La Légende du Loup Vert
(Conte inédit)
par Yves FORESTIER.




23 Juin 668, veille de Saint Jean-Baptiste. Monseigneur Ouen est parti, avec ses prélats, chanoines et hommes d’armes. Le brillant cortège suit à présent vers Rouen le sentier qui longe la falaise blanche dont la crête verdoie.
L’abbesse l’a accompagné jusqu’à l’Anerie ; là, elle s’est agenouillée et, en baisant l’anneau pastoral, a protesté une dernière fois de sa filiale soumission. Puis, à pas lents, elle est revenue, par les prés, escortée de ses sœurs, silencieuses sous la cor nette et les bandeaux. La belle prieure est soucieuse. Elle s’interroge et ne réussit pas à comprendre la sévérité de Monseigneur, ni la rigueur des pénitences et des macérations qu’il lui a personnellement ordonnées.
Dans son inspection du couvent de Pavilly, dont elle est supérieure et de l’abbaye de Ducler qu’elle dirige depuis peu, il n’a rien relevé qui puisse justifier un courroux, non exprimé mais apparent. Austreberthe congédie ses compagnes, et ayant fait attacher son âne à un léger annel près du porche, elle est entrée dans la petite église où elle se met en prière.

Longtemps après, la pieuse dame, l’âme calmée et la figure souriante, se met en selle et s’achemine vers le bois du Mont d’Avilette. La nature est belle et verdoyante l’eau de la rivière coule joyeusement, chantonnant en sa limpidité. Les cerisiers des vergers sont couverts de fruits vermeils.
Dans les mares, les canetons s’agitent avec leur élégance un peu lourde et suffisante. Les paysans, maniant le hoyau à deux dents travaillent la glèbe grasse, et s’interrompent
pour la saluer en enlevant leur serre-tête d’un geste gauche.
Mais l’ombre s’épaissit car les taillis se sont faits touffus ; les chênes et les hêtres étendent leur ramure prolifique. Le sol est couvert de mousse et de squelettes des ultimes feuilles pourrissantes de la saison dernière.

La belle religieuse s’aventure sous les frondaisons. Elle a libéré sa monture qui la suit avec docilité en s’attardant à brouter çà et là. Puis elle s’est assise sur un tronc rugueux que la cognée a mis à bas, dépouillé de ses branches.

Elle songe et ses traits deviennent moins sévères. Elle n’est plus la rigide abbesse que le souci de sa dignité et de son autorité rend froide et hautaine.
Elle pense à son protecteur, Monseigneur Filibert, abbé de Jumièges et grand ami de l’archevêque de Rouen. C’est lui qui l’a fait venir de Port-sur-Somme, où il avait admiré ses vertus, et elle lui est redevable de la faveur dont elle a joui jusqu’ici. Elle aimerait à le voir aujourd’hui ; il calmerait sa peine car sa douceur est grande. Il est bon, généreux et patient. Quand il l’honore de sa visite, elle se sent plus forte et plus vaillante. Prier avec lui est un réconfort et sa sainteté rayonne autour de sa personne.
Sa voix est grave, mais les accents de sa foi ardente émeuvent l’âme de ses disciples. Physiquement, il est fort ; moralement il l’est davantage. Comme il sait comprendre ses ardeurs et ses découragements. Et quand il lui prend les mains dans les siennes, il lui semble qu’elle redevient petite fille...

Un rire strident a retenti, répété et amplifié par l’écho de la forêt. Austreberthe a tressailli.
Un homme, jeune et beau, vêtu en guerrier élégant, est devant elle, à quatre pas. Il est nu-tête, sa bouche ouverte pour le rire montre de jolies dents, ses yeux jettent de vifs éclairs qu’il ne réussit pas à éteindre sous le plissement des paupières et la longueur des cils.
« Hola ! belle Austreberthe ! Je te surprends. Ce n’est pas à moi que tu rêves et les mots d’amour qui montent à tes lèvres s’adressent à un autre. Ne proteste pas, d’ailleurs je ne blâme pas ton choix. Filibert vaut bien qu’une abbesse jeune et jolie risque pour lui le purgatoire. Certaines affronteraient l’enfer pour prix de son amour ».

