Sadi Carnot fut le président des grands centenaires de la République. Il fut surtout assassiné. Comment a-t-on vécu ces événements vus d'un village normand ? L'exemple de Jumièges...


Quand Sadi Carnot accède à la présidence de la République, le 3 décembre 1887, on n'a pas oublié ici qu'il fut le préfet de la Seine-Inférieure quelques années plus tôt. Carnot remplaçait Jules Grévy, chassé par le trafic de décorations mené par son gendre.


C'est sous le mandat de Carnot qu'il fut décidé de célébrer le centenaire de la Révolution française. La victoire électorale des Républicains sur les Monarchistes est encore fraîche. Fragile. Exalter les vertus de la République est un moyen de combattre l'agitation boulangiste.


Aussitôt le projet de centenaire lancé, nos élus jumiégeois y adhèrent avec enthousiasme. Le 28 avril 1889, le conseil municipal se réunit sous la présidence de Sever Boutard, en l'absence du maire, Achille Grandchamps, « l'oncle d'Arsène Lupin ».

Solennellement, notre méritant cultivateur à rouflaquettes lit une lettre du préfet Hendlé puis une circulaire du ministre de l'Intérieur. Martelés avec emphase, ces deux textes produisent leur effet sur l'assemblée. On décide aussitôt de rédiger une déclaration en s'inspirant «des sentiments de liberté et de patriotisme si éloquemment exprimés dans la lettre et la circulaire dont il vient d'être donné connaissance ».

La "tyranie" de l'abbaye


Un siècle après, comment voit-on 89 à Jumièges ? « Cette date marque la première étape du peuple français marchant à la conquête de son indépendance. » Mais, ici, on se souvient « surtout qu'à l'ombre de ces ruines grandioses qu'on admire aujourd'hui, naguère la résidence de la tyrannie et de l'esclavage, gémirent pendant de longs siècles des malheureuses victimes du joug le plus odieux. »

Dans sa ferveur républicaine, Sever Boutard est bien sévère. La presqu'île tenait sa prospérité des Bénédictins qui avaient introduits tous ces fruitiers dont on tirait depuis profit. Les élus de 89 avaient été beaucoup moins lapidaires, eux qui souhaitaient le maintien de l'abbaye, ne serait-ce sous forme de maison de retraite pour les religieux du département. La « dictature » de l'abbaye avait été telle que les Jumiégeois de l'époque avaient porté un ancien moine au poste de maire. Lors de l'enquête sur la pauvreté qui fut menée en 1788 dans tous le royaume, des critiques s'élevèrent ici où là contre des abbayes. Notamment celle de Boscherville. Pas une paroisse ne critiqua Jumièges.

Mais bon, en 1889, il fallait condamner fermement le régime féodal face aux monarchistes. Et puis, ajoute Sever Boutard, « ce jour coïncidant avec l'ouverture de l'Exposition universelle sera en même temps la consécration de la liberté du travail et de la Paix. »


Alors, le conseil de Jumièges estima de son devoir de s'associer au gouvernement « pour fêter dignement le centenaire de 1789 ». Deux arguments militaient en ce sens. Un : « marquer la pieuse reconnaissance envers ceux qui ont lutté et souffert. » Deux : « servir de leçon aux jeunes qui peut-être seraient tentés d'oublier trop vite les bienfaits qu'a laissé après elle cette époque à jamais glorieuse » Ces jeunes n'avaient rien de plus à se reprocher que leurs aînés qui, depuis la Révolution, avaient approuvé l'Empire, salué le retour de la Monarchie, applaudi au retour de la République avant de d'adhérer de nouveau à un régime impérial.


On vota ainsi un crédit de 150F prélevés sur les fonds libres. Il fut convenu de les employer de la manière suivante :

  1. Salves d'artillerie la veille au soir et le matin.
  2. Distribution aux pauvres.
  3. Revue des sapeurs pompiers.
  4. Collation des pompiers.
  5. Distribution des portraits de la famille Carnot aux élèves des deux écoles.
  6. Bal gratuit.
  7. Illumination de la mairie.


Certaines familles de Jumièges ont peut-être conservé ces fameux portraits offerts aux écoliers. Il serait prodigieux de les exhumer...

Le centenaire de la République

Le général Boulanger s'était suicidé voici des mois sur la tombe de sa maitresse quand il fut décidé de marquer cette fois le centenaire de la République. Il fut fixé à septembre 1892. A Jumièges, avec la mort de Granchamp, Boutard était devenu maire. Le programme arrêté fut sensiblement identique à celui des commémorations intervenues trois ans plus tôt.

Le 21 au soir et le 22 matin : salves d'artillerie et sonnerie des cloches.
A 10h : réunion du conseil municipal en mémoire de la proclamation de la République.
A 11h et demie : revue de la compagnie des sapeurs pompiers par M. le maire assisté de son conseil municipal, promenade militaire.
A midi : banquet.
A 4h : grand bal gratuit sur la place.
Le soir : illumination de la mairie et embrasement de la place publique.
A 8h : retraite aux flambeaux par la compagnie des sapeurs pompiers.
Les habitants sont invités à pavoiser et illuminer la façade de leur maison.

