Que s'est-il passé au chantier de construction navale Boiteaux-Frébourg ? Le 9 septembre 1904, à Duclair, l'effondrement d'une gribane fait un mort et deux blessés. Accident. Mais la justice a un doute...

Un sujet proposé par  Jean-Pierre Derouard.

Dès le 10 septembre 1904, le Journal de Rouen, suivi par ceux de Duclair ou encore Le Pilote s'emparent de ce fait divers. Voici ce qu'en dira ce dernier :  "Un grave accident s’est produit vendredi soir, vers 6 heures, aux chantiers de M. Frébourg, constructeur de navires, route de Caudebec. Plusieurs ouvriers étaient occupés à la réparation d’une gribane ; trois de ces ouvriers se trouvaient sous le bateau, quand celui-ci, on ne sait encore pour quelle cause, s’effondra tout à coup sur eux."

"On s’empressa de porter secours aux trois ouvriers. L’un d’eux, nommé Henri Bétencourt, âgé de 40 ans et célibataire, put être rapidement dégagé mais malheureusement il était dans un état pitoyable ; le second, nommé Caron, âgé de 24 ans, et aussi célibataire, ne put être retiré de dessous le lourd amas du bordage qui l’avait recouvert ; l’on apercevait sa tête serrée entre la cale et le bateau. Le malheureux ouvrier avait cessé de vivre ; il a dû être tué sur le coup."

Et le Pilote d'ajouter; "L’accident s’étant produit au moment de la sortie des ouvriers de la clouterie, l’un des ouvriers fut tellement impressionné qu’il tomba en syncope au milieu de la route. Après un repos de quelques instants, il put continuer son chemin."


Aussitôt après l'accident, le maire, Joseph Panthou, nombre de conseillers municipaux et une grande partie de la population sont sur place. Et ce n'est qu'au bout de plusieurs heures que le corps de la victime est enfin retiré de dessous la gribane, la tête littéralement broyée. Sa mère, demeurant à Rouen, en est aussitôt avisée. En revanche, on a bientôt de bonnes nouvelles des autres blessés :

"L’état de Bettencourt, qui avait été jugé très grave, s’est sensiblement amélioré, grâce aux soins dévoués de M. le docteur Chatel. On a pu le transporter samedi matin, en voiture particulière à l’Hôtel-Dieu de Rouen.

"Quant au troisième, Albert Quevillon, âgé de 29 ans, il a reçu des contusions aux genoux et au bras droit, ce qui lui occasionnera un repos d’une quinzaine de jours."

La gribane fut malgré tout mise à l’eau le samedi après-midi, vers 2 heures, sous la direction de l’entrepreneur, M. Frébourg, "qui est on ne peut plus attristé de cet accident regrettable."

Rebondissement


L’inhumation du malheureux Caron eut lieu le dimanche 11 septembre, à 4 heures de l'après-midi, au milieu d’une foule considérable et fortement émue. C'était un garçon aux cheveux châtain, les yeux marron, haut d'un mètre 60. Né à Duclair le 30 décembre 1879 d'Edouard Charon et de Pascaline Testu, Georges avait été versé deux ans dans le second régiment de Zouaves et mené campagne en Algérie. On l'avait congédié à la mort de son père, étant le fils aîné d'une veuve.
Revenu au pays voici deux ans, charpentier de métier, Georges était aussi pompier. La compagnie des sapeurs de Duclair, commandée par le Fécampois Alexandre Lamiré, capitaine dans l'armée territoriale, avait sollicité du préfet l'autorisation de procéder à une prise d'armes afin de rendre hommage au disparu. Deux jeunes gens de la commune, Roussel et Dubosc, avaient quant à eux organisé une collecte pour l'achat d'une couronne.

Et puis, rebondissement ! Six jours après le drame, le 15 septembre, à 8 h et demie du matin, le cadavre de Caron est exhumé de sa tombe. Venu du Parquet de Rouen, le Dr Didier, infatigable médecin légiste appelé dans nombre d'affaires criminelles pratique une autopsie dans le cimetière en présence de Becquet, le juge de paix du canton qui a mené l'enquête. Pourquoi déterrer le corps de Caron après ce qui semble être un terrible mais banal accident ? La presse n'en dit rien et laisse la porte ouverte à toutes les supputations. Quels sont les éléments nouveaux dégagés par l'enquête qui amènent au réexamen des blessures de la victime ? Que s'est-il précisément passé sous la coque de la gribane pourqu'elle s'effondre soudainement ? Faute de réponse, nous n'y verrons qu'une démonstration de zèle tout à l'honneur de la Justice.



SOURCES


Le Pilote, 17 septembre 1904, consulté par Jean-Pierre Derouard.
Journal de Rouen, 10, 11 et 16 septembre, consulté par Laurent Quevilly.
Base Léonor, dossier Lamiré.
Fiche matricule militaire de Georges Caron, cote 1R3067, AD76.


Nota Bene : le nouveau bac d'Yainville fut construit par les chantiers de la veuve Frébourg en 1911.