10 mai 1846, six heures moins le quart du matin, le ciel tombe sur la tête des habitants de Barentin. Le ciel ou plutôt le gigantesque viaduc de chemin de fer dont on achevait les travaux. Récit de cette matinée terrible...



Les journaux de Rouen publient les détails suivants sur le déplorable accident que nous avons annoncé ce matin .
«Le magnifique viaduc de Barentin n'est plus qu'une énorme masse de décombres qui, sur une
longueur de 500 mètres, forme une espèce de colline composée de briques écrasées et de matériaux de toutes sortes.

« Hier, vers six heures du matin, un bruit épouvantable qui retentit jusqu'à Pavilly, à 2 kilomètres et demi de distance, réveilla les habitants de Barentin. C'étaient les vingt-huit piliers qui soutenaient les voûtes du viaduc à 32 mètres au dessus du sol, qui venaient de tomber successivement et presque instantanément, en se couchant les uns sur les autres.

Toute la population accourt

« La population tout entière de Barentin se rendit aussitôt sur le lieu de l'événement chacun devait supposer, qu'un aussi grand désastre, arrivé tout près de nombreuses habitations, avait fait des victimes mais on fut bientôt heureusement convaincu que la perte était toute matérielle, le viaduc s'étant écroulé sur lui-même. Si, dans la chute des énormes piles, il y avait eu seulement une déviation de quelques mètres, un grand nombre de personnes eussent été englouties et écrasées pendant leur sommeil.

Sauvé par miracle


Joseph Locke, l'ingénieur en chef du chantier...
« Un seul bâtiment a été atteint par l'écroulement, c'est un moulin à blé, qui était situé sur la rivière de Sainte-Austreberthe. Il a été immédiatement renversé. Le sieur Auguste, garçon de moulin, venait de s'éveiller, quand il ressentit le vent de la terrible secousse qui se propageait d'un bout à l'autre du viaduc.

Par un heureux instinct, il s'est réfugié sous une énorme poutre, qui l'a garanti de la chute des matériaux là, cependant, il a du subir quelques instants de terribles angoisses, car, ainsi que nous l'avons dit, le moulin était renversé, et le pauvre Auguste, au milieu des débris, privé de lumière, pouvait se croire englouti, d'autant plus que le moufin était séparé par la masse des décombres de la route par laquetie arrivaient les habitants de Barentin. 
« Comme il faisait encore fort obscur lorsque l'événement arriva, ce ne fut qu'une heure après que l'on put pénétrer jusqu'au moulin; mais là, avec très peu d'efforts, on délivra la victime, qui en fut quitte pour une légère blessure au doigt.                  

« Quant aux machines à moudre le blé, elles gisaient brisées au bord de la rivière, et rappelaientle déplorable sinistre de Monville. Grâce au ciel, on n'avait au moins aucun débris humain à arracher à ces nouveaux décombres.    

« Le moulin détruit avait été acquis par la compagnie du chemin de fer. Il était exploité par M. Bachelet.


Inondations, chômage technique

« La petite rivière de Sainte-Austreberthe, qui passait sous le viaduc, et qui va a Duclair se jeter dans la Seine, après-avoir, dans son cours, alimenté les chutes d'eau de plusieurs usines, s'était trouvée arrêtée soudain par l'immense quantité de matériaux qui opposaient à son cours une digue infranchissable. Elle se répandit en conséquence dans les terrains avoisinants au dessus du viaduc, et cessa de couler au dessous. Les premiers travaux de dblaiement eurent pour but de lui frayer un passage mais cela ne put être fait assez tôt pour que de nombreuses filatures, mues par cette rivière, ne dussent s'arrêter. Les travaux de plusieurs usines ont donc été suspendus pendant une partie de la matinée depuis Barentin jusqu'à Dudair. Aussi, de nombreux ouvriers sont-ils venus, pendant la première partie du jour, visiter les immenses travaux si rapidement détruits.

« Le viaduc qui vient de s'écrouler a été commencé pendant le printemps de 1843. A partir de cette époque, deux ou trois cents ouvriers ont été constamment occupés à sa construction. Depuis, quelque  temps seulement, les travaux étant presque achevés, il n'était resté qu'une quarantaine de travailleurs.

