Nous sommes en 1859. Suivons un certain Bligny, de l'hebdomadaire La semaine des familles, dans les ruines de l'abbaye de Jumièges...


Parmi les gravures si curieuses échappées à l'incendie qui a détruit le Monasticum Gallicanum, il faut compter celle qui représente l'abbaye de Jumiéges. Cette planche donne une parfaite idée de ce qu'était un monastère avec ses églises, son cloître, son dortoir, ses bâtiments destinés à recevoir les hôtes, son pigeonnier, son puits et ses jardins.

Hélas ! tout est ruiné, les bâtiments claustraux sont au ras du sol ; seules les deux églises qu'indiquait le plandressent encore quelques pans de leurs murailles. Le plus grand de ces débris est celui qui a le moins souffert des rigueurs du temps. Cette belle basilique a conservé les caractères de l'architecture romane, dont les ornementssi simples ajoutent je ne sais quoi de tranquille et d'imposant à la colossale majesté de l'ensemble. La construction en fut faite au onzième siècle par l'abbé Robert, appelé plus tard à s'asseoir sur les sièges de Londres et de Cantorbéry. Comme au temps du monastère, de chaque côté du portail s'élève une tour colossale divisée en trois étages, autrefois couronnés par une haute toiture.

Toutes deux elles dominent la contrée, et projetant leurs grandes ombres autour d'elles, il semble que leur carillon, renommé comme le plus beau de Normandie, va, rompant unl ong silence, sonner de vibrantes harmonies. Mais, hélas! les cloches ont été brisées. Si quelque bruit vient à troubler le morne silence de l'abbaye, c'est le gémissement du hibou ou la chute de la pierre qui se détache des ruines ; car, ainsi que le poète l'a dit, les ruines elles-mêmes périssent: Etiam-periereruinat !

Ces vieilles tours, qui, pendant huit siècles, ont montré le chemin du ciel, qui ont fait descendre sur la presqu'île le signal de la prière, servent encore de signal aux marins qui remontent la Seine. Pendant longtemps encore elles indiqueront la voie du salut. La Révolution a voulu spolier Dieu et la France, en détruisant ses plus beaux monuments. Les ruines se sont élevées contre elle.
Ces grands témoins du passé prêchent toujours le catholicisme aux générations nouvelles.

Les murs et les colonnes de la nef et des bas-côtés sont encore debout, mais ils ne portent plus de voûte; de gigantesques consoles : l'ange, le boeuf, le lion et l'aigle, attributs des Evangélistes, ont été arrachés; ils ne laissent plus voir que des brèches béantes.

Je ne puis donner une idée de l'émotion qui s'éveille à la vue de la haute arche du choeur, du côté de l'énorme tour centrale dont trois pans sont tombés. Sur l'arcade, si élevée déjà, s'élance une muraille sans appui qui, dans son isolement, résiste à tous les orages. Quelques parties d'une antique fresque représentant le jugement dernier se devinent encore sur sa paroi.

Le choeur et la chapelle de la sainte Vierge ont été entièrement renversés; c'est la désolation de la désolation : à la place qu'occupait l'autel, il n'y a plus pierre sur pierre. Les lombes sont brisées ; seule une chapelle latérale montre encore ses ruines.

Celte belle église était consacrée sous le vocable de la sainte Vierge; la seconde souss celui du prince des apôtres. La reconstruction de cette dernière date du treizième siècle; la nef seule est encore debout; sur les murs quelques ornements à l'ocre d'une grande simplicité ont échappé à l'action des intempéries des saisons. D'autres peintures d'une plus grande importance représentant l'histoire de l'abbaye, ont disparu avec le cloître.

Ceux qui auront, parcouru ces lignes, pâles mais fidèles reflets des émotions d'un voyageur, ceux qui auront arrêté leurs regards sur ces dessins, scrupuleusement exacts cependant, n'auront encore qu'une idée bien incomplète de l'abbaye de Jumiéges.

Je ne crois pas m'abuser en disant que nulle part au monde on ne trouverait des ruines aussi imposantes et aussi belles provenant d'un édifice religieux.

L'image de Jumiéges s'est toujours dressée devant moi, comme un objet de comparaison, quand j'ai visité des ruines, et, je dois le dire, rien n'a pu me les faire oublier. Ni la célèbre abbaye de Melrose, la gloire de l'Ecosse, malgré la beauté et le fini de ses sculptures, ni Tinlern, le plus beau joyau du paradis de l'Angleterre, n'égalent l'imposante majesté et l'éloquente mélancolie de Jumiéges.

 Il faut voir la vieille abbaye se détacher blanche, malgré la vieillesse de ses pierres, sur le ciel le plus pur, comme sur les nuages qu'apportent les houleuses marées de la Seine. Ses murs sont souvent couverts de lierres qui retombent en lianes épaisses, ou couronnés par des arbrisseaux qui portent une ombre inattendue. Si vous avez le bonheur de visiter ces débris à la faveur d'une belle nuit éclairée par la lune, la grandeur de ses deux architectures se révélera mieux encore sous une clarté immobile.

Tous ceux qui ont la religion des souvenirs du passé, tous les admirateurs des chefs-d'oeuvre de l'art doivent un hommage à la mémoire de M. de Caumont, un remerciment à M. Lepel-Cointet qui ont conservé ces belles ruines.

En quittant à regret Jumiéges, jetons un coup d'oeil sur les bâtiments du treizième siècle qui, sur la route, formaient la clôture de l'abbaye. Servant aujourd'hui d'habitation à M. Lepel-Coinlel, ils ont été habilement restaurés par un jeune architecte dans la famille duquel le talent est héréditaire, M. Eugène Barthélémy.

De l'autre côté du chemin, voici une construction de là même époque dont il faut dire la destination. D'après la règle de Jumiéges, le pèlerin ou le voyageur recevait l'hospilalité dans l'intérieur du couvent; les pèlerines et les voyageuses étaient hébergées dans les bâtiments extérieurs connus sous le nom de logis des dames.

Avant de nous séparer, descendons ensemble vers la Seine; le bac nous fera franchir le fleuve, et nous monterons un sentier entrecoupé de grès moussus.

Sous les arbres séculaires du parc du Landin, la presqu'île Gemmétique nous apparaîtra tout entière. Au pied des roches passe la Seine, qui, dans son immense courbure, la dessine en la limitant. Au milieu des champs et des terrains boisés, l'abbaye s'élève encore avec une majesté royale, malgré ses douze siècles d'existence, malgré les assauts que lui ont livrés l'impiété et la convoitise coalisées pour la ruiner.

Toutes ces terres, autrefois marécageuses et dont l'aspect était sauvage, ont été fertilisées par la pénitence et le dévouement religieux; ceux qui en récoltent les fruits en sont-ils reconnaissants? savent-ils même à qui ils doivent leur bien-être !

Les hautes tours de l'abbaye se détachent sur de longues côles boisées; tout au fond de l'horizon apparaît aussi une blanche construction ; sont-ce des pierres taillées et placées depuis autant de siècles que celles de Jumiéges? Non, ces pierres sont neuves, mais la même croyance les a soulevées. Sous la conduite de M. l'abbé Robert, qui a porté l'épée de l'École polytechnique, des chrétiens généreux continuent les grandes traditions des vertus catholiques.

Ainsi, les abbayes et même les églises tombent, mais le catholicisme est immortel !

BLIGNY.
La semaine des familles, 1859.
QUIZZ

A quelle blanche construction fait allusion notre fervent catholique à la fin de son article ?





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