Par Laurent Quevilly
A la Révolution, le garde général de la forêt de Brotonne fut massacré sur la place du marché de Routot. Le peuple lui reprochait des crimes restés impunis. 17 citoyens furent condamnés à mort. Mais on cria à l'injustice. Le rapport complet sur les faits...

"Pendant la Révolution, écrit le géographe Jules Sion, les officiers des maîtrises se relâchèrent de leur surveillance, si nécessaire, sur les populations riveraines, par impuissance, par lucre ou par politique. Dès janvier 1792, on assassine le garde général de la forêt de Brothonne à La Mailleraye, coupable sans doute d'avoir trop bien fait son devoir. L'ordre ne renaquit que vers 1799 mais les forêts étaient si abrouties que plus que jamais le combustible et les bois de construction firent défaut." 

Avait-il vraiment trop bien fait son devoir, Louis Cousin ? D'abord ce n'est pas en janvier mais le 4 juin 1792 que le garde fut tué, non point à La Mailleraye mais sur la place du marché de Routot où il habitait. Il furent, dit-on, 2.000 a participer à cette émeute qui réduisit Cousin en charpie. Devant le curé, sa veuve, Léonore Vallée de Prémare, vint reconnaître la dépouille et son inhumation fut ordonnée par le juge de paix du canton, le sieur Deschamps. Les témoins ont pour noms François Egret et B. Lecomrier. 

A la suite du meurtre, un détachement du XVIIe Régiment fut envoyé à Guerbaville-la-Mailleraye pour maintenir l'ordre. La présence de l'armée suscita aussitôt les plus vives inquiétudes dans toute la région, y compris sur l'autre rive de la Seine. On pensa réquisitions, logement chez l'habitant...
Jugement arbitraire : seize citoyens du canton de Routot furent condamnés à mort par contumace, un autre à vingt ans de fers. Mais la maréchaussée sera impuissante pour les arrêter.

Pour accorder un secours aux enfants de Cousin, un premier rapport de la Convention le dit "victime de son zèle" et "assassiné par les brigands".  4.921 livres six sols et dix deniers à titre de secours et d'indemnité  iront "aux enfans du citoyen Louis Cousin, ci-devant garde général de la forêt de Brothome." Mais la qualification des faits va évoluer jusqu'à inverser les rôles.  

En 1793, la Feuille de la République prend la défense des condamnés. "Louis Cousin, garde général de la forêt de Brotonne étoit connu sous l'ancien régime par Ies vexations et les cruautés les ptus affreuses envers les habitants de ces contrées, dont il comptoit la vie pour rien, étant sûr de l'impunité. Le peuple enfin fatigué de toutes ces horreurs féodales que ce scélérat continuoit, même dans le nouveau regime, se porta chez lui au nombre de deux mille, et le sacrifia à sa vengeance . 17 seulement ont été arrêtés et il sont sur le point d'être condamnés pour avoir délivré la terre d'un pareil monstre. La convention s'empresse de surseoir au Jugement intenté contre ces citoyens et de renvoyer l'affaire au comité de legislation pour en faire un prompt rapport."

En 1794, une pétition en faveur des accusés était toujours relayée par le citoyen Duvrac. L'évêque constitutionnel d'Evreux affûtait de son côté ses talents oratoires pour prendre leur défense. 




CONVENTION NATIONALE.

Séance du 27 fructidor an 2
(13 septembre 1794)

Une pétition est présentée de la part de plusieurs citoyens accusés de l’assassinat de Louis Cousin, ci-devant garde-général de la forêt de Brothonne; elle est appuyée et la Convention rend sur cette pétition le décret qui suit : La Convention nationale décrète qu’il est sursis à l’exécution de tout jugement rendu contre les particuliers accusés de l’assassinat de Louis Cousin, ci-devant garde-général de la forêt de Brothonne, et charge son comité de Législation de lui faire un rapport sous les trois jours sur cette. La guillotine a dit DU ROY, n’est suspendue que par un fil sur la tête de 16 patriotes du département de l’Eure, condamnés à la peine de mort pour avoir assassiné un nommé Cousin, garde général de la forêt de Brotonne. Ce Cousin n’est point tombé sous les coups de quelques vils assassins; mais il a été la victime de sa barbarie et de sa férocité envers les patriotes de plusieurs communes des environs, qui ne se sont portés à cette extrémité que parce que les autorités constituées, le tribunal criminel ont refusé de leur rendre justice, et de mettre sous la bâche de la loi, un scélérat qui, depuis plusieurs années, exerçoit la tyrannie la plus odieuse contre les agriculteurs du canton.

