En 1840, Charles Nodier donne un article sur Jumièges dans Musée littéraire et historique, ou Choix des meilleurs morceaux de la littérature et de l'histoire anciennes et modernes... Nodier ! C'est le collaborateur du baron Taylor...

La grande église, à laquelle on arrive... à travers des démolitions récentes qui couvrent d'anciennes démolitions, est la partie la plus majestueuse de l'édifice... La destruction a ménagé jusqu'ici ce monument, parce qu'il sert comme d'un fanal diurne aux navires qui remontent la Seine ; et cette considération a protégé jusqu'aux ailes du bâtiment, qui menacent de tout entraîner dans leur chute quand on osera les ébranler. Ainsi, ces vieilles tours, qui révélaient de loin des idées solennelles et religieuses aux voyageurs, et du haut desquelles descendait de la presqu'île le signal de la prière, n'ont pas tout-à-fait oublié, même aujourd'hui, leur première des tination. Pendant des siècles, elles ont indiqué aux fidèles la voie de la pénitence et du salut pendant des siècles elles conserveront, comme un emblème de leur ancien usage, le privilége d'indiquer la route aux navigateurs. Ainsi, toute détruite qu'est l'abbaye de Jumièges, l'existence du peu qui en reste sera encore un bienfait pour l'humanité ; et il en est de même de cette foule de monuments d'où l'impiété a entrepris de chasser Dieu. Elle a eu beau faire, dans son délire, elle a renversé inutilement les monastères et les églises, parce qu'il n'était pas en son pouvoir d'effacer leurs ruines, ces ruines vivantes qui serviront de témoins au christianisme, quand toutes les vaines théories du siècle seront passées. Le marinier de ces rivages sait bien que la main de l'homme trouble en vain la poussière des tombeaux, et qu'elle ne peut rien sur le repos des martyrs. Quand la rivière, déjà large et houleuse à cette hauteur, est repoussée par des marées violentes, élevée par les grandes eaux et tourmentée par les orages, il se recommande avec confiance aux saints de Jumièges, protecteurs familiers et accoutumés de son bateau, et il rêve sans inquiétude le plaisir du retour.

La petite église, à la gauche de celle-ci, est également une reconstruction, une ruine élevée sur des ruines. De grandes parties des entablements et des voûtes que le temps et les révolutions ont déjà mis à découvert, laissent distinguer de larges couches d'ossements, extraits des cimetières des moines pour suppléer à la pierre qui manque dans ces marais. Souvent on les voit blanchir à l'angle émoussé d'une ogive qui s'écroule, et l'âme est frappée de terreur à l'aspect de ces grandes masses de pierres qui se désunissent comme au jour de la résurrection, pour rendre à la nature les débris humains qu'elles ont si longtemps renfermés, et qui découvrent à l'œil étonné du vautour un ossuaire suspendu dans les nuages. La mort est partout où s'imprime le pied, partout où s'attachent les yeux. Quelle époque dans l'histoire du globe, que celle où, sur un sol factice composé des restes d'une végétation qui a changé de forme, les monuments des arts eux-mêmes ne s'élèvent plus qu'aux dépens des tombeaux !