Par Laurent QUEVILLY.

Le 5 novembre 1802, ayant traversé Duclair, Bonaparte fut arrêté sur la route de Yainville par... quarante jeunes Anglaises ! Une rencontre insolite relatée par le Journal de Rouen...


4 novembre 1802, Bonaparte, premier consul, visite la manufacture des frères Sévène, à Rouen. Le lendemain matin, à 6h30, il part reconnaître le cours de la Seine...

Accompagné de son épouse et d'une bonne escorte, Bonaparte avait quitté Paris le 29 octobre 1802. Après avoir visité  le champ de bataille d'Ivry, il arrivait à Evreux vers quatre heure de relevée et y passait la nuit.
Le 30, il traverse Louviers, reçu par une garde d'honneur et fait son entrée à Rouen, sur le coup de 15h. Le maire l'accueille alors à l'hôtel de la Préfecture.
Le 3 novembre, le premier consul se rend à Elbeuf. Soixante volontaires à cheval vont à sa rencontre. Puis c'est le retour à Rouen.
La journée du 4 novembre sera notamment consacrée à la visite d'une manufacture. Enfin le 5, avant le lever du jour, le couple Bonaparte prend la direction de Duclair. Un rédacteur du Journal de Rouen nous raconte la suite...



Bonaparte et son escorte

Le premier consul, partant de Rouen pour Le Havre, a dirigé sa route par Duclair. Le chemin était bordé de personnes attirées par le désir de voir celui qui, depuis pusieurs années, fait l'admiration du monde entier. A peu de distance de Duclair, il a remarqué une ligne de quarante jeunes personnes qui prenaient part à la joie publique et témoignaient la leur par des expressions étrangères : c'était la pension anglaise de Mesdames Shepheard et Mertizen, tout récemment établie au château du Taillis, près Duclair.

Une de ces dames s'est avancée vers la voiture du premier consul pour lui présenter une pétition qui a eu de lui l'accueil le plus favorable. Elle avait pour but d'obtenir l'érection d'une chapelle catholique romaine dans leur maison pour faciliter à celles de leurs élèves qui professent cette religion, le libre exercice de leurs devoirs religieux et aussi une chapelle protestante pour celles d'entre elles qui sont élevées dans cette religion.

Peu de minutes après, le général Beauharnais est revenu sur ses pas, dépêché par le premier consul vers ces dames pour les assurer de sa protection et leur annoncer que l'objet de leur pétition leur était accordé. Le général Beauharnais s'est acquitté de ce message avec tout ce que les grâces de la civilité française peuvent offrir de plus flatteur.



La pension du Taillis



Nul n'a parlé à ce jour de l'existence de cette pension.
Le châtelain qui héberge alors ces jeunes Anglaises est Charles-Ferninand Lecomte du Taillis. Il était l'époux de Angélique-Marie-Mélanie Dalbert.
Peu de jours après le passage de Bonaparte, Madame Shepheard et Mlle Mertizen passeront plusieurs annonces dans la presse. A leur pension de 40 Anglaises, "ces dames seraient charmées de pouvoir y réunir quelques jeunes demoiselles françaises pour faciliter aux unes et aux autres l'usage des deux langues sans en faire une étude fatigante et ennuyeuse. Elles ont fait choix des meilleurs maîtres de ce pays pour les différentes branches d'éducation.
Ces dames recevraient aussi avec plaisir et traiteraient avec tous les égards possibles les personnes qui, au-dessus de l'âge où les règles d'une pension deviennent indispensables, désireraient seulement profiter de leurs instructions particulières et de celles des maîtres qui enseigneront chez elles ou simplement jouir de la salubrité du local dans leur société. L'emplacement qu'elles occupent étant vaste laisse à leur disposition des logements particuliers et très agréables.

Comme mademoiselle Mertizen se propose d'être à Rouen tous les jeudis après-midi et vendredis matin jusqu'au midi, il sera facile de traiter avec elle sur les conditions de la pension particulière. Son adresse à Rouen est à l'hôtel de la Pomme-de-Pin, rue Saint-Jean. Les lettres déposées à cette adresse lui seront fidèlement remises.
Les conditions de la pension pour les jeunes élèves sont fixées à la suite de leur plan d'éducation qui se trouve et se distribue à l'hôtel de la Pomme-de-Pin et chez MM. Vallée, rue des Carmes, Chefdeville, rue Grand-Pont et frère, sur le port."

