Son château fort, son abbaye, son baron... Quelle fut l'histoire primitive de Duclair ? Léon de Duranville nous la conte ici...



Ne rencontre-t-on pas, entre Rouen et Duclair, d'abord cet admirable panorama de Canteleu, puis le Genètai, avec la renommée de son écho disparu « M. de Ligny, président des finances de Rouen, dit Vigneuil-Marville dans ses Mélanges, avait apporté d'Italie cette invention, qui fait encore aujourd'hui un des plus grands ornements de sa belle maison du Genètai. Ayant possédé cette maison depuis sa jeunesse jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans qu'il est mort, et ayant été sollicité mille fois de dire la véritable cause de ce merveilleux écho, il n'en a jamais dit un seul mot à personne.»



Le château du Genètai, tel est le titre d'une légende racontée dans le premier tome du Musée des Familles. La scène se passe sous le régime de la terreur : l'écho devient le dénonciateur du propriétaire, en apprenant jusqu'à sept fois qu'il est caché dans une salle basse. Mais, grâce au dévouement d'un serviteur, il ne peut tomber entre les mains des cruels émissaires de la Convention, et le vieux Dominique, malgré la prison, malgré des privations de tout genre, emporte son secret dans le tombeau. 

La roche de Gargantua


Saluons l'abbaye de Saint-Georges, cette fille des Tancarville, née sous les yeux du Conquérant. Contemplons ces bois des rives de la Seine, où chassaient jadis les rois mérovingiens, ces roches accidentées, sur l'une desquelles on veut qu'un géant se soit assis : c'est là certes un merveilleux divertissant et qui provoque autant la curiosité que ce merveilleux maintenant suranné de la patrie des Hellènes.


Auprès de ce rival vainqueur de Polyphême, le fleuve n'était qu'un faible ruisseau. Mais nous sommes loin aujourd'hui, bien loin des jours du joyeux Rabelais et du roman de Pantagruel, bien plus loin encore des siècles celtiques dont on a voulu que ce colosse humain ne fut qu'une tradition, perpétuée à travers les invasions romaines, franques et normandes. Il fournit toujours aux récits des veillées ; son ombre anime le paysage. Or, tout paysage a besoin d'être animé : les personnages placés dans l'ordre naturel sont souvent bien froids ; certaines gens s'endorment avec l'histoire et ne se réveillent qu'avec la fable ;

L'Homme est de glace aux vérités ;
II est de feu pour le mensonge.

Comment cette malheureuse bizarrerie se rencontre-t-elle chez les humains ? Cette question rentre dans l'éternel chapitre des pourquoi, auquel on s'abstient souvent de répondre, parce que cela mèneraittrop loin. Constatons seulement cette disposition des esprits, et constatons aussi la tradition de la vieille roche blanche du haut de laquelle on aperçoit tant de choses, « Cette éminence, a dit Noël de la Morinière, a porté peut-être, ou du moins était fort propre à porter un fanal de navigation pour éclairer les bâtiments qui descendaient ou remontaient la Seine.
»
Mais, s'il y avait eu jadis un fanal, il se serait identifié dans l'esprit du vulgate avec le souvenir du colosse, et l'on dirait aujourd'hui : le fanal de Gargantua. Vous figurez-vous cet homme, à la taille cyclopéenne, levant son bras pour montrer au loin sa torche enflammée, puis cette torche resplendissant comme un vaste incendie ? voici comment on personnifierait le fanal. Puis, d'autres contes viendraient à la suite de celui-ci, de ces contes tels qu'il en fourmille sur les bords du Rhin; la chaire de Gargantua fournirait une myriade de sagas. Mais, si l'on préfère à ce merveilleux profane le merveilleux monastique, on devine au-delà de la forêt du Trait la terre gémétique où l'on croit entendre encore, auprès des ruines de Jumiéges, les hurlements du loup vert et les gémissements des Enervés.

Les troglodytes


Les artistes peuvent crayonner de nombreux fragments de rochers en s'acheminant de la Chaire de Gargantua jusqu'à Duclair. On croirait que leurs fentes ne peuvent servir que de tanière aux animaux : mais on voit avec surprise une figure de vieille femme, semblable à la Meg Merrilies de Waller Scott, filant tranquillement sa quenouille sous cette masse énorme de pierres. Plus loin, vous remarquez une gracieuse figure de jeune fille dans un cadre d'un genre inusité.



