Seigneur d'Epinay, conseiller au Parlement de Normandie, Baptiste Le Chandelier était  aussi écrivain. Voici le portrait que brossent de lui les érudits du XIXe siècle.

Baptiste Le Chandelier, n'est pas un inconnu pour les membres de la Société des Bibliophiles normands. Déjà, en 1883, elle réimprimait un autre poème latin composé par lui : La Parthénie ou Banquet des Palinods.

L'éditeur, M. F. Bouquet, accompagnait cette réimpression d'une introduction de cent quatre-vingt-cinq pages, presque exclusivement consacrées à une étude critique et littéraire des oeuvres nombreuses de Le Chandelier, auquel on doit des poèmes latins et français, des dissertations historiques, des traités de droit.

Sa généalogie

Il eut pour père « Jean Le Candelier, demeurant à Rouen, anobly en 1470 par la charte des francs-fiefs, sergeanterie de Cailly ». C'était vraisemblablement quelque bourgeois de Rouen qui aura, comme tant d'autres, bénéficié d'une mesure générale par laquelle tous les roturiers possédant des fiefs en Normandie furent anoblis en masse, moyennant une somme d'argent globale qui fut fournie au roi par la province et recouvrée ensuite sur chacun des intéressés.

Il est à noter cependant que, dans le peu d'actes que nous connaissons, jamais Baptiste Le Chandelier n'a pris de qualification nobiliaire. Ce fait peut susciter un doute sur l'exactitude du renseignement relatif à l'anoblissement de son père.

Quoi qu'il en soit, la généalogie continue (ou commence) par notre auteur :

Baptiste Le Chandelier, reçu conseiller en 1519, mort en 1549, qui épousa Jacqueline de la Place, avec laquelle il est inhumé dans le choeur de l'église Saint-Laurent.

Il eut trois enfants :

1° Baptiste, sieur d'Espinay, avocat du roi en la Cour des Aides., puis conseiller au Parlement de Normandie, qui épousa Marie Tournebulle et mourut sans enfants ;

2° Jacques, sieur de Chantelou, conseiller au Présidial,puis aux Requêtes du Palais, à Rouen (1568), qui épousa Marie Duval, fille de Nicolas Duval, conseiller au Parlement,morte le 14 novembre 1598. Ils furent inhumés à Saint-Laurent et eurent des enfants, ainsi qu'on va le voir ;

3° Catherine, qui épousa Georges Le Brun, conseiller au Parlement de Rouen, dont elle eut des enfants. Elle mourut le 20 décembre 1567 et fut inhumée à l'église Saint-Lô de Rouen.

Jacques, mentionné ci-dessus, eut deux enfants :

1° Baptiste, conseiller au Parlement, qu épousa Marie deBailleul, fille de Robert de Bailleul, sieur d'Angerville, et mourut sans laisser d'enfants ;

2° Marie, dame d'Espinay, femme de Pierre Roque, sieur du Genetay, conseiller en l'Hôtel-de-Ville de Rouen.

En 1570, quand le fameux Père Possevin prêcha un carême à Rouen, il recommanda chaleureusement l'Hôtel-Dieu de Rouen à la charité des habitants. Convaincues par ses prédications, plusieurs « notables damoiselles et dames » allèrent, de par les maisons faire « cueillette tant de deniers que de linge » pour les pauvres. Mlle d'Espiné Chandellyer était l'une d'elles (1). C'était la dernière du nom. Peu après, elle épousait Pierre Roque, sieur du Genetay, qui, paraît-il, après avoir attendu quelque temps que son beau-père se démît en sa faveur de son office de conseiller au Parlement, s'adressa à Martin Halley, sieur de la Chapelle, pour qu'il lui cédât le sien. Le traité conclu, le beau-père se serait ravisé et il aurait fallu résilier le marché passé avec Martin Halley et lui payer douze cents livres de dédit.

Pierre Roque mourut jeune encore. Sa veuve fit plus tard une fondation dans la paroisse Saint-Laurent (3), et son fils. Quant à notre auteur, d'azur au chandelier d'or, « Il fut pourveu d'une des charges nouvelles créées lors de l'establissement de la Tournelle, et y fut receu le 7 d'aoust 1519 par lettres du 19 de juillet au dict an, aus quelles il est nommé licencié es loix.

