Par Laurent Quevilly-Mainberte
Ils nous semblent compter parmi les aborigènes de cette terre gémétique, les Deconihout, les Duquesne, les Boutard... Mais saura-t-on jamais quand nos ancêtres se sont sédentarisés ici. Sans doute l'étaient-ils déjà quand leur arriva un personnage: Philibert !

Voici quatre millions d'années, quand coulait l'Austreberte dans la plaine d'Yainville, Jumièges avait les allures d’une île dans les terres. (1)

Puis la rivière s'assécha. A la fin de l'âge de bronze, les hommes élevèrent un fossé défensif à l'entrée de la presqu'île. Méandre barré, elle retrouva ainsi son caractère quasi insulaire.

450 ans avant notre ère, les tribus celtes puis belges s'installent dans la région, la Seine leur sert d'axe de communication.

A la fin de l'âge de fer, les Gaulois renforcent ce rempart. Ils ont leur nécropole au Mesnil. Deux siècles nous séparent encore de la naissance du Christ. Cimbres et Teutons mènent ici des invasions.

Puis vinrent les Romains. La région des Véliocasses de Rotomagus (Rouen) et des Calètes de Juliobona (Lillebonne) est conquise par Jules César. Rouen devient la capitale de la Seconde Lyonnaise, une des deux provinces de la Gaule. Les Romains vont bâtir un castrum à Jumièges.

Puis, de Germanie, déferlèrent les Barbares: Huns, Vandales, Saxons... Après l'invasion des Francs, la région fait partie de la Neustrie. Rouen et son évêque Prétextat sont mêlés de près aux querelles sanglantes des successeurs de Clovis. Au point que le prélat est poignardé durant l'office  du 23 février 586.

L'histoire de la presqu'île de Jumièges va réellement débuter en 654 lorsque saint Ouen l'appelle pour fonder un monatère dans toute l'étendue comprise entre la boucle de la Seine et le fossé d'Yainville. Un territoire concédé par la reine Mathilde, l'épouse de Clovis II. Trous églises seront édifiées : l'église Notre-Dame, la chapelle Saint-Pierre et la chapelles des saints Denis et Germain. Mais qui est le fondateur de tout cela...


L’aura de Philibert
 

  

Philibert, Filibert ou encore Filbert, quelle que soit la tournure de son nom, voilà qui signifie le "Très brillant". Et il n'aura pas trahi son nom en rayonnant sur la civilisation chrétienne du VIIe siècle. En influant d'abord sur la destinée de nos ancêtres. Car si tous les propos qui suivent tiennent plus de l’irrationnel que de l'histoire, ils renseignent en tout cas sur la façon dont l’esprit des habitants d’ici fut façonné.


Gascon, il était fils... d'évêque. Empressons-nous de préciser que ce dernier accéda à l'épiscopat après la naissance de son fils.

Page à la cour de Dagobert, le jeune Filibert se lie avec saint Ouen. Ce sera son protecteur.

C'est peut-être à cette époque que notre futur abbé vient pour la première fois à Jumièges.
L'ancienne fortification dressée par les Romains servait en effet de pavillon de chasse aux rois.

 On retrouve bientôt Philibert à la tête du monastère de Rebais. La légende raconte encore qu'il y observait une drastique abstinence alimentaire. Le diable n'avait de cesse de l'inciter à manger. Un soir qu'il était repu, Satan vint lui caresser le ventre en lui assénant ce slogan qui a toujours du succès: " y'a bon! " Ce qui poussa Philibert à jeûner plus encore.

Comme Filibert se rendait chaque nuit en son église, le diable, toujours lui, l'accabla par trois fois. La première, il tenta de l'effrayer en revêtant l'apparence d'un ours.

Une autre nuit, il tenta de lui transpercer le cœur avec le fer d'un chandelier. La troisième enfin, il voulut lui interdire l'entrée en étendant bêtement les bras. Philibert, bien entendu, triompha de tous ces maléfices.

Naviguez à travers les siècles !


