On vient de confirmer le privilège de l’abbaye de faire passer librement son vin par la Seine. Voilà Michel Dubusc, fermier de la vicomté de l’eau, qui dispute aux moines le droit de percevoir des taxes sur les marchandies entrant et sortant de la péninsule par le fleuve. Il sera désavoué en 1455. Entre temps, à partir du 10 décembre 1452, les commissaires de l’Echiquier de Normandie enquêtent, entendent foule de témoins. Retenons les gens de Jumièges. Jehan Gasselin, 60 ans, laboureur, ancien clerc de l’abbaye. Raoul de Conihoult l’aîné, 65 ans, ancien marinier. Jehan de Conihoult, 50 ans, Guillaume Rouxel, 45 ans. Perrenot Tuvaque, laboureur, 60 ans, du Mesnil. Jehan Le Mercier, du port de Jumièges, 56 ans. Jehan Le Vallois, 26 ans, laboureur, Valentin Duquesne, carpentier de bateaux, 70 ans, Guilleber Le Rouge, 72 ans, carpentier de maisons. Guillaume Costard, laboureur, 60 ans, Raoul Le Maçon, 60 ans, maçon. Perrin des Rues, 52 ans, marchand de bois. Robin Marescot, 45 ans, carpentier de bateaux. Les gens du Lendin : Jean Gueroult, 50 aus, tieulier, Guillaume Vauquelin, 60 ans, marinier, Guillaume de Breaulté, 60 ans, tieulier et laboureur, Robin Le Zemble, 60 ans, laboureur, Colin Delamare, tieulier, 45 ans. Raoul Le Danp, 45 ans, tieulier. Perrenot Regnault, tieulier, 45 ans. Dans tous ces témoignages sont évoqués de vieilles figures : Guieffin de Moriau, toujours vivant, qui tenait les maisons assises Kay-le-Roy, Massiot Guillebert qui tenait la ferme de la vicomté, Vitou, du Conihout, Hervieu, le passager du bac au début du siècle…
La
Chaussée continue de disputer ses droits de
préséance. Il ne supporte pas que
l’abbé de Saint-Wandrille le
précède aux synodes, conciles et
échiquiers. On n’hésite pas
à produire des faux pour prétendre que
Jumièges est antérieure. C’est Dagobert
qui a construit l’église Saint-Pierre en
638 ! Clovis II qui a fait bâtir la basilique
Notre-Dame ! Et puis, après les ravages des Danois,
Jumièges a été relevée la
première ! Les allégations furent
démenties point par point. On n’alla pas
jusqu’à réfuter la légende
des énervés. Mais tout cela fut longuement
débattu en futiles procès.
1459.
L’abbaye afferme la pêcherie de
Jumièges pour 75 livres tournoi à Jean le
Villain, Jeannet Cottart, sans doute un des mes ancêtres,
Jean Verdin et Pierre Le Conte.
1462.
Le cellérier, tous les officiers sont
déposés par l’assemblée
capitulaire. Ils revendiquent l’autonomie de leur charge.
Mais demandent grâce devant les bulles papales. Ils sont
maintenus et assignés à résidence.
Peu de temps après sonnent à toute volée les cloches de Jumièges. Un dais est tendu pour recevoir Marguerite d’Anjou, reine d’Angleterre, bienfaitrice de l’abbaye. Elle passe quelques jours ici dans l’appartement de Charles VII. Antoine Crépin l’accompagne. Descendant des Grimaldi de Monaco, l’archevêque de Narbonne s’informe des revenus du monastère auprès de quelques moines indiscrets. Qui gonflent les chiffres. C’est décidé : il lui faut cette abbaye !
Le
prieur de Bourg-Achard a beaucoup d’influence sur La
Chaussée. Crépin va d’abord
l’utiliser pour pousser l’abbé
à la démission. En vain.
L’abbé chasse un prêtre
dépêché par le félon prieur.
Alors Crépin fait jouer les grands vicaires de Rouen. En
voilà un qui, devant les religieux, reproche à La
Chaussée son train de vie. Il revient huit jours
après, flanqué
d’ecclésiastiques et instruit un
véritable procès contre le vieil abbé.
Le grand vicaire cherche alors l’assentiment du chapitre de
Jumièges. Qui résiste. Fou de rage, il bouscule
un moine. Ses confrères font barrage de leur corps et
lèvent l’assemblée. On croit le
péril passé. Dès le lendemain, des
hommes en armes investissent l’abbaye et s’emparent
du prieur ainsi que de trois autre religieux. Ils sont jetés
dans un cachot de Rouen. Six semaines. Dehors, les bourgeois auraient
forcé les portes s’il n’y avait eu force
gardes, prêtres et agents de Crépin.
