Par Dominique Avenel.

La recherche de l’acte de mise sous tutelle des enfants mineurs de Jean Baptiste de FRÉVILLE, écuyer, sieur de La Coudraye, finalement trouvé1, m’a mené par hasard à une liasse de 11 pièces au contenu inattendu. Quelques semaines plus tôt, je ne connaissais même pas le nom de la paroisse du Vaurouy2adossée à la lisière sud-est de la forêt domaniale du Trait-Maulévrier. Ce hameau est aujourd’hui rattaché à Duclair.

La liasse, elle, concerne en partie le même Jean Baptiste de FRÉVILLE, alors célibataire, et son frère Anthoine pour des faits des 24 et 25 juin 1695 au Vaurouy où ils résident chez leur père Jean, écuyer, sieur de La Coudraye, et leur belle-mère Marie LE TELLIER. La liasse concerne également en partie le même Anthoine de FRÉVILLE, célibataire de 22 ans et un nommé Nicolas VINCENT, tonnelier veuf de 28 ans, pour des faits du 14 juillet suivant. Elle concerne surtout un nommé Jean MARTIN, laboureur de 50 ans au Vaurouy, qui porte plainte des violents coups portés sur sa femme, puis sur lui, par les trois jeunes gens a priori bien élevés ci-dessus nommés.

Plainte de Jean MARTIN

La plainte fait état de plusieurs violences et mauvais traitements faits tant à la femme de Jean MARTIN qu’à sa servante, ainsi que de menaces à son encontre le 25 juin. Elle relate surtout la matérialisation de ces menaces par les blessures y détaillées, résultant des coups reçus par ledit MARTIN portés par Anthoine de FRÉVILLE et Nicolas VINCENT, qui l’attendaient tous deux armés de chacun un fusil au coin d’un bois au soir du 14 juillet. C’est avec effarement que j’ai lu lui donnèrent en le traitant de bougre plusieurs coups l’un de poing à l’œil gauche dont il est dangereusement blessé plusieurs coups de bout de fusil d’un desquels il est dangereusement blessé en la main gauche, plusieurs coups de pied et le laissèrent par terre en sorte que dans tout l’effort que fit le plaintif pour se tirer de leurs mains en criant à son encontre il a perdu 25 livres 10 sols et s’il ne fût venu personne le plaignant courait très assurément de grands dangers.

Procès-verbal des constats par les médecin et chirurgien jurés

Devant la gravité de ce qu’il constate le 16 juillet, Pierre LE CARPENTIER, docteur en médecine et conseiller royal à Caudebec, demande le jour même au bailly du Vaurouy qu’il accorde au suppliant de faire venir témoins le lundi suivant et ajoute qu’assisté par Lucien BOUCHER, chirurgien juré, se sont permis faire dresser procès-verbal des blessures à lui commises.

Ils décrivent MARTIN blessé de plusieurs blessures et contusions. Que ce soit sur la partie supérieure du zigoma vers le grand canthus de l’œil côté senextre avec une petite incision sur le cil supérieur même côté ou une grande contusion tout le carpe et métacarpe avec trois excoriations avec grande tumeur pénétrant les chairs simples de la main senextre avec une autre excoriation au gros doigt de la même main de la grandeur d’un denier sur l’articulation de la première phalange. Ils remarquent sur la jambe dextre trois autres contusions sur le tibia, toutes ces blessures et contusions nécessitant que le blessé soit bien et dûment pansé, médicamenté jusqu’à entière et parfaite guérison. En résumé, ils ne l’ont pas raté.

Dépositions sous serment

Ainsi défilent 7 témoins dès ce 18 juillet devant le Procureur de Caudebec et son greffier, certains bien présents à un moment ou autre des faits, d’autres qui ont … entendu dire… par la femme dudit MARTIN ou telle autre personne. Deux autres témoignages, plus tardifs, rapporteront les propos entendus de la bouche même des accusés. Dont, pour un de ces témoignages, des propos formulés par un accusé bien après les faits ! Et par deux fois !!!

Les témoignages les plus détaillés, des deux affaires, proviennent du couple VARIN-FOSSE, qui déposent évidemment séparément.

- la première affaire qu’il apprit de la femme de MARTIN la concerne spécifiquement. Le 25 juin, il apprit donc que Jean Baptiste et Anthoine de FRÉVILLE seraient entrés dans la cour d’un nommé de CAEN fermier de monsieur de FRÉVILLE père où la femme de Jean MARTIN avait mis une table avec une ruche dessus pour tâcher de rappeler des mouches à miel qui avaient passé de la ruche en un pommier de la cour voisine appartenant au sieur de FRÉVILLE et comme la femme MARTIN avait porté une échelle pour monter à l’arbre pour tâcher d’obliger les mouches de se remettre dans la ruche dont elle était venue à bout et à l’instant les sieurs de FRÉVILLE entrèrent dans la cour coupèrent l’échelle à coups de hache jetèrent la ruche par terre et comme la femme MARTIN était proche elle lui dit qu’elle avait une meurtrissure à un doigt et la lui montra.

