Il venait de partir pour un long, un très long voyage. Cinquante ans de croisière sur la Seine ! Le 12 juillet 1901, le Félix-Faure contournait la boucle de Jumièges. Quand, soudain, il alla par le fond. Le récit du sauvetage...


Mis en chantier à Nantes en 1896 chez Delabrosse & Foucher, le Félix-Faure était entré en service en 1898 sous le pavillon de la Compagnie rouennaise de navigation. Objectif : effectuer la navette entre Rouen et Le Havre. Un événement. C'était le premier vapeur à hélice affecté sur la Seine au transport de passagers. Avec son restaurant, le Félix-Faure devenait ainsi le fleuron de l'armement dirigé par Monsieur de Boullay. Et celui-ci n'en était pas à son coup d'essai. C'est notamment lui qui assurait la première liaison régulière avec Jersey...

Des débuts difficiles

Mais dès ses débuts, le Félix-Faure joue de malchance. Une avarie de chaudière l'immobilise plusieurs mois. L'été 1899, il percute violemment le pont Boieldieu et abordant son ponton. Ce jour-là, on le crut perdu.
Au mois de juillet 1900, à la revue navale de Cherbourg, Le Félix-Faure est le paquebot sur lequel prennent place les officiers étrangers et les invités du président de la République.
La navette Rouen-Le Havre était estivale. On vendait les billets du 1er juin au 30 septembre. Aux escales, le Félix-Faure n'accoste pas. Des barques assurent le transbordement. Voilà donc un peu plus de deux ans que le paquebot est devenu un familier du fleuve quand ce beau rêve flottant va soudain par le fond...




Percuté par le Dynamo

Nous sommes dans la nuit du 12 juillet 1901. Le Félix-Faure aurait dû quitter le Havre ce vendredi à 6h du matin. Mais un brouillard à couper au couteau l'en avait empêché.  Ce n'est que l'après-midi, à 15h30, qu'il quitte la cité havraise pour s'engager le canal de Tancarville. A bord : dix hommes d'équipage et seulement quatre passagers. Deux hommes et deux femmes. On longe la rive droite pour contourner la boucle de Jumièges. Lorsqu'il le capitaine Dubois, de la passerelle, voit à cent mètres un steamer fondre tout droit sur lui...
Dubois actionne son sifflet. Mais il ne fonctionne pas. Il ne lui reste plus qu'à crier : Mais que faites-vous donc ! Machine arrière toute. Trop tard. Entre les feux d'Yville et de la Roche, au droit du Mesnil-sous-Jumièges, le Félix-Faure est percuté à tribord avant et se retourne de bout en bout. Il est poussé par le Dynamo, resté engagé dans ses flancs, jusque sur la rive gauche. Là, il s'échoue à très peu de distance de la rive. Voilà qui, au moins, ne gênera pas la navigation.
Battant pavillon britannique, le Dynamo, de la coopérative Wholesale, assure la liaison régulière entre Rouen, Liverpool et Manchester. Son gérant dans la capitale normande est James Marquis, 18 quai de la Bourse et son capitaine est Charles Cramp.

Le sauvetage des naufragés


De la rive, on a perçu les cris de panique des passagers. Tout près de là se trouve la ferme des Métairie. La femme n'est pas encore au lit. Elle réveille son mari qui enfile à la hâte ses vêtements et part prévenir Mazier, le brigadier des Douanes. De leur côté, le douanier Monquit, de service sur la berge et le brigadier Pellée qui reposait dans une cabane se portent au secours des naufragés.
Sur place, plusieurs canots sont à flot. Ce sont ceux de M. Decaux qui, le lendemain, devait livrer des fruits. Mais les passagers, marins et employés du restaurant ont été hissés à bord du Dynamo ainsi que leurs bagages. Dubois est le dernier à quitter le bord. Bientôt, il voit son navire sombrer. Seuls le mât et la passerelle restent émergés.


A 2h du matin, on débarque les rescapés qui sont recueillis dans une maison de voisinage. A 5h, M. Leroux les conduit à la gare de Moulinaux et de là ils purent regagner Rouen.
Il est 6h45 quand le Dynamo parvient à dégager son avant et remonter à Rouen par ses propres moyens pour s'y faire réparer. Le Félix Faure, lui, reposant par 7 mètres de fond, est considéré comme perdu. Déjà, les deux capitaines se rejettent la responsabilité de l'accident.
Au lendemain du choc, les ingénieurs des Ponts & Chaussées et des services de la Marine sont pessimistes. Parmi les experts, il y a Jacquemin, conducteur à Duclair. Le vapeur apique fortement de l'avant. Un scaphandrier reconnaît bientôt une blessure importante dans la carène tribord. La décision de renflouer le navire est prise mais il faut faire vite.

Un renflouement spectaculaire

Le 29 juillet, le matériel nécessaire est rassemblé autour de l'épave et les opérations commencent. L'objectif est une remise à flot pour le 23, voire le 24 août à la faveur de la marée de morte-eau.
Passons sur les détails techniques. Comme la mise en place d'un emplâtre sur la plaie béante du navire. Au soir du 23, deux bateaux pompes encadrent le Félix-Faure. Le renflouage fut fixé pour le lendemain, samedi, à midi. La savante opération terminée, un remorqueur passa une aussière à l'avant du naufragé et le tira vers l'aval. A 18h30, le Félix-Faure flottait de nouveau après 43 jours sous les eaux. Il passa la nuit au milieu du fleuve et, le dimanche, remontait en remorque à Duclair. Lundi, il était à Rouen pour monter sur le slipway.
Les réparations allaient durer cinq mois et s'élever à 80.000F dont la moitié pour les aménagements intérieurs.

Le succès de cette opération connu, le monde maritime mit chapeau bas. D'autant que dans la nuit du dimanche au lundi se leva un coup de vent qui sans doute aurait été fatal au Félix-Faure. Et nous aurait privé ainsi de charmantes cartes-postales...

Laurent QUEVILLY.


Sources


Mémoires des ingénieurs de France, volume 1, 1902.
Le Petit Parisien

Le Journal de Rouen








Haut de page