« Les mémoires de feu mon père portent que le dict sr Chandelier et Geoffroy de Manneville prestèrent argent au Roy, pour estre pourveus des dicts offices de conseiller, et le Roy déclara par ses lettres que son intention estoit de rendre le dict argent.

« I1 mourut le 15 de may 1549, estant doyen du Parlement, selon M. Le Febvre.

« 11 composa, en 1543, des vers sur les Présidens et conseillers de la dite Court depuis l'an 1499, des quels nous avons souvent faict et ferons cy-après mention, aus quels il loue souvent et blasme rarement, ce qui provient ou du mérite de ceux dont le Parlement estoit lors composé, ou de la bonté de l'autheur.

« Il dict de soy-mesme en ses vers qu'ayant exercé sa charge vingt-quatre ans, il n'y a gaigné que la goutte et la gravelle qui l'ont obligé de chercher le repos, n'ayant point augmenté ses biens ».

Ses activités

De 1534 à 1537, il est un des trésoriers de la fabrique de Saint-Laurent de Rouen . Il est un des quatorze conseillers qui, du mois de septembre à la fin de décembre 1540, allèrent à Bayeux tenir les grands jours qui avaient pour but de réprimer les abus de toute sorte et les désordres qui affligeaient alors la Basse-Nomandie. Il faut lire dans l'Histoire du Parlement de Normandie le récit vivant, quoique sommaire, des désordres qu'ils eurent à châtier et des services qu'ils rendirent dans cette mission laborieuse, qui ne fut pas sans dangers, et qu'ils remplirent à leurs propres dépens .

Ce sont là des preuves irrécusables de ses lumières et de la rectitude de son jugement.

M. Floquet rappelle aussi, comme témoignage de l'estime dont il jouissait, que le Parlement exigea un jour qu'un gentilhomme du nom de d'Eudemare, qui lui avait manqué de respect, réparât formellement cet affront.

Dans la notice qu'il donne de lui, le Président Bigot le qualifie sieur d'Espinay ; mais il ajoute : « Le dict fief d'Espinay est situé en la parroisse du dict nom, et a ce nom par usurpation, estant une vavassorie noble relevant des Ifs ou de Bellegarde. »

Il s'agit de la paroisse d'Epinay-sur-Duclair. Même qualification dans les registres de la fabrique de l'église Saint-Laurent.

Dans son testament, il est qualifié sieur de Saint-Estienne-jouxte-Rouveray. Cette seigneurie (ou plutôt une partie decette seigneurie) lui avait été vendue par Robert des Hayes de Saint-Luc. Son fils Baptiste Le Chandelier en hérita, mais il la céda bientôt à Pierre de la Place, chanoine de Notre-Dame et conseiller au Parlement de Normandie.

Il habitait vraisemblablement, dans la rue Beauvoisine, l'emplacement sur lequel sont bâties les maisons portant actuellement les numéros 56 et 58. C'est du moins ce que permet de conjecturer un acte de vente passé le 14 novembre 1591, par lequel son fils Jacques vend une partie de cet emplacement « où pend pour enseigne les trois coquetz cy-devant apliquée en brasserie, et laquelle depuis Pasques 1587 jusques à présent est du tout inhabitée et demeure sans aucun proffit à cause que la plupart des bâtiments d'icelle sont tombés.... que le dict sr bailleur a déclaré luy appartenir de la succession de ses prédécesseurs ». Il est déclaré au contrat que l'immeuble vendu était borné d'un côté par Me Baptiste Le Chandelier, frère du vendeur .

Son testament

Trois jours avant sa mort, le 12 mai 1549, le conseiller poète signait, d'une main mal assurée, son testament qui se trouve dans les registres du Tabellionage de Rouen

Après les formules pieuses d'usage, le testateur y explique qu'ayant, au traité de mariage fait entre son filz aisné Baptiste Le Chandellier, et damoiselle Marie Tournebulle fille de Monsr le Président Tournebulle, fort « advancé » son dit fils, ce qu'il ne veut être au préjudice de sa femme Jaqueline de la Place ni de son fils puîné Jacques Le Chandellier, non encore pourvu en mariage, il leur donne à tous deux le tiers de ses biens meubles. Il leur demande de jouir en commun de ce tiers et supplie son fils aîné de ne donner aucun empêchement à l'exécution de ce legs.