- la seconde est sa relation de l’attaque subie par MARTIN telle qu’il en vécut personnellement certains faits et des réponses que lui apporta MARTIN jeudi dernier viron sur les neuf à dix heures de soir il était dans sa maison qu’il tient de MARTIN il entendit une voix d’homme qui s’exclamait à l’aide et au meurtre. Il y courut et reconnut Jean MARTIN qui lui dit avoir été maltraité par deux hommes qui lui avaient donné plusieurs coups de bout de fusil dans le côté et s’aperçut qu’il était blessé à la main et à l’œil. À sa question de qui l’avait ainsi maltraité MARTIN répondit que c’étaient deux hommes qui n’étaient pas de loin. En courant au secours de MARTIN il reconnut que l’un des deux hommes avait une camisole rouge et était de médiocre taille et l’autre plus petit habillé de brun, tous deux armés d’un fusil, lesquels s’enfuirent à son approche et il ne put les reconnaître.

Ensuite, sa femme relate également les deux affaires en y ajoutant quelques détails

- ainsi le 24 juin, viron sur les quatre heures après midi elle entendit du bruit dans la rue ce qui l’obligea à sortir et elle vit Anthoine de FRÉVILLE qui se querellait avec MARTIN. Le sieur de FRÉVILLE menaçait MARTIN de le tuer et que là où il le trouverait il lui jouerait un méchant parti et que la fin ne serait pas bonne. Elle rapporte le récit de la femme MARTIN qui confirme le témoignage de son mari quant aux mouches à miel parties le lendemain dans l’arbre dudit CAEN et l’échelle coupée par morceaux par les sieurs de FRÉVILLE frères. En outre, la femme MARTIN ajoute qu’ils l’avaient menacée et que ce n’était que commencement.

- le 14 juillet, elle aussi entendit quelqu’un crier, se précipita dehors, courut et reconnut Jean MARTIN. Lequel se plaignait des coups subis. Comme elle s’approchait de MARTIN elle reconnut

que l’un d’eux avait une camisole rouge et que c’était le nommé Nicolas VINCENT du Vaurouy armé d’un fusil et l’autre un habit brun, armé aussi d’un fusil, qu’elle reconnut être Anthoine de FRÉVILLE lesquels s’enfuirent. Elle ajouta que MARTIN se plaignit qu’ils lui avaient pris son fusil.

Des témoignages des époux VARIN-FOSSÉ, il ressort une différence notable : si l’un et l’autre voient camisole rouge et habit brun ainsi que deux fusils, seule Madeleine FOSSÉ s’approche suffisamment près pour reconnaître Anthoine de FRÉVILLE et Nicolas VINCENT.

Jacques de CAEN, métayer du sieur Jean de FRÉVILLE père, confirme que ce soir-là, l’ayant entendu crier, il demanda à MARTIN ce qu’il avait et celui-ci répondit qu’il avait été maltraité par le sieur Anthoine de FRÉVILLE et le nommé Nicolas VINCENT et qu’ils lui avaient pris son fusil.

Justice de classe… rendue solidaire le lendemain

Le lendemain de ces dépositions, HEVY avocat requiert que le dit VINCENT soit pris et appréhendé pour être constitué aux prisons de la haute justice du Vaurouy et le sieur Anthoine de FRÉVILLE assigné pour être entendu pour les charges mentionnées au procès. En outre, provision est accordée à MARTIN jusque à la somme de trente livres à prendre sur ledit VINCENT le tout sans retardation dudit procès. Où l’on constate une vraie justice de classe, l’un, roturier, serait appréhendé et l’autre, noble, seulement assigné.

Ce même jour Anthoine de FRÉVILLE et Nicolas VINCENT sont assignés à comparaître en personne. Provision est accordée à MARTIN de la somme de vingt livres à prendre solidairement sur le sieur de FRÉVILLE et Nicolas VINCENT. Ce qui réduit l’éventuelle condamnation financière de VINCENT de 20 livres, alors que réquisition à payer solidairement 10 livres est désormais prononcée à l’encontre d’Anthoine de FRÉVILLE. Le juge n’omettant pas de mentionner que les deux seraient taxés pour notre salaire à ce rapport la somme de sept livres dix sols. Toute peine mérite salaire…

Interrogatoires des prévenus

Le 21 juillet le procureur DALLET les interroge l’un après l’autre, de façon aussi précise que détaillée. J’en retiens principalement deux choses

- l’un et l’autre n’a jamais été repris de justice.