Tout cela pour dire que notre personnage est un abbé plutôt zélé qui se fait vivement contester parmi ses moines. Révolte. L'ordre rétabli dans son monastère, il effectue un voyage initiatique qui le mène jusqu'en Italie. Instruit de cette expérience, il se met en tête de créer une congrégation bénédictine en Neustrie. Là, à Rouen, il retrouve son ami saint Ouen sur le trône épiscopal. Ce dernier a justement dans ses plans l'érection d'un monastère sur la Seine. Un monastère qui marquerait bien son territoire et lui permettrait d'asseoir son pouvoir par la christianisation des autochtones. Alors, la reine Bathilde confie à Philibert le domaine royal de Jumièges. Cadeau empoisonné. Ces terres ingrates ne rapportent rien. Quant aux rares habitants !..


Des paysans méfiants, athées...

654. Les voilà nos ancêtres! Se nourrissant de fruits, de légumes et de poisson.
Quand Filibert arrive ici, en 654, il trouve en cette presqu'île un lieu sauvage, marécageux, rongé par les débordements de la Seine et couvert de bois. De la forêt, les loups et autres prédateurs menacent les animaux domestiques, les hommes. Les parties humides sont peuplées de reptiles, de crapauds et de légions d'insectes...

A 37 ans, Philibert parvient à fixer en cet endroit putride ces paysans méfiants, ignorants des évangiles, ne travaillant que pour leur nécessité propre et méprisés des puissants. Les associer à la construction d'un monastère est une gageure. Fut-ce au nom du roi ! 



















Représentation de saint Philibert
dans l'église de Jumièges.

Rusé, Philibert s'intègre à la communauté villageoise, confie peu à peu ses projets. Sur l'ancien castrum, quelques volontaires entreprennent bientôt l'édification de trois chapelles, soutenus par des moines venus de Luxeuil. L'une d'entre elles est édifiée à l'emplacement du village actuel et, par la suite, ne sera jamais reconstruite. Le chantier débute près d'un bras mort de la Seine, histoire de le mettre à l'abri de la fameuse barre, celle que l'on appellera bien plus tard le "mascaret " et qui remonte le fleuve en dévastant tout. On bâtit à l'emplacement de l'ancien castrum et quantité de vases sacrés sont extraits des fondations. Si bien que les moines composeront un orémus spécial pour intégrer ces instruments païens à la célébration de leur culte. 


Philibert défriche, déboise, charrie les pierres, taille le bois, manie le mortier. Il défriche tant que la légende prétend qu'on lui vola un jour ses chevaux de labour. Car il empiétait trop sur les terroirs de chasse. 

Mais les Jumiégeois le regardent faire avec un intérêt grandissant. D'autant qu'il leur donne le coup de main, le conseil approprié pour le rendement agricole. Et puis, il passe pour un guérisseur; Il se dira qu'il soignait les affections intestinales à l'aide de sources miraculeuses. En fait, les villageois boivent l'eau croupie des marais et succombent en masse. Philibert leur fait creuser des puits, endiguer et assainir les marécages... La mortalité baisse et ainsi naissent les légendes. 

Les terres cultivables s'étendent. Et Philibert les partage entre tous. Elles se couvrent de fruits aux doux parfums, de légumes, de grains et de vignes. Cette fois, son message passe. La prédication est l'une des principales fonctions de l'abbaye. Mais, dès sa création, Philibert instaure aussi la charité en destinant un dixième des revenus aux pauvres. Le terme de "Jumièges l'aumônier" trouve là son fondement. La construction d'un port permet au monastère de percevoir des droits de passage sur le fleuve. Souvent en nature. Les marchandises vont au commerce local mais aussi à des échanges avec l'Angleterre, l'Irlande où l'on rachète notamment des prisonniers. Les plus lettrés, comme saint Saëns, renforceront le rayonnement culturel de l'abbaye. Et puis les dons affluent...

655 : Philibert fait appel à des maîtres verriers pour décorer le cloître.

669 : éclipse de lune et grande épidémie.