La religieuse s’est ressaisie et retrouvant son austère dignité montre une vive irrita tion contre l’audacieux.

« Tout doux, la belle, reprend l’importun. L’amour est plus fort que tous les vœux. Je vais te dire ce qui te tourmente si fort de puis tantôt. Le vieillard orgueilleux qui a jeté le trouble dans ton âme, tremble en ce moment pour lui-même. Mon ami Ebroïn, le Maire du Palais qu’on dit vindicatif et cruel, fut, comme tu le sais sans doute, mis en prison à l’avènement du roi Childéric II.
Depuis que Thierry est monté sur le trône, Ebroïn est revenu en faveur et ses ennemis ont éprouvé sa colère. Léger, l’évêque d’Autun, a perdu la vue sur son ordre et médite à Fescamps sur les vicissitudes du pouvoir.
Ouen lui-même s’est vu accusé de comploter contre le roi. Ses espions lui ont appris qu’il devait cette dénonciation à Filibert, son disciple préféré. Celui-ci est perdu, car Ouen sait que Filibert est l’amant de la belle Austreberthe ».

L’abbesse pousse un cri et veut s’enfuir. Mais l’inconnu lui barre le chemin « Ecoute-moi. Je sais que c’est faux mais je dis qu’il est perdu et toi aussi. Cependant tu peux le sauver. Sois mon amie, et donne-moi un baiser. Je suis tout puissant. Par moi, tu connaîtras les ivresses dont tés vœux imprudents t’ont privée jusqu’à ce jour. Filibert ne sera pas inquiété et vous pourrez partir vers l’ouest et vous irez en semble fonder le monastère de Ner, près des sables de la Loire. Sois mon amie ».
L’homme ouvre les bras et s’avance vers la proie qu’il convoite.
« Vade rétro, Satanas ! profère l’infortunée prieure en se signant et en se jetant à genoux. Messire Dieu, protégez-moi ! ».
Son acte de foi, d’humilité et de pudique confiance a créé le miracle. Le Démon est transformé en Loup. Son pelage long et hirsute a la couleur verte de l’herbe des prairies. Ses yeux de feu flamboient, sa gueule énorme et impure s’ouvre sur des dents menaçantes. La bave encadre de sa mousse répugnante une langue pendante et follement agitée. Il paraît résolu à dévorer la pieuse vierge qui, les bras au ciel, mains jointes, invoque le secours du Très Haut et de Monsieur Saint Jean-Baptiste.

Un bruit de galop a retenti sous les arbres frémissants. L’âne qui s’était attardé se précipite sur la bête immonde. Austreberthe s’enfuit, pleine d’épouvante.
Le Loup Vert voit sa proie lui échapper et sent la rage l’étouffer. Il engage une terrible lutte avec l’assaillant. Les Sabots de l’âne portent de furieux coups ; la fureur du Démon redouble. Le sang coule de la gorge que les crocs déchirent ; épuisé, le vaillant animal vaincu va tomber au pied du chêne qui restera longtemps le Chêne à l’Ane.

Austreberthe est sauvée. Des paysans accourent armés d’outils piquants et tranchants. Ils arrivent pour voir le Maudit disparaître dans une course folle vers la presqu’île de Jumièges.
Le Loup Vert revient encore, dit-on, dans les bois où la vertu et la foi d’Austreberthe ont déjoué sa ruse. Les paysans du pays gémétique, restés longtemps superstitieux et crédules, ont gardé pendant des siècles le souvenir du miracle du Mont d’Avilette, et fêté chaque année la défaite du Loup par des cérémonies dont nous conterons quelque jour l’étrange et persistante survivance.

Le Havre, 10 Juin 1936.

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N.D.L.R. — C’est avec plaisir que nous publions cette reconstitution littéraire de la Légende. Nous noterons cependant que la tradition, a longtemps gardé une version différente qui voilait pudiquement la passion supposée de la Sainte et les rivalités historiques des prélats. Elle prétendait que le Loup Vert, un démon déjà transformé en bête, attaqua et étrangla l’Ane qui portait le linge des moines de Jumièges, blanchi par les nonnes de Duclair et qui souvent circulait seul dans les bois. Austreberthe frappa la bête immonde avec la croix de son rosaire et la condamna à remplir doré navant la mission de sa victime.






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