« Cet ouvrage d'art, d'un aspect gigantesque, se composait de vingt-sept arches eu briques, ayant chacune 15 mètres d'ouverture et soutenues par vingt-huit piliers aussi en briques, posés sur des socles en pierres de taille dont quelques-uns étaient assis sur pitotis. Chaque pilier avait quatre mètres d'épaisseur. La plus haute élévation était de 32 mètres. Il ne restait plus à poser que les pierres d'entablement du parapet. On achevait les derniers remblai sur lesquels devaient être mis les rails définitifs.

« La longueur totale du viaduc était d'environ 500 mètres; il se dirigeait, en décrivant une courbe, de l'est à l'ouest, inclinant vers le nord s'appuyant, du côté de Rouen, sur le Mont-Hubert, tout près de l'ancienne-chapelle de Saint-Hélier, et se terminant, vers le Havre, a la colline qui encadre la vaste prairie qu'il traversait, à peu de distance de l'église paroissiale de Barentin.

« De cette immense construction il reste à peine le pied des piliers, encore chacun d'eux est-il fendu. On ne sait à quoi ni à qui attribuer, quant a présent, la cause de ce désastre. L'événement s'étant accompli sans témoins, on n'a pu se rendre compte de ce qui s'était passé que par la position des ruines. Cette position semble indiquer que la voûte qui a cédé d'abord était une des premières du côté de Rouen les autres, privées de ce point d'appui, sont, effectivement, toutes tombées dans cette direction.

« La perte des matériaux et de main-d'œuvre n'est pas évaluée à moins de 1,300,000 fr,

« A la première nouvclle du désastre, M. le préfet accompagné de M. l'ingénieur en chef du département, s'est rendu sur le théâtre de l'événement, où il a passe une partie de la journée a prendre des informations, ordonner des mesures, encourager les travaux, »


La Presse, n° du 12 janvier 1846


Dès 1825, l'idée d'une ligne Rouen-Paris avec un prolongement jusqu'au Havre avait germé dans les milieux d'affaires. Les premiers travaux du viaduc débutèrent en 1843. Il le fallait courbe et incliné, car les deux collines ainsi reliées ne présentaient pas la même hauteur. Beaucoup d'ouvriers étrangers attendaient l'inauguration quand l'ouvrage d'art s'effondra.

On citera un autre rescapé: M. Lelong, d'Yerville, qui se rendait à Rouen quand, à 30 mètres de la catastrophe imminente, son cheval refusa soudain d'avancer.

Enquêtes et contre-enquêtes se succèderont sur les causes du désastre. On parlera du dégel, d'un défaut de maçonnerie dans l'une des piles, de l'usage d'une chaux grasse inapropriée. Bref, interpellé sur la question, le ministre des Travaux publics finit par admettre, le 4 mars 1836, que l'accident était survenu à cause d'un défaut de consistance des bases...

Lors de la reconstruction, les polémiques continuèrent. Les ouvriers étaient pour un tiers Français, un tiers britanniques, les autres étant Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais. Le 20 mars 1847, moins d'un an après le désastre, la ligne était ouverte.

L'histoire du viaduc restera mouvementée. Lors de la révolution de 1848, des ouvriers des filatures de Bolbec et Lillebonne menacèrent de le détruire.Sans suite

Le 27 ocobre 1854, un train transportant des soldats allemands à destination de l'Amérique s'arrête sur le viaduc en pleine nuit. Trois hommes en sortent pour pisser. Et s'écrasent 23 mètres plus bas. Un seul est tué.
En 1939, c'est un soldat britannique qui fait le grand saut. Et meurt sur le coup.
On ne compte pas le nombre de suicides.

Le 8 juin 40, les avions allemands bombardèrent le viaduc sans succès. Le 8 août 44, c'est l'aviation alliée qui perce une arche. La ligne est coupée. Le 25, les Allemands sabotent à leur tour l'ouvrage et huit arches sont détruites. Deux autres le seront encore par mesure de sécurité. Les travaux de reconstruction durèrent dix mois et la ligne fut rétablie le 23 septembre 1946 à midi.
(source: Claude-Paul Couture, Images de Barentin)