Avec le rachat massif de vies humaines, Jumièges compte bientôt 800, 900 religieux, une école, une aumônerie, une scierie. Des nobles s'y retirent aussi. Philibert les accueille. Eux. Et leurs biens! Alors, il fait des envieux. Saint Wandrille, non loin de là, n'a pas eu le même succès avec les terres, pourtant plus opulentes, confiées par l'évêque. Quand le successeur de Wandrille, Lantbert, s'approprie la portion de la vaste forêt de Jumièges allant de Saint-Paul à l'église Saint-Denis de Duclair, Philibert porte l'affaire devant les tribunaux. Il vient de placer Austreberthe à la tête d'un monastère de femmes, à Pavilly. Or, la forêt en question est sur sa route. Problème de libre communication. En 675, saint Ouen règle le litige en accordant ces bois à un tiers: Saint-Denis de Duclair.

Jeté en prison
676. Tout juste défroqué de l'abbaye de Luxueil, Ebroïn endosse les habits de maire du palais. Et le maire du palais a plus de pouvoir effectif que le roi lui-même. En 676, l'incident éclate. Ebroïn a destitué, exilé même l'évêque d'Autun. Pire: il lui a fait crever les yeux, arracher langue et lèvres. Saint Léger subit courageusement son sort à Fécamp.

Philibert, fort de sa puissance, est alors le seul à venir tancer Ebroïn à Paris. Piqué au vif, le tyran mûrit sa vengeance. Il fait rédiger un faux par un talentueux copiste. Une lettre compromettante où Philibert charge saint Ouen et entend lui ravir son siège épiscopal.

 La missive arrive bien entendu entre les mains de l'archevêque de Rouen qui n'en croit pas ses yeux. Après tout, son vassal n'a-t-il pas ses entrées directes à la cour. 

Accusé de relations coupables

Des voix vont aussi accuser Philibert de relations coupables avec Austreberthe. En outre, disait Ebroin, Philibert avait déposé dans les trésors royaux une immense quantité d'or et d'argent, pour acheter à ce prix la faveur du roi. Son but en agissant de la sorte était de le faire bannir à perpétuité de son siège épiscopal, afin de s'y installer lui-même.

Bref, l'abbé de Jumièges est jeté en prison à Rouen, dans la sordide tour d'Alvarède autrement appelée la Poterne. Ce sera plus tard une possession de l'abbaye. La tradition veut qu'une musique céleste accompagnât son arrivée et que toutes les chauves-souris se blotirent, terrorisées, avant de prendre la fuite. L'infâme cachot devint alors un lieu d'agréable odeur. 

Pour Philibert commençait une disgrâce qu'il avait prédite. Ce fut quand un diacre déroba la croix argentée du monastère. Le vol ne fut découvert qu'à l'aube du neuvième jour. "Eh bien, lança Filibert, le monastère restera autant d'années sans pasteur qu'il a été de jours sans croix ". Et neuf ans passèrent effectivement avant que Philibert ne se réconcilie définitivement avec saint Ouen. 

Entre temps, il fut vite libéré de sa tour, saint Ouen comprenant sans doute sa méprise. L'abbé de Jumièges ne reprit pas la route de son abbaye pour autant, préférant l'exil tant qu'Ebroïn régnerait sur ces contrées. Le siège abbatial inoccupé, personne n'ose prendre le gouvernement spirituel de Jumièges. La peur d'un soulèvement, d'une malédiction. Un religieux tenté par l'aventure n'est-il pas mort immédiatement dans d'affreuses souffrances.

Le départ de Philibert

Frappé de disgrâce, ayant réglé la vie monastique de Jumièges, Philibert se résolut à quitter la Normandie pour se réfugier auprès de l'évêque de Poitiers. Là, dans l'Aquitaine indépendante, jusqu'au sud de la Bretagne, il mena croisade contre le paganisme. Déclinant toute mission de prestige, il jeta enfin son dévolu sur l'île désolée d'Hério, antique nom de Noirmoutier. Avec en tête la construction d'un nouveau monastère. Ou plutôt d'une véritable entreprise. Un travail de Titan. Pour ce faire, il va appliquer strictement la même méthode expérimentée déjà à Jumièges : immersion dans la population, aide et conseil aux paysans, sélection des plants pour un meilleur rendement, assèchement des marais, aménagement d'un port... 

