrude  à St-Vaast. Le romande Rou, d’autres chroniques encore nous diront que l’archevêque de Rouen, Franques, fut dépêché par les habitants, les marchands de la ville, pour venir ici implorer la paix. Mais les vikings ravagèrent encore la région jusqu'à ce que la Normandie soit leur. On voudrait que Rollon revint tous les ans à Jumièges. Mais il n'en releva pas les ruines.
886 : le 16 avril, mort de l'abbé Gauzlin à Paris où il était évêque. Jusqu'à la restauration de Jumièges, la communauté aura trois abbés: Codime, Louis et Welpon. Mais voilà que notre pays va sortir du royaume des Francs et de la Neustrie...


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