Traîné à la queue d'un cheval


Sous l’ancien régime Cousin [fort de l'impunité que l’horreur de la féodalité lui accordoit] avoit fait couler mille fois sous sa main barbare, le sang de nombre de citoyens, [avoit exercé contre les habitans les vexations les plus cruelles, et sous prétexte de défendre les propriétés du maître dont il étoit le valet, plus d’une fois il a, sinon assassiné, au moins blessé et mutilé divers citoyens]. L’impunité l’enhardissait à de nouveaux forfaits. Sous le régime républicain, Cousin conservé dans sa place, s’y est comporté comme par le passé, il a mis le comble à ses anciens forfaits. [Il a été saisi la main dans le sang d’un malheureux qu’il alloit égorger et qu’il a fait trainer à la queue d’un cheval]. DU ROY cite plusieurs faits. Il ajoute que dans une insurrection qui a eu lieu à Routot, 2 000 personnes au moins se portèrent à la maison de Cousin qui a péri des suites de cette insurrection provoquée par l’impunité des crimes de Cousin. Pourquoi faut-il que sur deux milles hommes qui ont contribué à la mort de Cousin, 17 seulement soient recherchés. Je demande que l’Assemblée suspende l’exécution de la procédure [et du jugement jusqu’à ce que les pièces en soient renvoyées au comité de Législation qui en fera son rapport].
Cette proposition est appuyée par BAR. Si les faits énoncés contre Cousin sont vrais, il n’y pas de doute dit-il que non seulement la procédure doit être suspendue, mais annullée. Je demande donc le renvoi au comité de Législation pour les examiner. Thomas LINDET appuie les faits énoncés par DU ROY...

Présidence de Prieur (de la Marne),

Rapport fait au nom du comité de législation, par Porcher, dans la séance du 9 brumaire.
(17 novembre 1794)

Le 27 fructidor dernier, la voix de dix-sept citoyens, dont seize avaient été condamnés à la mort, et le dernier à vingt ans de fers, s'est fait entendre dans le sein de la Convention nationale.

« Représentants du peuple français, vous dirent-ils par l'organe d'un homme sensible (le citoyen Duvrac, cultivateur) qu'un mouvement d'humanité intéressa à leur sort, nous venons vous avouer un instant d'égarement et d'oubli. Le désir de venger nos amis et nos proches, l'insolence et l'abus du pouvoir, le cri de l'innocence méconnue, la férocité et le crime encouragés gar le silence obstiné de la justice, tout ce qui enfin, chez les peuples les plus probes, les plus près de la nature, les plus éloignés de faire ou de souffrir une injustice, développa constamment les passions les plus violentes, électrisa nos têtes, arma nos mains égarées, et le sang de Cousin, garde général de la forêt de Brotoune, impunément couvert de celui de nos concitoyens qu'il se plaisait journellement à répandre, coula sous les coups des habitants de plusieurs communes indignées de ses forfaits. Au milieu de cette multitude égarée, dix-sept malheureux pères de famille ont été choisis pour offrir un sacrifice aux mânes de ce monstre. C'est à vous, représentants, qui savez apprécier les événements, leurs causes, l'empire des circonstances, notre ignorance et notre faiblesse, de déclarer s'il doit s'accomplir. » 

Ce ton simple, et qui vous parut d'autant plus vrai que les faits consignés dans leur exposé vous furent attestés par quelques-uns de nos collègues, vous firent sentir la nécessité de vous éclairer sur tout ce qui avait trait à cette importante affaire, et vous ordonnâtes à votre comité de législation de vous en rendre compte.