Là aussi, on attribue à ses prières l'échouage de quelque 240 marsouins entre les mains d'une population affamée. Doté de juteuses possessions, Philibert va développer ainsi le commerce avec le continent. Le voilà qui édifie une église paroissiale, jette les fondations d'une abbaye sur les plans de Jumièges. Il est flanqué du reste de quelque 80 moines constructeurs déjà présents à ses côtés en Neustrie. Mais sur cette île, il fera mieux en remblayant d'immenses espaces pour y dessiner des marais salants. Là où près de mille ans plus tard, les Jumiégois iront s’approvisionner avant de partir pour Terre-Neuve. 

Sur ses indications, varech et goémon fertilisent le centre de l'île tandis que croissent vignes et vergers. En peu de temps, c'est l'opulence. D'Hério, Philibert poursuit la conquête spirituelle du Poitou. Mais regrette toujours Jumièges. Ebroïn ayant été assassiné, il y retournera en 683 pour rétablir la discipline, tomber dans les bras de saint Ouen, fonder un nouveau couvent de femmes à Montivilliers. Puis Philibert retrouve à Noirmoutier la grotte où il vit en ermite et trépasse le 25 août 685 à l'âge de 70 ans, affublé d'une trentaine de miracles.

Un siècle et demi plus tard, les Vikings à leurs trousses, les moines fuiront sur les routes avec les reliques du saint. Quarante années de pérégrinations parsemées aussi de récits miraculeux. Philibert repose aujourd'hui à Tournus.

Homme de légendes

L

e souvenir de saint Philibert est conservé en de nombreux lieux de France, tels Saint-Pourcin-sur-Sioule, Tournus, Noirmoutier, la Bretagne et bien sûr, Jumièges. Philibert, le faiseur de miracles, a laissé à Jumièges de nombreuses légendes. Si bien que l'on compare cette presqu'île à la Bretagne pour sa densité en récits fantastiques. La plus connue est celle des Enervés. Nous lui consacrons un chapitre spécial. 

Il en est d'autres. Alors que moines et habitants criaient famine, Philibert s'adressa directement à Dieu et, à l'heure du reflux, vinrent s'échouer des cétacés. Juchés sur des barques, armés de harpons, les Jumiégeois purent ainsi en tirer nourriture et huile d'éclairage à satiété. 

La légende la plus populaire est toujours rappelée par un petit sanctuaire forestier. Le linge de l'abbaye de Jumièges était lavé à Pavilly par les nones de sainte Austreberte. Un âne avait été dressé pour effectuer la navette entre les deux monastères. Quand il fut dévoré par un loup. C'est Philibert, aux yeux de certains, qui dompta lui-même le prédateur, encore le diable à coup sûr, et le condamna à effectuer la tâche à son tour. Ce dont il s'acquitta docilement jusqu'à la fin de ses jours…

Il est dit encore que Philibert , Wandrille et Ouen avait pour habitude de se retrouver en la chapelle Saint-Amand-de-Goville pour "parler des choses de Dieu". En 1860, il ne restait plus qu'un mur et une portion de cimetière de cet édifice qui achevait de tomber dans la Seine. La biographie de Filibert nous apprend encore ceci :

« Un jour que l'homme de Dieu se promenait dans le cloître, saint Saëns, cellérier du monastère, l'aborde et lui déclare que l'huile manque pour l'entretien de la lampe de l'autel.

—    Mais, réplique saint Filibert, n'y a-t-il plus une seule goutte d'huile? 

—    II en reste encore une demi-livre, vénérable abbé, et j'ai cru la devoir réserver pour le service des hôtes ou pour vous. 

—    Eh bien ! mettez ce reste dans les lampes, et sachez que nous aurons bientôt, grâce à Dieu, de l'huile pour toute l'année.

En effet, ajoute l'hagiographe, vers le soir on reçut la nouvelle qu'un navire, frété à Bordeaux, était entré au plus prochain port de mer avec une cargaison de quarante muids d'huile à brûler. C'était un envoi des amis de saint Filibert.»

Bref, on dira mille choses de Philibert. Qu’un voleur emporta ses gants, qu’il donna son nom à une variété de noisettes, la noix de Filebert. 