- l’un et l’autre répond à beaucoup de questions par une même antienne, de façon réitérée, comme un leitmotiv. Ainsi VINCENT, par quatre fois, mesconnoit le présent interrogatoire.

Et de FRÉVILLE fait mieux encore, par cinq fois il mesconnoit le présent interrogatoire.

Pour l’équité du récit je ne peux cependant ignorer que, grand seigneur, Anthoine de FRÉVILLE reconnaît avoir coupé l’échelle et la selle à coups de hache et les pieds de la selle aussi reconnaissant que les mouches appartenaient à MARTIN. Par contre il réfute avoir menacé ou injurié l’épouse MARTIN ou dit que c’était que commencement ni qu’elle en verrait bien d’autre.

En suite de quoi, VINCENT et de FRÉVILLE sont condamnés à payer solidairement vingt livres par provision à MARTIN et élargis de l’arrêt auquel ils étaient.


Autre témoignage… et confirmation de mauvaises manières

Quelques jours plus tard, le procureur et son greffier interrogent à nouveau Guillaume DUPERRON. Sur ce qu’il sait du 25 juin cette fois. Lui aussi répond avoir connaissance des mouches de Jean MARTIN, ainsi que des échelle et selle qui furent coupées par les sieurs de FRÉVILLE et ensuite entendit que la femme MARTIN fut appelée putain.

Et moi qui au début de cette affaire les avais préjugés « a priori bien élevés »...

Appel des condamnations... et mauvaise foi patente

Le 27 août l’avocat FOLLOPPE fait appel de leurs condamnations au bailli du Vaurouy dont religion a été surprise. Avec une mauvaise foi patente au vu des constats sur procès-verbal et des témoignages sous serment, il argue provision aud MARTIN pour prétendre médicaments dont jamais il n’a eu besoin ou que s’il en a eu ce ne peut être que pour quelque maladie supposée et causée par quelque autre accident que les prétendues blessures qu’il a énoncées lui avoir été faites par les suppliants. Malgré tout MARTIN n’a osé faire aucune suite. Aussi ses clients espèrent qu’il résultera de la déposition des témoins une décharge pleine et entière de tout ce qu’on leur avait voulu imputer. C’est ce qu’il est de leur intérêt de faire connaître afin de faire rapporter la provision et condamner MARTIN à des intérêts comparables pour leur avoir simplement imputé des violences auxquelles ils n’ont jamais pensé. La Cour appréciera...

6 mois plus tard, nouveau témoignage… qui en rajoute une couche

Six mois après les faits, DASSET et GOHON interrogent Abraham CAPELLE, maréchal à Duclair qui a opposé à la publication du monitoire pour dire qu’étant un dimanche après midi chez le sieur de FRÉVILLE pour ferrer ses chevaux il entendit le sieur de FRÉVILLE fils dire que si on l’eût laissé aller il en aurait blessé quelqu’un avec une fourche. En signant sa déposition CAPELLE ajoute qu’il y a viron quatre mois le sieur de FRÉVILLE fils parlant de MARTIN le traita de foutu chien.

- = O = -

L’affaire, avec la liasse, s’arrête là. Mais l’histoire des vauriens du Vaurouy, elle, se poursuit.

Anthoine de FRÉVILLE mort à 24 ans en août 1697 n’a jamais su que son comparse Nicolas VINCENT devint son beau-frère en épousant en janvier 1700 Marie de FRÉVILLE sa demi-sœur, fille de Jean et Marie LE TELLIER.

Nicolas et Marie eurent sept enfants dont l’aîné Nicolas se montra digne héritier de la morale pour le moins élastique de son père. Pas de mention écrite de violence physique de sa part, mais violence psychologique, assurément.

47 ans après son oncle Jean Baptiste de FRÉVILLE, Nicolas VINCENT fils...

Veuf de Marie LEVALLOIS en juin 1739, Nicolas VINCENT fils épouse, en présence d’un de FRÉVILLE, le 15 avril 1741 au Vaurouy Marie Anne BARON3. Félicitations, compliments et tous nos vœux de bonheur. La fin de l’acte retient l’attention empêchements de la part de Catherine MARC levés. D’autant plus que l’acte suivant, daté du 2 mai, enregistre le baptême d’un enfant femelle illégitime des œuvres de Nicolas VINCENT et de Catherine MARQ laquelle s’est déclarée telle en justice. Le futur père d’Anne Catherine s’est ensuite plié à la coutume comme il se doit en pareil cas, puisque le curé fait état de l’acte d'accommodement entre led VINCENT et lad MARQ. Anne Catherine sera inhumée le 20 juillet suivant en présence d’Anne MARTIN marraine, son père absent n’étant alors mentionné que précédé de l’expression des œuvres de.