A
Jumièges, la communauté résiste
encore. Le grand vicaire dresse alors un procès-verbal de sa
visite où les religieux sont accusés de
rébellion et de désordres, le prieur de fauteur
de crimes. L’abbé est
présenté comme un imbécile
guidé par les sens. Quand Louis XI lit cela, il intervient
auprès de Pie II pour nommer Crépin coadjuteur.
16
novembre 1463 : le cheval de Jean Senot
s’écrase le nez sur la porte close de
l’abbaye. C’est le domestique de Crépin
venu prendre possession de sa charge par procuration. Honteux, il en
repartit avec un appel de Jean de La Chaussée au pape.
Crépin se retourne encore vers le roi. La
Chaussée aussi. Mais Louis XI finit par donner raison au
Narbonnais le 6 mars 1464. Ses émissaires enfin dans la
place tyrannisent la communauté, tentent de leur faire
signer un mémoire contre l’abbé. La
Chaussée finit par partir pour Paris sur ordre du roi. Quand
il approche de la capitale, il est escorté par Senot,
l’injure à la bouche jusqu’au bailli de
Sens. Qui finit par le relâcher…
Encadré
par son chapelain et le prieur claustral, La Chaussée dut
encore quitter Jumièges, suivre un émissaire de
ville en ville pour rencontrer le roi en l’hôtel
Picart de Rouen. Il eut en face de lui quatre commissaires acquis
à la cause du Narbonnais. Parmi eux : le grand
vicaire de Rouen… Le vieil abbé refuse de
démissionner. On le menace d’exil. Le roi entend
tout de la chambre voisine. Surgit. Et menace lui aussi. La
Chaussée persiste. Argumente. Argumente si bien que le grand
vicaire est soudain tout chose. Le roi s’en
aperçoit. Il soupçonne enfin la machination. Et
laisse aller en paix pour aujourd’hui
l’abbé de Jumièges. Dehors, le
Rouennais le rattrape, implore le repentir, l’assure de
vouloir dissuader Crépin, l’invite même
à manger en tête à
tête…
Jean
de La Chaussée entre chez le grand vicaire. Les quatre
commissaires sont là ! Quant au prieur et au
chapelain, ils sont congédiés.
L’abbé de Jumièges finit par signer un
document sous la contrainte. Il s’en remettait à
la décision du roi, assuré que Louis XI ne serait
pas dupe de la manœuvre quand le grand vicaire lui
présenterait le document. Mais le traître assure
au monarque que La Chaussée veut démissionner sur
les conseils mêmes de ses deux accompagnateurs. Le lendemain,
Louis XI fit appeler La Chaussée à
l’hôtel Picard. Il s’y rendit trop
tôt. Retourna à la Poterne. Là, le
grand vicaire et les neveux du Narbonnais vinrent le chercher pour le
porter enfin au roi. Immédiatement, Louis XI lui signe sous
sa garantie personnelle une pension de 800 écus
d’or. La Chaussée veut lui expliquer la
machination. Le roi ne l’écoutera plus. Il le
menace d’exil, de prison et le fait chasser…
Mais
où est passé l’abbé de
Jumièges ? Les agents du Narbonnais ne tardent pas
à le débusquer, caché à
l’hôtel du Bec. Le grand vicaire y
débarque avec les partisans de Crépin. Et le
vieux La Chaussée fut frappé. Et signa cette fois
sa démission dressée par quatre notaires de la
ville. On voulut le faire partir de suite pour Paris où La
Chaussée voulait se retirer à cause des
immunités que lui conférait son état
de bachelier. Ses persécuteurs lui accordèrent
finalement trois jours pour débarrasser Jumièges
de ses affaires et embrasser ses frères. A
Jumièges on pleura. Mais son départ eut plus
l’image d’un triomphe que d’une fuite. A
peine eut-il franchi la porte de l’abbaye qu’il vit
venir à lui une foule considérable en guise de
haie d’honneur. La noblesse l’accompagna
à cheval jusqu’aux portes de Rouen où
le peuple ventait ses vertus. De là, il prit la route pour
Paris où il mourut en 1470. Ce fut le dernier
abbé de Jumièges élu par ses pairs.