L'homme dont il faut ici vous entretenir commença par faire à Rouen le commerce de toiles. Ce genre de vie ne pouvait convenir à un caractère comme le sien : il abandonna à sa femme le soin de sa boutique, et prit une place de garde dans la forêt de Rouvrai. Occupé à chasser dans les bois, il trouvait dans la vente du gibier, dont il trafiquait ouvertement, de quoi suppléer à la modicité des appointements qu'il recevait de la maîtrise. Etranger a tout sentiment de justice et d'humanité, il devint bientôtt la terreur du canton qu'il habitait, et se montra dans toutes les occasions méchant, pervers et féroce.

Sa première victime

Le 5 janvier 1792, il trouve dans la forêt de Rouvrai un particulier, nommé Ricard, occupé à ramasser quelques branches d'arbres. A son aspect, ce malheureux veut s'échapper ; un coup de fusil parti de la main de Cousin l'atteint par derrière : quatre jours après cet infortuné n'était déjà plus.

Cette action devait nécessairement le conduire à l'échafaud. Les agents de Capet en jugèrent autrement ; ils n'y virent que du zèle et de la sévérité, et Cousin dut a son assassinat sa promotion à la place de garde général de la forêt de Brotonne : l'impunité de son premier forfait, la récompense qu'elle lui avait méritée ne firent qu'ajouter a son audace et à sa barbarie.

Il sabre, il mutile...

Quelque temps après, il rencontra un journalier de la commune du Trait, appelé Goubert, portant une bourrée sur son dos. Il l'attaque par derrière, le renverse avec son fusil, et lui applique tant de coups de sabre, qu'il le laisse mort sur la place.
 Le crime ne fut pas, heureusement, consommé, et après de longues souffrances ce citoyen parvint à recouvrer la santé.
Il est probable que la victime soit Charles Goubert qui, le 22 novembre 1786, avait eu le malheur de perdre son épouse, Marie-Jeanne Landrin, âgée d'une cinquantaine d'années. Le couple s'était formé à Anneville en 1763 puis avait habité Yainville. Charles avait alors la condition de cultivateur. Il est mort journalier au hameau de Gauville, en limite du Trait et de Saint-Wandrille, le 26 mai 1795, sous les yeux de Charles Leporc et Pierre Leroy.

Samson et Percy, de la commune d'Etreville ; Lefort, cultivateur à Bourneville ; Guillaume Desbleds, bourrelier en la commune de Croix-sur-Aisier ; Feuilly, domicilié en celle de Bliquetuit, tous mutilés par cet homme, porteront toute leur vie la preuve malheureusement indélébile de sa férocité.

Dans les uns, on voit encore les cicatrices profondes de coups de sabre et de baïonnette; dans les autres, celles produites par l'explosion du fusil ; toutes, en rappelant l'idée de légers délits que la loi n'aurait punis que de peines pécuniaires, font exécrer le monstre qui osa se permettre des moyens répressifs que le code pénal n'indique pas contre les plus grands scélérats. Je voudrais, citoyens, me hâter de tirer un épais rideau sur le tableau dégoûtant que nous offrent de pareils forfaits, mais je vous dois nécessairement un compte du dernier de tous.

Son dernier fortait

Le 31 mai 1792 éclaira le dernier de ses forfaits. Accompagné de deux gendarmes, Cousin trouva dans sa route, près de la Haie-aux-Brès, le nommé Edouard Quenet, qui conduisait un cheval chargé de fagots. A leur aspect il veut se sauver; un des gendarmes à cheval le poursuit, lui demande sa serpe, et, sur son refus, lui tire un coup de pistolet, qui heureusement fit long feu. Le malheureux Quenet veut s'échapper entre les chevaux des gendarmes ; il rencontre Cousin, qui lui décharge trois grands coups de sabre et le renverse baigné dans son sang ; on le lie, on le garrotte, on le conduit dans une maison voisin , jusqu'à ce qu'on eût pu se procurer les moyens de le transporter à Caudcbec

Une infinité de personnes, témoins de cette scène affreuse, conjurent Cousin de ne lui pas faire entreprendre un pareil voyage dans l'état où il se trouve ;  sa femme, ses enfants tombent à ses genoux;  son frère offre sa fortune pour caution de son délit. Rien ne peut attendrir l'âme de bronze de cet homme. « Retirez-vous, dit-il à cette famille infortunée ; je vous traiterai comme lui si vous ne cessez de m'importuner.» Enfin, on charge Quenet sur un cheval, on l'y attache, et on va le déposer dans une prison à Caudebec, d'où, après un long évanouissement, on est obligé de le tirer pour le transporter dans un hospice de bienfaisance ; il y resta longtemps dans le plus grand danger. Un officier de santé, par des soins incroyables, lui sauva la vie, mais il ne put lui rendre l'usage d'un bras.