Les observateurs étudient avec plaisir, sur la route de Duclair, le parti que l'industrie humaine sait tirer dos éléments les plus simples, et comment le prolétaire, quand il a le goût de celte propreté, qui est le luxe du pauvre, met les moindres choses à profit. Ces moellons, arrangés en rampes d'escaliers, ne sont pas dépourvus d'un certain goût, ni d'une certaine élégance rustique, ceux qui n'écriraient pas en touristes, mais en philosophes, ou bien en économistes, trouveraient beaucoup à dire sur l'aspect exceptionnel de ces demeures : au point de vue hygiénique, ces grottes valent encore beaucoup mieux que les bouges infâmes de nos grandes villes On n'y rencontre pas l'homme dans l'abjection de la misère, l'homme déshérité de cette noblesse que le premier-né de la création conserve jusque dans les profondeurs d'un roc sauvage, mais l'homme primitif, gardant toute l'énergie de sa sève natale, recourant à son génie inventif, ne l'exerçant point à l'aide de ces matériaux et de ces procédés dispendieux que réclament nos arts d'Europe, mais sachant créer, au moyen des moindres éléments, et tout heureux de les rassembler avec quelque habileté.

La Seine


La route de Saint-Georges à Duclair n'a pas été décrite comme elle mérite de l'être On peut dire aussi que tout le cours de la Seine aurait dû l'étre plus souvent. Le fleuve normand n'a pas obtenu intégralement ce qui lui appartient ; il est en droit de réclamer ; car, si la Seine ne traverse pas la province connue sous le nom de Jardin de la France, elle traverse une province bien fertile en fleurs poétiques. Du reste, la Seine a rencontré naguère une plume élégante et facile qui l'a mise en quelque honneur ; Charles Nodier parle poétiquement de l'aspect sous lequel la Seine se présente à la poésie :
« Spectacle toujours nouveau, dit-il, toujours divers, qui se modifie pour s'embellir à tous les détours du fleuve, et qui réunit toutes les grâces à toutes les magnificences, comme ce tableau qu'Apelles suspendit aux rivages de Neptune. Il ne serait pas besoin d'un autre charme pour la rendre chère aux muses de la patrie ; mais c'est peu de tant de merveilles qui enchantent les yeux, si elle ne manifeste son passage par des bienfaits plus sensibles à tous les hommes. Féconde auxiliaire de l'agriculture, véhicule obéissant du commerce, elle multiplie les récoltes des champs qu'elle arrose, elle les reçoit, elle les transporte, elle les distribue aux populations dont elle a de toutes parts appelé le concours sur ses grèves hospitalières ; nourrice de nos provinces les plus opulentes, elle en répartit les produits entr'elles avec la prudente libéralité d'une bonne mère ; elle les améliore ou les varie par l'échange, et en livre enfin les trésors à cette glorieuse capitale de la civilisation, qui n'a pas cru trop honorer la navigation de la Seine en prenant un vaisseau pour son insigne.»

Le Catel


Il fut un temps où ces belles rives de la Seine étaient menacées de la guerre, où elles avaient en perspective des hommes armés, prêts à s'élancer au combat : on jugea convenable de les fortifier, et de donner à ces coteaux, aujourd'hui si paisibles, une apparence belliqueuse. Les antiquaires ont retrouvé les traces des camps retranchés de Sandouville, de Boudeville, de Lillebonne, de Caudebec, de Jumiéges, de Varengeville, de Moulineaux, de la Vaquerie, de La Roque, du Mont-Thuringue. Ces monuments de la période gallo-romaine ne sont point à dédaigner, puisqu'ils fournissent la base de l'histoire des périodes subséquentes. Plusieurs furent construits par ordre de Jules César, qui employait ses soldats à divers travaux, bon exemple dont Louis XIV a profité ; chose fort utile, et qui empêchait l'oisiveté des garnisons de dégénérer en délices de Capoue. A la fin du IIIe siècle de l'ère chrétienne, sous l'empire de Maximien, des troupes romaines, qui séjournaient à Rothomagus et à Juliobona, durent s'occuper de l'entretien ou de la reconstruction des cateliers. Il en existait un à l'est de la vallée de Duclair : son emplacement porte encore le nom de Catel. Noël de la Morinière pense qu'il a pu être occupé militairement pendant les guerres religieuses du XVIe siècle ; il appuie sa conjecture sur ce qu'on y a trouvé des boulets. Du reste, on en trouve dans beaucoup d'anciennes positions militaires. Certains lieux sont prédestinés aux combats, comme d'autres le sont aux arts ou bien au commerce : il semble que les ombres des vieux soldats, qui, jadis, trouvèrent une mort glorieuse sur des remparts maintenant renversés, appellent de nouveaux combattants et promettent de seconder leur valeur. Les superstitions du moyen-âge devaient entretenir cet instinct à suivre leur généreux exemple, en les faisant réapparaître sous les sombres voiles de la nuit, et en accoutumant les échos d'alentour à répéter, pendant les heures fantastiques, le cliquetis de leurs armes.