Nicolas VINCENT fils a ainsi répété l’histoire personnelle de son oncle Jean Baptiste de FRÉVILLE, écuyer, sieur de La Coudraye, ci-avant premier nommé. Le registre paroissial de Routot 274 nous informe de la naissance le 29 mai 1694 de Jean de FRÉVILLE enfant né hors le mariage des œuvres de Jean Baptiste de FRÉVILLE, esc, sieur de La Couldraye et de Marie PRAY sa servante, le curé poursuivant ledit sieur de FRÉVILLE nous ayant promis de le faire nourrir et élever et en avoir soin en sorte que la paroisse n'en sera nullement chargée.

Le premier des vauriens du Vaurouy n’en était alors en juin 1695 pas à son premier forfait.


Dominique AVENEL.

Membre des CGPCSM et CGRSM

NB : Jean Baptiste de FRÉVILLE, écuyer, sieur de La Coudraye, son frère Anthoine, écuyer, Nicolas VINCENT fils, et moi avons le couple Jean de FRÉVILLE, écuyer, sieur de La Haye de Routot, et damoiselle Marie de LA FAYE comme ancêtres communs



1Archives départementales de la Seine Maritime, cote 108/BP3

2Pour situer cette paroisse :

https://www.geoportail.gouv.fr/carte Vaurouy, 76480 Duclair

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53095160k au sud-ouest de la carte de Cassini n° 24

3Archives départementales de la Seine Maritime, cote 4E 01637 1700 – 1753 vue 154/210

4Archives départementales de l’Eure, cote 8 Mi 3420 1674 – 1697 vue 252/292



Généalogie de FRÉVILLE


Jean de FRÉVILLE, sieur de La Haye de Routot, + 1638

X 1586

Marie de LA FAYE, dam., + 1632

Jehan de FRÉVILLE, sieur LHdR, 1592 - 1663

X 1618

Marye de HARDEN, dam. + 1667

Félix de FRÉVILLE, sieur de La Couldraye

X 1633

Anne de LA LONDE, dam.


Marie de FRÉVILLE, dam., 1621 - 1691

X 1645

Anthoine de LA HAYE, sieur d’Ectot, 1611 - 1690

Jean de FRÉVILLE, sieur de La Coudraye, 1633 - 1701

X1

Anne de PONTIF, dame de Carrouge, 1635 - /1683


X2

Marie LE TELLIER ca 1657 + 1735

Marie de LA HAYE, dam. 
° 1646

X 1667

Benoist DESCHAMPS 1644 - 1687

Antoine de FRÉVILLE, esc., ca 1673 - 1697

et Jean Baptiste de FRÉVILLE, sieur de La Coudraye et du Carrouge, + 1727

sa Marie PRAY

X1 1699 Louise de RONCHEROLLES + 1708

X2 1708 Susanne du HAMEL, dam. du Désert, + 1751

Marie de FRÉVILLE ca 1683 - 1735

X 1700

Nicolas VINCENT ca 1667 + 1739

X1 1693

Françoise du BROEUIL + 1694 sp

Marie Madeleine DESCHAMPS ca 1671 – 1707

X 1691

Pierre LE CORNU 1649 - 1715

sa = Jean ° 1694

X1 = sp connue

X2 = Susenne, Jean Baptiste sieur du Carouge, Marie Susanne, Charles François, Marguerite Thérèse

Nicolas VINCENT 1700 – 1762

X1 1730 Marie LEVALLOIS ca 1703 - 1739

sa Catherine MARCQ

X2 1741 Marie Anne BARON ca 1713 - 1796

Jean Jacques LE CORNU ca 1701

X 1733

Élisabeth ROBERGE 1703 - 1780


X1 = Anne Françoise, Marie, Anne Angélique

sa = Anne Catherine 1741 – 1741

X2 = Marianne, Marie Geneviève, Pierre Nicolas

Marie Anne LE CORNU 1746 – 1780

X 1774

Jean François CHAULIEU ca 1743 - 1823




Protagonistes Personnes citées, intervenantes malgré elles

Généalogie détaillée avec diverses consanguinités et nombreuses notes dans les fiches individuelles https://gw.geneanet.org/davenel