Puis, ce même jour, il complète ce testament par un codicile. Il demande à ses exécuteurs « de revestir ses deux fils et deux filles bien et honnestement selon leur estât ».

Il recommande de donner à Martin, son serviteur, dix livres tournois. Il prie que ledit Martin reste au service de son fils.

Il donne encore à Jean, [son ?] serviteur, à Katherine et Marye, à chacun d'eux cent sols tournois, et à la chambryère de la damoiselle sa fille, dix sols tournois.

Il donne en outre dix livres tournois à chacun des quatre ordres mendiants ; cinquante sols tournois à l'église où il sera inhumé; et pour éviter pompes et funérailles, il veut qu'il soit donné à douze pauvres choisis par ses exécuteurs, à chacun une robe, et qu'ils portent chacun un cierge à l'église.

Un point surprend. dans ces dispositions : le nombre de serviteurs qu'aurait eus Le Chandelier. D'abord, ce nombre semble peu en rapport avec les habitudes de la majorité de la bourgeoisie à cette époque. Ensuite, il paraît résulter de ce que dit Le Chandelier à maintes reprises, dans les éloges de ses collègues, au sujet de la fortune et des richesses, qu'il devait, sous ce rapport, ne point dépasser la moyenne.

S'il fallait résumer en quelques mots la physionomie générale de Baptiste Le Chandelier, tel qu'il nous apparaît dans ses ouvrages et dans sa vie publique et privée, on ne pourrait mieux faire que de dire avec son fils : « Ce fut un homme d'un esprit ingénieux et pénétrant, d'une mémoire heureuse, d'un goût fin, animé d'un grand amour pour l'étude et le travail, et, ce qui est le point capital, d'une piété exemplaire ».

Pourquoi, lorsque vers 1593, le fils de l'auteur se décida à faire imprimer quelqu'une des oeuvres poétiques de son père, ne choisit-il pas de préférence les Éloges du Parlement? Il est permis de penser, quoi qu'il en dise, que la question des frais qu'eût entraînés l'impression à raison de l'importance de l'ouvrage l'en aura détourné et lui aura fait préférer une simple plaquette.

Quoi qu'il en soit, la famille de l'auteur appréciait cette oeuvre de l'aïeul. Au bout d'un siècle, l'original était encore dans les mains d'un de ses descendants ; une autre branche en avait fait faire une copie.

Il est à peu près certain que ces manuscrits étaient communiqués à ces esprits érudits et délicats pour qui la littérature avait des charmes et l'histoire locale des attraits. C'est ainsi que les connut le Président Bigot. Il déclare devoir à l'ouvrage de Baptiste Le Chandelier la première idée du recueil historique si considérable et si précieux que nous lui devons suites membres du Parlement de Normandie :

« Monsr Me Baptiste Chandelier, conseiller en ce Parlement, nous dit-il, ayant esté receu en l'an 1519, composa en 1543un traicté de tous les officiers de la dite compagnie depuis l'an 1499 jusques au dict an 1543. Il a faict 24 vers sur chaque Président et 12 sur chaque conseiller. Le traicté [est] divisé en IV livres lesquels j'ay faict transcrire sur une copie qui m'en a esté baillée par Monsr de Tilly, mon beau-père, laquelle copie il avoit eue de Monsr Le Brun, conseiller au dict Parlement, du quel l'ayeulle estoit fille du dict sr Chandelier, et dont l'original est entre les mains de Monsr Roque sr du Genetay, conseiller au Parlement, héritier, à cause de sa mère, du dict sr Chandelier.

« Cet ouvrage, quoyque grossier, est néantmoins estimable pour son antiquité. Les vers sont rudes et peu polis et un autheur moderne a pris subject, par le rapport des noms, de conférer les poésies de Baptiste Mantuan et Baptiste Le Chandelier.

« Le dict sr Chandelier s'est souvent mespris, tant en l'ordre des réceptions qu'en faisant mention du pais natal des officiers du dict Parlement, principalement de ceux qui ne sont de Normendie, ce qui sera remarqué cy après en particulier.

« Mais son travail, tel qu'il est, m'a donné le premier dessein de compiler ce recueil....» .