L'abbaye de Duclair


Les lumières du christianisme arrivèrent à la Neustrie sous la domination romaine, et devinrent plus éclatantes quand les fiers Sicambres se furent courbés sous le joug de l'Evangile. Des monastères prirent naissance. Il ne faut point envisager les monastères de cette période historique au même point de vue que ceux du moyen-âge.
On a remarqué, fort judicieusement, qu'ils devinrent des asiles pour les vaincus, et leur offrirent des positions honorables, lorsque les dignités militaires furent dévolues aux seules hommes de la Germanie. Ils étaient comme des protestations contre la conquête, comme des oasis, où l'ordre de choses précédent se maintenait encore à l'ombre et sous la bénigne influence de l'Evangile.
Les Francs représentaient la force; les Gallo-Romains, au milieu d'un pays récemment bouleversé, représentaient l'intelligence. « A l'abri des murailles silencieuses des cloîtres, a dit un écrivain, ces hommes que dévorait la soif de l'étude, pouvaient entre eux tout penser et tout dire, continuer l'art grec et romain, traiter de hautes questions de morale et de philosophie, nous transmettre les découvertes, les sciences, les arts, la littérature des anciens, trésors précieux qui auraient disparu dans la société barbare.
»

L'existence d'une ancienne abbaye dans un lieu quelconque est toujours une chose digne d'attention, quand même il ne resterait que de bien faibles traces de son passé. Un sait que, sous l'épiscopat de Saint-Ouen, les abbayes de Jumiéges, de Fontenelle, de Fécamp, de Montivilliers, de Pavilly, s'élevèrent sur le sol normand comme autant de phares lumineux. Duclair renfermait des bénédictins; on en voit la preuve dans un démêlé qui eut lieu au sujet d'une forêt voisine ; et l'on peut supposer que l'arrivée des moitiés du Mont-Cassin fut antérieure à cet épiscopat si glorieux pour le pays, puisque, dans la vie de Saint-Ouen, il n'est fait aucune mention de la fondation de l'abbaye de Duclair, mais seulement de son existence.
Le roi Chilpéric II avait fait don aux abbayes de Fontenelle et de Jumiéges d'une forêt voisine sous la condition de la partager également. Saint-Ouen, ohargé de l'exécution de cette dernière clause, fit un partage, qui provoqua les réclamations de Saint-Philbert. Il est présumable que le prélat essaya des tentatives d'accommodement, et voulut donner aux possessions des deux abbayes de nouvelles limites avant d'en venir à un parti extrême. Craignant peut-être qu'un second partage ne devint un germe de division, et ne provoquât du scandale, il ne laissa ni gagnant ni perdant, et donna la portion de forêt en litige à l'abbaye de Duclair Une décision de ce genre ne déplairait peut-être pas beaucoup à certains plaideurs, qui aimeraient encore mieux voir ce qu'ils réclament passer entre des mains tierces, qu'aller à leurs adversaires. Il y aurait moins de rancune contre les juges, et cet espace de vingt-quatre heures, pendant lequel il est permis de les maudire, pourrait se restreindre.
Ce ne serait pas une imitation de l'exemple donnée par ces astucieux Romains, qui s'adjugèrent à eux-mêmes le territoire réclamé par deux villes voisines, mais une mesure, qui, prise par une autorité compétente, pourrait avoir parfois un assez bon résultat moral.