A la vue de ce spectacle, le peuple éprouva un mouvement d'indignation : sa vengeance aurait, dit-on, ce jour-là même atteint Cousin et ses infâmes complices, s'ils n'eussent eu la prudence de s'évader.

Une émeute populaire

Cette série de forfaits toujours impunis produisit l'explosion terrible du 3 juin 1792 ; ce même jour 3 juin était celui qui avait été fixé pour organiser la garde nationale du canton de Routot.

Cette circonstance et un marché considérable avaient déterminé au chef-lieu un rassemblement immense : ce chef-lieu se trouvait tout à la fois le domicile et le principal théâtre sur lequel Cousin avait exercé l'horrible oppression dont je vous ai rendu compte. Retiré cependant paisiblement dans cette commune, il semblait y braver la justice et les lois.

Dès lors on n'entendit plus que des cris de mort s'échapper de tous les groupes; on se porta dans sa maison : les officiers municipaux accourent sur les lieux, n'épargnent ni zèle, ni prières, pour s'opposer au meurtre de Cousin qu'on venait de découvrir. Ils proposent son incarcération pour le livrer au glaive de la loi ; mais le souvenir d'une impunité constante empêche le succès de cette mesure: Cousin est massacré sous leurs yeux.

« Le coup qui le frappa ne peut trouver d'excuse, écrit au comité de législation l'agent national du district d'Yvetot, que dans l'insurrection du peuple longtemps et trop justement aigri par l'impunité d'un homme immoral et cruel, et dans l'abandon général de tous ses concitoyens, qui le regardaient comme une vengeance légitime. »

Les accusés en fuite


Il nous a donc paru tout à la fois injuste et irraisonnable de faire porter tout le poids de cet attentat par dix-sept malheureux pères de famille, dont la vie, jusqu'à ce court instant d'égarement, fut, comme j'en ai ici de nombreux témoignages, constamment irréprochable, et qui ont suffisamment expié leur faute par une vie errante pendant plus de deux ans, et par l'abandon aux horreurs du besoin où ils ont été forcés de laisser pendant ce temps-là tout ce qu'ils avaient de cher.

S'il était nécessaire d'employer d'autres considérations, nous vous rappellerions l'époque du délit, le mois de juin 1792, temps où le patriotisme, par une effervescence sourde qu'il entretenait dans toutes les têtes, se préparait les moyens de renverser le trône et toutes les espèces de tyrannie. Nous vous dirions qu'il serait aussi injuste qu'impolitique de traiter avec trop de sévérité les écarts auxquels le peuple fut alors quelquefois entraîné ; car, avec une soumission trop forte aux lois qu'il bravait journellement lui-même, le tyran nous eût infailliblement replongés dans l'esclavage.

Ils sont blanchis !...

D'après ces considérations, votre comité vous propose le projet de décret suivant :

« La Convention nationale, après avoir entendu son comité de législation sur un jugement du tribunal criminel du département de l'Eure, en date du 23 décembre 1792, qui condamne par contumace à la peine de mort seize particuliers qui sont dénommés, et le dix-septième à celle de vingt années de fers ;

Déclare ledit jugement comme non avenu, fait défense d'y donner aucune suite; ordonne que les condamnés, si aucuns sont détenus, seront sur-le-champ mis en liberté. Le présent décret ne sera point imprimé; il en sera adressé un exemplaire manuscrit au tribunal criminel du déparlement de l'Eure. » Ce projet de décret est adopté.

Après le rapport Porcher, l'action en justice fut éteinte. Les fils de la victime ne seront pas rancuniers. L'un, maître de nouveautés à Paris, épousera Marie de Fréville à la Haye-de-Routot avec le maire pour témoin. Nous étions alors sous la Restauration. Etait présent l'autre fils de Cousin, notaire royal à Brooglie.




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