Mon grand-oncle, Pierre Chéron, rapporta dans les années 50 cette autre légende. Philibert venait de défendre sans succès, les intérêts de son abbaye auprès de Dagobert. Épuisé du voyage, il s'endormit sur une souche en forêt de Jumièges, secoué de mauvais rêves. Quand une clarté le réveilla. Jésus, siégeait là sur une autre souche, entouré de ses apôtres. Il le rassura doucement sur l'avenir du monastère. Et s'évanouit avec sa cour. Jumièges prospéra. En reconnaissance, à l'endroit béni où apparut le Christ, Philibert fit planter un chêne, encerclé de douze autres. Bien plus tard, le chêne principal ayant grandi, on y découvrit la statue de la Vierge. Le curé de Jumièges l'accueillit en son église. Mais on la retrouva au matin dans son arbre. Et il en fut ainsi chaque jour. Jusqu'à cette nuit où, apparaissant au portier de l'abbaye, Marie se fit enfin comprendre. Du chêne les moines firent une chapelle de bois. Et plus jamais la mère de Dieu ne quitta son sanctuaire forestier. 

Aujourd'hui, quand vient le mois de Marie, on s'y rend toujours en procession...

A Philibert succéda Achard, Aicadre de son vrai nom. Comme son illustre devancier, il allait laisser sa légende dans la mémoire de nos ancêtres. Son abbatiat ne dura pourtant que cinq ans...

Saint Aicadre ! Nos ancêtres, qui le vénéraient, préféraient l’appeler Achard. Mais d’abord, qui était-il ? Bien né, il est fils d’un noble couple de Poitiers : Anschaire et Ermène. Officier dans les armées du roi Clotaire, ce père rêve tout naturellement d’une carrière militaire pour son héritier. La mère, elle, a bien failli perdre la vie en mettant son enfant au monde. Elle le voit plutôt serviteur de Dieu. Alors, à 10 ans, notre chérubin s’en va suivre l’enseignement d’Ansfrid, le vieux moine de l’abbaye de Saint-Hilaire. Deux ans. Puis il rejoint celle d’Ansion où, profès, on lui attribue déjà foule de miracles. Avertis par des anges, boiteux, aveugles, malades de toutes sortes accourent jusqu’à lui pour repartir guéris. Jusqu’au jour où Achard s’en retourne voir son père. Il lui dit renoncer à son héritage, le conjure d’en doter l’Eglise. C’est ainsi Anschaire offrit ses terres du Quinçay au saint homme de l’époque : Philibert ! Il y fit même construire une église, un monastère. Venus de Jumièges, quinze religieux formèrent le premier noyau de la communauté. Quand, persécuté par Ebroïn, Philibert vient se réfugier en personne au Quinçay, les qualités d’Achard le séduisent. Il lui confie la direction de cette nouvelle maison…

La Hache en feu de Satan


682.
Ebroïn est mort. Philibert s’en retourne à Jumièges. Avec l’idée d’en repartir très vite pour Noirmoutier. Alors, il fait appel à Achard pour lui succéder. Bientôt naissent les premières légendes que se répèteront nos aïeux. Un jour, la communauté est aux champs dans la presqu’île. Soudain, Achard aperçoit Satan qui, une cognée de feu à la main, s’acharne à couper un gigantesque pommier. Sa chute tuera à coup sûr plusieurs religieux. Alors, l’abbé hurle, se signe. Et le démon s’enfuit… Etonnement des moines qui n’ont rien vu de la scène. Simplement perçu les cris. Achard leur montre alors le tronc à demi scié. Et de sa morsure s’échappe une odeur pestilentielle ! Aux branches pendouillent des pommes noircies qui partent en cendre dès qu’on les touche. « Vite, lancent les religieux, abattons-le ! Surtout pas ! s’interpose l’abbé, sa vue vous rappellera de rester toujours en garde contre le démon ! »

Ah, le démon ! Une nuit, Achard le surprend encore rôdant autour des dortoirs. Seulement Satan ne peut y entrer : comme à son habitude, l’abbé vient d’aperger les lieux d’eau bénite ! Ainsi est son habitude de veiller chaque soir sur le sommeil de ses frères. La croix dans une main, le vase sacré au bout de l’autre. Furieux, le diable s’en prend à la lampe qu’il tente d’éteindre en lançant vers elle toutes sortes d’objets. Achard brandit sa croix et goupillon. Et pourchasse victorieusement l’intrus qui se jette par une baie vitrée, laissant dans son sillage une horrible puanteur.