Or, dans un ouvrage d'une haute valeur historique et composé par un homme d'une autorité considérable, dom Mabillon, on lit qu'alors la basilique du saint martyr Denys, située à Duclair sur la Seine, avait à sa tête Lidoald. Il importe de constater la signification du mot basilique, et aussi le sentiment adopté par le savant bénédictin sur sa véritable signification. « Il a été parfaitement établi, dit-il, dans une dissertation de Valois contre de Launoy sur les basiliques, qu'en France, dans les sixième et septième siècles, le mot basilique a toujours signifié une église de moines, et que les cathédrales et paroisses portaient le nom d'églises. Il n'y a donc aucune contestation possible sur la pensée de l'auteur. Puis aurait-on donné des biens monastiques à une église séculière ?

Nous ne savons guère autre chose de l'abbaye de Duclair, hormis son ancienne existence, et c'est déjà beaucoup. On dit toutefois qu'un petit-fils de Pépin d'Heristal donna l'exemple d'un cumul dont on n'a peut-être rencontré que de rares exemples. L'auteur des Annales des Cauchois dit qu'étant venu à un concile qui se tenait à Rofhomo ( maintenant Rouen ) il joignit aux titres d'évêque de Paris, de Rothomo, de Bayeux, ceux d'abbé de Gemmelée, de Fontenellc et de Duclair, et se disposait à prendre encore celui d'abbé de la Croix-Saint--Leuffroi. Les ecclésiastiques neustriens comprenaient bien que cela mettait dans la main du puissant Pépin d'Héristal une grande autorité ; on pouvait craindre qu'il n'en abusât. « En de telles conjonctures, lisons-nous, Ansbert, le légitime archevêque de Rothomo, montra une juste liberté. Il déclara ne pas se soumettre à celte décision. Ce fait donne l'occasion de faire beaucoup de réflexions qui se rapportent à l'histoire générale du temps, à ce développement que prenait alors le crédit des maires du Palais : cela se passait en 693 ; soixante années après, leur race devait s'asseoir sur le trône de France. Quoiqu'on ne sache rien de Hugues, petit-fils de Pépin d'Héristal, comme abbé de Jumiéges, quoique l'histoire ne nous cite que la seule circonstance du concile national où on le voie mentionné comme tel, ou du moins comme ayant des prétentions à la crosse abbatiale néanmoins il faut faire une petite digression sur ce personnage.

L'auteur du Neustria pia dit qu'étant d'une naissance illustre, il eut encore plus de noblesse par ses vertus. Il était fils du prince Drogon, le premier-né de Pépin d'Héristal, et s'était rangé sous la discipline de St-Aichadre, celui-là même qui eut cette vision miraculeuse si célèbre ; il prit le froc dans l'abbaye de Jumiéges, après le triple décès de ce pieux et saint abbé, de son père et de son aïeul. Ce fut à Saint-Henigne que Hugues succéda pour le gouvernement de Fontenelle. Orderic Vital et l'auteur du Chronicon Rhotomagense
parlent des dignités épiscopales qu'il réunit sur sa tête. Comme l'abbaye de Duclair était de l'ordre des bénédictins, il y fit peut-être son apprentissage abbatial, après avoir fait son apprentissage monastique auprès de Saint-Aichadre, et après avoir vu peut-être les trois cents élus, touchés par la baguette d'un ange, s'endormir paisiblement au chœur de l'église, pour se réveiller dans les cieux. Dumontier parle des largesses de Saint-Hugues envers
l'abbaye de Fontenelie; il est possible que Duclair ait eu part égalemsnt à sa munificence. On sait à quel taux s'élevaient dans ces siècles éloignées du nôtre et de nos mœurs les dons qu'on faisait aux établissements religieux : M. de Monthyon, si vanté de nos jours, eût été vaincu. Du reste, quelques auteurs ne mentionnent pas l'abbaye de Duclair au nombre des bénéfices dévolus à l'archevêque Hugues.