Les maîtresses en fuite



Hélas cette belle institution vira très vite à l'escroquerie. Quelques mois après le passage de Bonaparte, le 6 août 1803, la presse nationale revient sur le sujet :

"Une pension de jeunes demoiselles, depuis 9 ans jusqu’a 18, était établie a Duclair, près Rouen, & tenue par des dames anglaises. Cette maison était endettée ; la guerre a augmenté les embarras. Les maîtresses, pressées par leurs créanciers, ont fui, laissant leur maison sans approvisionnents, sans crédit, &, dans cette maison, il y avait vingt a trente pensionnaires anglaises.
Les créanciers se sont pourvus devant le tribunal civil qui s’est occupé de leurs intérêts, mais qui, ne perdant pas de vue l'intérêt plus précieux des mœurs & l’inquiétude des familles, a arrêté que le président & le commissaire du gouvernement se retireraient sur-le-champ par-devers le préfet pour lui dénoncer l’état d’abandon où se trouvaient les jeunes demoiselles, & le presser d’y pourvoir.
Le préfet a ordonné que les pensionnaires anglaises seront transférées à Rouen, dans la maison d’Ernemont, tenue par d’anciennes religieuses recommandables sous tous les rapports ; & il a décidé que les frais de transition, d’établissement & de pension seront avancés par le gouvernement.
On a donné aux jeunes personnes des facilités pour écrire à leurs parents, & pour voir leurs compatriotes. On les a environnées de tout l’intérêt que pouvait inspirer leur position, & M. le cardinal Cambacérès s’et rendu dans la maison d’Ernemont pour se convaincre qu’on avait pris les mesures les plus propres à tranquilliser les familles, & pour rassurer ces jeunes demoiselles sur leur sort. Le grand-juge a témoigné au préfet sa satisfaction particulière du parti qui avait été adopté.

Les parents de Mme Bonaparte...


Ainsi, en France, de jeunes anglaises, par cela seul qu’elles sont abandonnées de leurs maîtresses de
pension, passent à l'instant même sous la tutelle des magistrats & des ministres. Les autorités les plus éminentes semblent se disputer le soin de les protéger et de les consoler. Et en Angleterre, une jeune demoiselle de 14 ans & un enfant de 12 ans qu'on connaît, qu'on avoue, qu'on proclame comme parents de Mme Bonaparte sont mis à la garde du capitaine Thesiger qui veut bien leur permettre de ne pas sortir de la ville & de se procurer tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils le paient."

La fin de cet article fait allusion à deux parents de Joséphine de Beauharnais partis de Martinique pour achever leur éducation en France. Capturés à bord du Dart, ils sont assignés à résidence dans un bourg de Porthsmouth tandis que les prisonniers de guerre anglais sont libres de circuler en France...

Bonaparte à Caudebec


Mais revenons à Bonaparte qui, pendant que nous parlions, avait avalé la côte Béchère, traversé Le Trait et atteignait bientôt Caudebec en ce 5 août 1802. Là, à 4h du matin, le maire avait été prévenu de son arrivée de Rouen via Duclair. Aussi, à 8h, entouré de ses adjoints, des fonctionnaires publics et de la garde nationale en armes alla-t-il attenre le premier consul à l'entrée de la ville.
Plusieurs jeunes gens à cheval partirent à sa rencontre tandis qu'arrivait à la hâte le sous-préfet d'Yvetot. A 9h, le bruit du canon et le son de la cloche annoncent l'arrivée de Bonaparte. Des acclamations s'élèvent. L'hôtel de ville a été préparée pour le recevoir, de même qu'une maison particulière au cas où il désirerait s'arrêter quelque temps.
Mais avant qu'il eût été possible de l'informer de ces dispositions, Bonaparte avait fait halte à l'hôtel du Lion d'Or. Il y resta une heure et demie et accepta volontiers les rafraîchissments préparés par la municipalité. Bonaparte s'entretint avec le sous-préfet puis reçut le conseil municipal. Le maire ne devait pas tarir d'éloges pour le "pacificateur du monde" en lui remettant les clefs de la ville. Il se montra tout aussi flatteur envers Joséphine de Beauharais, alliant à ses yeux les grâces et les vertus au génie et à la valeur. Bonaparte s'informe de l'état de la population, du commerce, de l'industrie, de la sécurité et même de la religion. Durant une demi-heure, le maire répond aux questions du premier consul qui accueille encore de bonne grâce la pétition présentée par la supérieure de l'hospice exposant les besoins de son établissement.
Retiré dans ses apparements, il y accueillera plusieurs citoyens désirant le rencontrer. De temps à autre, il apparaît à la fenêtre pour saluer la population.
Le Corse déjeunera avec un jeune militaire présenté par le maire et dont la bravoure lui a fait mériter un fusil d'honneur. Il est onze heures et demie quand Bonaparte et son escorte quittent Caudebec pour Yvetot sous les acclamations. A cinq heures, la ville accueillera encore le Ministère de l'Intérieur et le Préfet de la Seine-Inférieure.

Laurent QUEVILLY.

SOURCES


Le Journal de Rouen,
La Clef du cabinet des souverains, 11 novembre 1802,
Le Journal de Paris, 6 août 1803.
 

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