Un autre jour, et précisément un samedi, Achard demande à un frère de le tonsurer. De son siège, il remarque une curieuse figure humaine en train d’écrire. « Que notes-tu là ? lance l’abbé qui a bien sûr reconnu le malin. Qu’un serviteur de Dieu use du sien pour le faire travailler à une heure indue ! » La coutume veut en effet que le repos dominical des moines débute la veille à none. Or, l’après-midi est déjà bien avancée. « J’ai péché, consent Achard, mais toi, retourne où il t’appartient d’être. » Le fantôme s’estompe. A demi rasé, Achard court à l’église, se prosterne sur le pavé, implore le pardon. Et ses cheveux repoussent alors pour retrouver leur état antérieur… 
Il est une autre légende encore qui vous dira que les gants d’Achard demeurèrent suspendus durant des heures sur un rayon de soleil.

Face aux incursions répétées du diable, il est paraît-il une phrase que répétait souvent Achard : « Seigneur, veillez sur mes religieux. Retirez-les plutôt de ce monde que de les laisser tomber dans le péché. » Son souhait va bientôt se réaliser…

Lire les légendes de saint Achard:

L'épidémie devient légende


vers 687. Voyant sa fin proche, l'abbé souffre de laisser sa communauté en proie au relâchement. Il prie le Seigneur de lui venir en aide. La nuit suivante, parcourant le dortoir, un ange lumineux lui apparaît. Il est aux prises avec le diable dont les yeux jettent du feu. L’envoyé de Dieu en eut vite raison. L'ange peut enfin s’adresser à Achard : « Dieu t'as exaucé. Les frères que je toucherai de ma baguette seront appelés à la gloire de Dieu. Mais ils reviendront assister à ta propre mort pour t’emmener à ton tour vers le ciel. J'en laisserai cependant quelques-uns afin de continuer l'œuvre de Jumièges. Dis à tes frères de se préparer rapidement au départ. » Ainsi, de couche en couche, l’ange toucha-t-il de sa verge la moitié de quelque 900 dormeurs. Portant ses choix sans hésiter. L’ange s’en allait quand Achard le retint : « Comment pouvez-vous partir alors que reste ici le démon au risque de perdre mes frères ? 
- Ne crains rien, Dieu l’a voulu ainsi ! La simple vision du diable leur  donnera le désir d'expier sur terre avant de monter au ciel. »


Manifestement, les frères n’ont rien vu de tout cela. Ni ange. Ni démon. Au matin, après une nuit de prières, Achard les réunit : « N’avez-vous rien entendu durant le temps du sommeil ? » Les uns dirent avoir processionné en rêve comme au jour de Pâques. Ils se voyaient marcher vers une église de montagne ornée de pierres précieuses. Les autres avaient entendu leurs frères invités à la table d’un grand prince. Mais pour leur part, un hérault les avait prié d’attendre. Achard leur expliqua alors le sens de ces images. Frissons dans l’assistance. Instruits de leur sort, les élus se préparèrent donc au voyage, jeûnèrent trois jours, pleurèrent tous leurs péchés. On en voyait prostrés face contre terre. D’autres se flagellant. Le dimanche matin, dans la salle capitulaire, On tint un chapitre où celui qui allait mourir alternait avec celui qui resterait en vie. Tous entonnèrent le chant du triomphe. Jusqu’au moment où le visage des élus se fit resplendissant, leur attitude céleste. Ce furent des embrassades avant que les partants ne s’abandonnent au sommeil éternel. D’abord un premier cent. Puis deux, puis trois puis un quatrième le soir. Bref, les départs s’échelonnèrent à tierce, à sexte, à none et vêpres. D’autres vous diront sur trois jours. Et dans d’horribles souffrances tandis que les survivants pleuraient de ne point les suivre. Une semaine dura les funérailles. On enterra les corps en un même cimetière. Chacun en un cercueil de pierre. Qui s’écria alors ceci ? « Que ce monastère est heureux ! que cette terre est riche ! que ce champ est précieux de posséder dans son enceinte ce trésor inestimable ! »