L'abbaye de Duclair dut disparaître pendant les invasions des Normands. Sa situation sur les rives de la Seine l'exposait immanquablement. Comment ses religieux auraient-ils pu se soustraire aux terribles visiteurs, à moins d'abandonner leurs murailles aux torches incendiaires, ou de se rédimer ainsi que les moines de Fontenelle ?
Mais les hommes du Nord ne voulaient pas seulement de l'or ; ils avaient eu soif de sang en s'arrêtant devant Jumièges ; s'ils l'avaient encore en s'arrêtant devant Duclair, la valeur de la portion de forêt adjugée par Saint-Ouen lors du litige était insuffisante pour les satisfaire. Comment croire que l'abbaye en question n'aurait disparu que plus tard, dans les guerres bourguignones, par exemple, puisque pendant les siècles suivants on n'a pas la moindre révélation de son existence ?

Le baron de Duclair


C'était probablement à cause de l'ancienne abbaye bénédictine que l'église de Duclair appartenait avant la révolution aux religieux de Jumiéges. En l'année 1147, le pape Eugène IV leur en confirma la possession : « Selon les pouillés, a dit dom Toussaint du Plessis, ce monastère présente à la cure, et suivant un aveu du 28 mars 1526, il a ce droit à cause de la baronnie de Duclair. Qui s'étend dans les deux bailliages de Rouen et de Caux et qui est séparée de celle de Jumiéges par le Mont-Saint-Paul, dit aussi le Mont-d'Avillette. »

Il existait donc une baronnie de Duclair et, dans le XIe siècle, un baron de Duclair soutenait honorablement, au-delà de la Manche, la cause des hommes du Nord devenus chrétiens, il eut l'avantage de se distinguer d'une manière fort remarquable à cette journée d'Hastinghs, dont le bruit retentit encore au bout de huit siècles. La bataille d'Hastinghs et toutes les batailles célèbres ressemblent aux machines compliquées, qu'il faut démontrer pièce par pièce. Que de pages intéressantes ont été fournies par les grandes journées de l'Empire, non-seulement aux écrivains qui sont entrés dans la pensée des chefs, mais à ceux qui ont décrit les divers épisodes !

Les sujets partiels plaisent quelquefois plus que les sujets d'ensemble. Les peintres d'histoire s'attachent de prédilection à certains faits et à certains personnages : chacun choisit son héros a sa guise ; les uns s'attachent aux rois et aux princes ; d'autres, au lieu de placer des lauriers à des fronts succombant déjà sous leur poids, aiment mieux rechercher dans la foule quelque brave sachant bien payer de sa personne, et plus digne peut-être d'admiration que le généralissime vanté par les cent bouches de la renommée. Le goût de ceux-ci n'est-il pas aussi louable que celui des premiers ? Les intrépides manquent rarement dans les affaires importantes ; mais souvent les circonstances manquent aux plus intrépides ; tel émule de Bayard est confiné, par une malheureuse disposition stratégique, dans un coin du champ de bataille, où il faut malgré lui qu'il se tienne; il a le vrai mérite d'un courage exceptionnel, sans en pouvoir obtenir la palme. Il n'en fut pas ainsi du baron de Duclair.

Transportons-nous sur le champ de bataille. On est au moment le plus critique ; les Normands font retentira haute voix leur cri de guerre : Notre-Dame, Dieu aide ! celui des Anglais, c'est : Sainte-Croix ! Dieu tout-puissant ! à cause d'un temple qu'Harold a fait élever naguères en l'honneur du signe vénéré des chrétiens. Une lutte terrible s'engage autour du rival de Guillaume, auprès de sa magnifique bannière, enrichie de broderies d'or et de pierres précieuses. Le fils du comte Godwin, lui qui, aux yeux de ses compatriotes, est quelque chose de plus qu'un héros, a déjà reçu plusieurs blessures ; atteint d'une flèche au front, privé de l'œil droit, frappé nouvellement à la cuisse, il vient de tomber de cheval ; les siens se précipitent pour le délivrer, ayant à leur tête ses deux frères Leofwin et Gurlh. Si Harold périt, les hommages de ses partisans doivent aller à l'un de ses frères, soit à l'aîné des survivants, soit au dernier, s'il reste seul.
Les Anglais doivent donc souhaiter la conservation de ces deux têtes si précieuses autant que celle de Harold. Un chevalier, seigneur des Mygnières, et auquel appartient la baronnie de Duclair, porte un coup mortel à Gurth en le transperçant d'outre en outre ; c'est un avantage considérable pour les Normands ; c'est un point important de la victoire. Nous sommes heureux de pouvoir, au bout de huit siècles, écrire en l'honneur de ce baron de Duclair quelques lignes, écho bien faible des louanges qui lui furent décernées de son vivant, et probablement par le Conquérant lui-même, cet homme si habile à récompenser. Guillaume paya largement les services qu'on lui avait rendus, et fit participer tous ses barons à ses triomphes. Que ne dut-il pas faire pour le baron de Duclair !