Outre cet épisode malheureux, Jumièges eut aussi à souffrir, de 1464 à 1468, de la ligue des princes contre Louis XI. La guerre du Bien public. Des vases précieux, manuscrits, chartes furent volés. Crépin prit aussi sa part…
| Vint
donc l’abbatiat d’Antoine Crépin, 61e
abbé. Les moines se plièrent à son
autorité. Mais lui n’avait rien oublié.
Les officiers furent dépouillés de leurs charges
au profit de ses domestiques. Les pitances se firent bien maigres.
L’archevêque de Rouen s’engraissa. On ne
fit plus l’aumône aux pauvres. Crépin
avec l’aide du pape tenta de mettre la main sur les biens
soustraits pendant l’agonie de Le Roux. Un jour que le prieur
de Montarerre demande réparation de son prieuré,
il tique sur le devis. Et invite le religieux à parcourir la
France avec les saintes reliques amenées à
Jumièges, de quêter ainsi pour obtenir
l’argent des travaux… Crépin ne semble pas avoir résidé dans son abbaye usurpée. Il ne vint que présider les chapitres. Le voilà le 19 mai 1471 avec le comte d’Harcour et le sieur de Bussi. Curieusement, les trois hommes couvrirent la communauté de présents. Crépin épongea aussi les dettes de son prédécesseur., Et gagné par la maladie, mourut à Rouen le 15 octobre 1472. |
1465-1469 Charles II, dernier duc de Normandie |
Ce n’est que par la rumeur que les religieux de Jumièges apprirent le trépas de leur abbé. Ils dépêchèrent à Rouen un religieux pour faire main basse sur sa cave à vin. Depuis huit ans, Crépin faisait descendre dans la capitale normande tous les vins de Longueville et autres vignobles de l’abbaye. La part des moines s’y trouvait avec celle du défunt abbé. Seulement, le jour des obsèques, Jacques de Brezé, son héritier, avait commencé à transférer le vin en lieu sûr. Le député de Jumièges fit poser les scellés sur l’ancienne et la nouvelle cave et assigna Brezé en justice. Jumièges gagna son procès le 30 novembre.
1473. Cette année-là, la ferme des pêcheries de l’abbaye est gagnée par Raoul Avril pour 70 livres l’an. C'est aussi l’abbatiat de Louis d’Amboise, 62e abbé, nommé par le roi. Il démissionna vite pour prendre l’évêché d’Albi en novembre 1473. Mais s’efforça de restituer les biens dont Crépin avait dépouillé la communauté.
1474. Son
frère Jacques, 63e abbé, lui succède
en janvier 1474. Les règles monastiques sont alors
négligées, chacun possède le
l’argent, des meubles, des vêtements personnels,
des couverts d’argent ou de vermeil. On voit les moines plus
souvent au dehors. Observent-ils encore l’abstinence de la
chair ? Alerté, d’Amboise est trop
préoccupé par ses propres
intérêts. Il vit encore à
l’abbaye. Mais ne voit que son chartrier qui lui inspire
d’incessants procès. Toujours la recherche des
biens de Le Roux, des biens spoliés…
1478 : Un
paysan du Mesnil se réfugie à Rouen pour
échapper à la Taille (Archives
départementales, cote G 269)
1480 commence
une réforme des mœurs. On assista de nouveau
à l’office divin. On ne sortit qu’une
fois par semaine dans quelque maison de campagne. La
propriété personnelle cependant fut plus
difficile à combattre.
1486 :
Le tenancier du fief Campart, à Yainville, doit
labourer une vergée de terre à la saison de
l’orge à la grange, puis faucher, fener, carrier
et tasser la récolte en ladite grange, payer 6 deniers
à la Sainte Jean-Baptiste, 6 à la
Saint-André, 12 avec avec une géline à
Noël et 6 deniers à la mi-carême.
1487 :
Jean Le Roi et Jean Le Rouge afferment la
pêcherie de Jumièges ainsi que le bac. Ainsi
qu’en 1494, cette fois en compagnie de Lucas Le Roi .
1492. L’année où Colomb pose le pied en Amérique, le tenancier du fief Dumontier, à Yainville, doit labourer pour le fermier de la grange une vergée de terre en la saison d’orge, faucher, fener, quarrier et lever la récolte au fenil du monastère qui ne compte pas trente moines.
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[1]
Actes de la chancellerie d’Henri VI concernant la Normandie.
La
MORT