Une épidémie est sans doute à l'origine de cette légende dont circulèrent plusieurs versions. A cette époque, le chroniqueur d’un autre monastère relate la mort de cent trente religieux emportés par la peste en peu de jours. De quand date cet événement fabuleux? 684, avancent certains. L’année de la mort de Philibert à Noirmoutier. Et justement, voilà qu’un ange se présente encore à Achard : « L’heure de votre récompense n’est plus éloignée. Votre frère, l’abbé Philibert, vient lui-même de quitter ce monde pour entrer dans les royaume éternel. Vous recevrez aujourd’hui la nouvelle de sa mort. » A cette annonce, on fit cérémonie en l’honneur du père fondateur. Achard rassembla encore ses frères pour les exhorter à la charité. Puis il s’isola sept jours, préparant son salut. Enfin, entouré une dernière fois par la communauté, emporté par une fièvre qu’il avait tenue secrète, il prodigua ses ultimes conseils, désigna le lieu de sa sépulture parmi les 400. Un détail anéantit la chute de cette histoire : Achard est mort le 15 septembre de l’an 687. Trois ans après Philibert.

Reste que fut grande la vénération populaire à saint Achard. On l’invoquait notamment contre la folie, le mal de Saint Achaire. Il fut même mis à contribution pour tenter de guérir le roi Charles VI. Les tombeaux des martyrs furent, selon la tradition, l’instrument de moult miracles. Si bien que l’on accourait de partout pour implorer leur assistance. Ils furent transférés paraît-il du cimetière au cloître. Mais quand ? Chaque 15 septembre, les moines fêteront Achard en grande pompe. Cent cinquante ans après cet épisode, avance quelqu’un, on invoquait encore les 400 martyrs contre les tentations du diable. Au IXe siècle, une église fut construite en son honneur dans l’enceinte de l’abbaye. Elle tomba vite sous les coups des Normands. Dans les derniers temps de leur présence, affirme Deshayes, les moines dégradèrent volontairement un bas-relief qui rappelait le grand départ vers le ciel. Dans le cloître, une fresque était encore visible à la Révolution.


687 : abbatiat de Cochin, 3e abbé.



724 : abbatiat d'Hugues, 4e abbé. On nous le présente comme le fils du comte de Champagne et neveu de Charles Martel. Il fut élevé par son aïeule paternelle qui lui inspira ses sentiments religieux. Appelé à la vie monastique sous Achard, il aurait cumulé plusieurs charges: Jumièges, Fontenelle, l'épiscopat de Rouen, les églises de Bayeux et Paris. "Non par cupidité, s'empresse de souligner l'Eglise, mais pour préserver leurs biens contre les séculiers." Retiré à Jumièges, il mourut le 9 avril 730 et fut dès lors honoré ici comme saint ainsi qu'à Rouen.

730 : Hildegard, cinquième abbé.

v. 750 : Droctegand, sixième abbé.

v. 787 : Landric, septième abbé.


790 : internement à Jumièges du duc de Tassillon, à l’origine de la légende des énervés:  

v. 814 : Adam, huitième abbé.


v. 820 : Hélisacar, neuvième abbé.


822 : Grande famine.

On ne connaît pas les dates des 10e et 11e abbés qui se succèdent rapidement: Angilbert, Angésise (abbé de Fontenelle). On ne sait si ces deux personnages ont réellement gouverné Jumièges


v. 830 : Foulques, douzième abbé.


833 : brefs abbatiats de Ricbodon et Baudri, 13e et 14e abbé.
837 : abbatiat d'Héribert, 15e abbé. Le 7 juin, on procède à la translation du corps de Philibert à Noirmoutiers alors que les Normands dévastent les îles de la mer britannique.


Laurent QUEVILLY.



Pour suivre: Des Vikings
aux Normands

 

(1) Heurteauville était sans doute une île aussi jadis. Avant que les tourbes de la Harelle ne comblent le bras de Seine qui séparait cette terre de la falaise de Caveaumont.

Vos réactions


Chanteloupien
a écrit le 07/06/2011 : Je suis content de pouvoir sans me déplacerprendre note des faits et gestes de cette fabulueuse histoire de l'abbaye, quel domage de la voir en ruine, merci ! et bravo pour le travail...