« Toustain porta le gonfanon du duc près de Hérault, et là fut Guerth occis
« d'ung chevalier qui estoit seigneur des Mygnières, lequel lui passa d'une
« lance plus d'un pic oultrele corps.» Les croniques de Normendie, lesquelles
ont été de nouveau corrigées à ht vérité, édition de Richard Nase.)

Il existe une commune des Minières, située dans le département de l'Eure canton de Damville.

« Et firent tant Normans» lisons-nous encore, « par la proesse du dessus-
« dict seigneur qu'ils ostèrent le gonfanon de l'étendart de Hérault et mirent
« celuy du duc Guillaume. Quand les couars Anglois virent ce, se retrayrent;
« et les hardis se comhatoycnt vaillamment. Je ne scay si le roi Hérault d'An-
« gleterre ce fut occis en fuyant : mais il fut trouvé mort loing de la bataille
« par les gens du seigneur des Mignières, et appartenoit à iceluy seigneur la
« baronnie de Duclair, qui puis a esté omosnée à l'abbaye de Jumiéges.»


Ce que le roi d'Angleterre et duc de Normandie put faire pour le baron, les habitants actuels de Duclair ne sauraient le redire aujourd'hui; tant de faits se sont passés depuis le siècle de Guillaume, il y a eu tant de combats et tant de couronnes gagnées sur des champs de bataille, tant de héros, surtout en France, qui ont donné les meilleurs preuves de bravoure, qu'on ne parle plus à Duclair d'Hastinghs, ni du baron. Cependant, comme l'église de Duclair renferme des parties romanes très remarquables, il y a de quoi rêver aux vieux temps, à ces années où nos ducs étendaient leur double sceptre sur la Grande-Bretagne et sur le continent. Qu'importe que ce temple n'ait pas à l'intérieur précisément ce qu'on nomme de l'élégance ! A l'extérieur il ne manque pas de pittoresque. En se plaçant dans la nef, on voit un grand arc triomphal roman, qui a conservé tous ses caractères, zigzags, frettes, figures bizarres : on ne saurait désirer une meilleure conservation, ni rien trouver qui prête davantage aux réflexions ; car ces pierres, cimentées il y a six siècles, ont vu bien des fois la population de Duclair se renouveler. Une porte latérale offre des caractères incontestables de la renaissance, des heaumes et d'autres attributs guerriers. Les archéologues doivent donc faire un pèlerinage à cette église.

La rivière qui se jette dans la Seine auprès de Duclair, amène avec ses ondes le nom et les parfums mystiques d'une pieuse abbesse de Pavilli, de cette sainte Austreberte dont l'auteur d'un Martyrologe poétique ne craint pas de dire que son éclat surpasse celui des astres .
Originaire du territoire de Térouane, elle était fille d'un comte palatin. Quand les ravageurs du IXe siècle arrivèrent, les religieuses de Pavilli furent contraintes de prendre la fuite ; les restes précieux d'Austreberte, ceux de sa mère Framelchide et de la vierge Julienne, qu'on vénérait auprès de la source de la rivière, furent emportées à Montreuil en Picardie. Mais, dans des siècles de foi robuste et d'idéal religieux, les eaux claires et limpides semblaient bénies, à cause du nom de cette sainte fille qui présidait à leur naissance ; leurs doux murmures avaient quelque chose d'une mélodie céleste. Cette rivière poétise le château des sires d'Esneval, qui lui donne aussi des reflets de sa propre poésie. Au milieu de tous ces souvenirs de dévastation, la figure de la bienheureuse abbesse forme un agréable contraste, et n'est pas encore près de s'évanouir, puisqu'on dit toujours : Duclair-sur-l'Austreberte.

Léon DE DURANVILLE.


Source: Revue de Rouen et de Normandie, 1850.