Nostalgiques du calendrier républicain...

Au soir du 22 septembre Boutard convoqua ses conseillers pour faire le point. Autour de lui : Delametterie, son adjoint, Jeanne, Paumier, Gruley, Renault, Lambert, Vauquelin et Barbey. Lafosse et Cabut étaient absents. Ainsi que Vestu, ce dernier étant « dangereusement malade ».
Pour répondre au désir du préfet, un compte-rendu fut rédigé. On « constate avec joie l'entrain apporté à la population à la fête de ce jour, les couleurs nationales flottant partout. » On applaudit « à l'empressement avec lequel la compagnie de sapeurs pompiers s'est prêtée au service commandé et à la confraternité vraiment républicaine qui a régné entre tous les convives au banquet public. »
Enfin le conseil de Jumièges « remercie les invités qui ont tous répondu à l'appel de l'administration et se sont joints au cortège. Puis, remontant par la pensée à cent ans en arrière, le conseil municipal évoque le bon et sain souvenir des courageux citoyens, membres de la convention nationale, qui proclamèrent, le lendemain de leur installation, que les actes seraient désormais datés de l'an un de la République française et leur adresse l'hommage de sa profonde et respectueuse admiration. »

La pensée de Sadi Carnot

C'est alors que l'un des membres du conseil cite « les sages et prudentes paroles prononcées l'un de ces jours derniers à Poitiers par le premier magistrat de la République ». Qu'a-t-il dit, Sadi Carnot ?
« Le pays veut la concorde et la liberté par dedans, la paix et l'estime du monde au dehors. La République saura les lui conserver... Il nous appartient de couronner l'œuvre de nos pères en ouvrant au pays l'ère nouvelle de la paix et de la concorde... »

Le conseil de Jumièges, « ému, remercie M. Carnot de ces patriotiques appréciations si bien en situation. Et, absolument confiant dans l'avenir que la République prépare à notre chère patrie (à qui seule elle peut donner « la concorde, la liberté et la paix », décide qu'elle figureront au procès-verbal de la séance de ce jour pour qu'elles soient ainsi portées à la connaissance des citoyens qui nous remplaceront ici dans un siècle. » Voilà donc qui est fait.
Les élus jumiégeois émirent le vœu que ces paroles « soient consciencieusement mises en pratique par les républicains d'aujourd'hui et de demain afin qu'au deuxième centenaire, en 1992, nos arrière-neveux puissent aussi pousser fièrement et sans crainte notre cri de ralliement d'aujourd'hui : Vive la République !  »

L'assassinat du Président

Ce bel élan patriotique fut frappé de plein fouet en 1894 quand, à Lyon, un anarchiste italien poignarda Sadi Carnot. Auteur de lois qualifiées de "scélérates" par les socialistes, Carnot avait refusé la grâce d'Auguste Vaillant, auteur d'un attentat contre la chambre des députés. Nous étions alors en plein scandale de Panama. L'émotion fut considérable en France et à l'étranger. Des manifestations eurent lieu contre la communauté italienne aux cris de "Dehors les étrangers !" Déjà...

Apprenant cet assassinat, Sever Boutard convoqua son conseil municipal « d'urgence et officiellement afin de marquer d'une manière publique la douleur profonde que ressent le conseil municipal en présence de la mort si tragique et si malheureuse du président de la République française. Il pense en être l'interprète en proposant d'adresser à Mme Carnot, à
sa famille et au gouvernement l'expression des sentiments de profonde tristesse ressentie par tous à la nouvelle de l'odieux attentat qui met une famille en pleurs par la perte de son chef vénéré et la patrie en deuil par la mort du plus grand de ses enfants. Le conseil tout entier s'associe au désir de M. le maire et le prie de transmettre à la famille de M. le président de la République et au gouvernement l'hommage de ses sentiments de respectueuses condoléances. »

Comme partout en France, les manifestations prévues furent reportées. Ce fut le cas à Jumièges où les fêtes patronales de la Saint-Pierre devaient avoir lieu le 1er juillet suivant. On adressa d'innombrables messages à la veuve de Carnot. Des gerbes, des délégations partirent pour les funéraille où la municipalité de Duclair fut représentée.

Sever Boutard pensif...

Caserio, l'assassin de Carnot, fut guillotiné deux mois plus tard en criant "Vive la République sociale !". Une loi vint interdire toute propagande anarchiste. Elle ne fut abrogée qu'en 1992, année du deuxième centenaire de la République qui, contrairement aux vœux de Sever Boutard, ne laissa pas un souvenir impérissable.


Source

Délibérations du conseil municipal de Jumièges numérisées par Martial Grain. Rédaction : Laurent Quevilly.