Nous sommes en 1883. A Rouen se tient un congrès scientifique auquel participe la Société des sciences historiques de l'Yonne. Compte-rendu de M. Cotteau.

Pendant la durée du congrès, des promenades générales, plutôt pittoresques que scientifiques, ont été organisées. J'ai suivi la seconde de ces excursions; elle avait pour but de visiter, à Barentin, une grande filature de lin et de coton, puis les ruines de l'abbaye de Jumièges et la petite ville de Caudebec. A six heures du matin, à la gare de la rue Verte, environ trois cents membres du congrès prenaient place dans un train spécial, et à sept heures, on arrivait à Barentin. L'usine de M. Badin, l'une des plus importantes des environs de Rouen, est parfaitement installée dans un vaste parc planté de beaux arbres, orné de vertes pelouses, de massifs de fleurs et traversé par un cours d'eau. Pendant plus de deux heures, le directeur de l'usine nous en fit très aimablement les honneurs et nous parcourûmes successivement toute la série des magasins, des ateliers où s'élaborent les fils destinés à être tissés ; de nombreuses machines mues par la vapeur fonctionnent sur tous les points; plus de quinze cents ouvriers, ouvrières et enfants sont employés dans la fabrique. La plupart sont logés dans une cité ouvrière appartenant à M. Badin. Je visitai avec beaucoup d'intérêt, ces maisons très propres, plus ou moins grandes suivant les familles qui y logent, toutes accompagnées d'un petit jardin et s'élevant sur les bords du parc. C'est un vrai village avec ses marchands, ses salles d'asile et ses écoles. Les enfants ne sont jamais employés dans les ateliers avant l'àge de dix ans; passé cet âge, tout en travaillant et en étant rétribués, ils vont encore à l'école pendant plusieurs heures par jour.
A dix heures, nous reprenons le train spécial, salués par la fanfare de l'usine, à laquelle notre président adresse de chaleureux remerciements. A onze heures, nous déjeunons à Duclair dans un vaste grenier décoré de feuillage, on se presse, on s'entasse sur des sièges improvisés, autour de tables branlantes, et ce n'est pas sans peine que le maitre d'hôtel parvicnt à satisfaire nos trois cents estomacs affamés
Au sortir de table, quelques-uns descendent vers la Seine qui coule au pied du bourg et peuvent voir arriver le mascaret, correspondant à l'une des plus fortes marées de l'année. Duclair est déjà éloigné de la mer et le phénomène a beaucoup moins d'intensité qu'à Caudebec ; il est curieux cependant, l'eau sale et bouillonnante envahit les rives du fleuve dont le niveau, en quelques minutes, s'élève do plus d'un mètre.
Nous remontons en chemin de fer. A la station de Yainville, nous trouvons des voitures qui, en vingt minutes, nous conduisent à Jumièges. Les ruines de la célèbre abbaye sont une propriété privée renfermée dans un parc; elles offrent un aspect des plus pittoresques; les voûtes de l'église sont effondrées; quelques arceaux cependant se sont maintenus, et leur élévation, leur hardiesse, leur élégance, attestent la beauté de cet édifice qui date des XIIe et XIIIe siècles; le sol est partout jonché de piliers à moitié brisés, de chapiteaux, de statues recouvertes de mousse ; une végétation exubérante a tout envahi le lierre tapisse les
murailles ; les ronces, la clématite s'échappent des fenêtres; des arbres souvent énormes croissent dans la nef, dans le chœur, dans les chapelles. Cette verdure imprime à ces ruines un effet saisissant, encore augmenté, ce jour-là, par le soleil splendidc qui en éclairait les moindres détails.
A quatre heures, notre train spécial nous amène à Caudebec. Après avoir admiré quelques instants la Seine si large et si belle en cet endroit, nous nous rendons à l'église qui est une véritable merveille. Le curé, prévenu de notre armée, nous attendait sur le seuil, accompagne du Suisse revêtu de ses plus beaux ornements et muni de sa hallebarde il nous souhaite la bienvenue et l'orgue joue en notre honneur pendant que nous visitons l'église.
L'édifice est du XVe siècle (1416-1454) ; la nef est remarquable par ses élégantes proportions, par la hardiesse du pilier terminal placé au fond du chœur et soutenant l'abside, par ses chapelles très ornementées, par ses vitraux d'une conservation surprenante et d'un éclat incomparable, par son baptistère en bois, œuvre d'art de la fin du XVIe siècle; mais ce qui attire surtout l'attention, c'est l'extérieur de l'église, c'est son triple portail si artistement fouillé, couvert d'innombrables personnages, de fines colonnettes, d'arabesques délicates et originales; c'est la tour si richement ornementée, haute de 63 mètres et terminée par une tiare qui constitue la flèche et couronne la pyramide. Bien que cette façade appartienne à des époques bien distinctes, les différents styles s'harmonisent entre eux et forment, comme l'a écrit l'abbé Cochet, un ensemble vraiment admirable !
Le maire de Caudebec nous reprend ensuite après avoir visité avec lui une blanchisserie modèle, nous nous sommes rendus au musée cantonal établi à l'hôtel de ville dans deux salles, mises à la disposition de la Société du musée par la municipalité. Nous avons remarqué dans les vitrines une série des oiseaux du pays, un herbier et des collections d'insectes; les roches et les fossilesdes environs de Caudebec m'ont particulièrement intéressé. Les étages cénomanien, albien, néocomien et kimméridgien sont représentes par leurs espèces caractéristiques, presque toutes nommées par M. Bucaille, de Rouen. Un des objets les plus curieux est une cote de baleine, trouvée dans les alluvions les plus récentes des environs de Jumièges. Le musée possède également les mollusques terrestres et d'eau douce du canton, des silex taillés recueillis dans les environs et une série complète des bois
du pays. La salle du rez-de-chaussée est consacrée à l'archéologie et renferme un sarcophage gallo-romain, des chapiteaux, des statues et des fragments de sculptures appartenant à diverses époques. Le petit musée de Caudebec, qui n'existe que depuis 1879, est déjà fort intéressant et d'une incontestable utilité, non seulement pour les habitants du pays, mais aussi pour les étrangers désireux de connaitre et d'étudier les productions naturelles et archéologiques du canton. Nous ne saurions adresser de trop vives félicitations aux hommes pleins de zèle et de dévouement qui ont réuni et classé ces diverses collections. A dix heures, nous étions de retour à Rouen.








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