Entre Ducler et la Fontaine,
c'est le plus profond de Sayne
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Enfant, lorsque l'on me conduisait à Rouen, je m'écriais souvent en découvrant la chapelle de La Fontaine : "Voilà le mont Saint-Michel !" Ses constructions perchées à flanc de colline évoquaient un décors de conte de fées...
 


Depuis le XIVe siècle, le hameau appartenait au seigneur d'Anneville, situé sur la rive opposé, si bien qu'un passage d'eau existait pour le pardon de la sainte Anne, patronne de la chapelle.

Un très ancien manuscrit décrit ainsi l'endroit :

« Fontaine-sur-Ducler est un passage et un petit port de la rivière de Sayne distant de trois lieues de Rouen, sur le grand chemin tendant au bourg de Ducler.

« La cause de sa dénomination est d'une fontaine qui sourd non guère loin de ce lieu, laquelle estant grossie et capable de faire moudre un moulin va incontinent se perdre dans Sayne.
«
Aux jardins et masures d'icelui lieu croissent d'excellents fruits comme pommes de raynette, poires, prunes et raisins de haulte branche, desquels l'on faict un petit vin blanc et vermeil, aussi du verdjus.
«
Soulloit avoir en iceluy lieu un manoir seigneurial tout faict de pierres de tailles, flanqué de quatre tourions; situé sur une assise au pied des bois et de la montagne, regardant sur la rivière de Sayne.

Un repaire de voleurs

« L'on estime qu'il fut basty pour la sureté des passants et les garder des voleurs qui repairoient en ces quartiers, ou pour commander sur Sayne à tous les bateaux et navires avallant et montant.

« D'autres tiennent qu'en ce manoir estoit la meute et retraicte du seigneur, car toute ceste coste chargée de bois fut jadis fort renommée pour la chasse des cerfs, des loups et sangliers.

« Le manoir estant demeuré imparfait ou ayant esté ruyné du comble seulement, fut depuis convert par le  seigneur temporel en une chapelle de St-Jacques-Saint-Philippe, où il y a pellerinage le ler Jour de May. Il appartient au sieur de Montigny (sic) Balzac, au droit du feu amiral de Graville, seigneur d'Ambourville.

« La Fontaine susdite n’est qu’un hameau éloigné de la parroisse de Hénouville, laquelle est située au dessus des bois ; à raison de quoy la chapelle susdite sert aucune fois de secours à ceux de ce hameau.

Le plus profond de Sayne

 
« Les matelots et passagers de ce lieu disent ordinairement : Entre Ducler et la Fontaine, c'est le plus profond de Sayne. La raison est que les côtes et les îles qui sont proches et dedans cette rivière rétrécissent, et font enfler plus qu'en autre endroit qui soit depuis Rouen jusqu'à la mer.»

 


Croquis des années 1820...


La chapelle Sainte-Anne
Plus près de nous, un guide du voyageur nous parle ainsi de La Fontaine :
« Trois quarts de lieue avant Duclair, au hameau de la Fontaine, on voit les ruines d'un ancien édifice, connu sous le nom de chapelle Sainte-Anne.
Il n'en reste qu'une seule chambre, ornée d'une cheminée curieuse, sous le double rapport de la construction et des ornements. De la Fontaine à Duclair, la route, presque tirée au cordeau au pied d'une chaîne de rochers abruptes, est d'un effet sauvage et pittoresque. Là, de pauvres familles ont creusé leurs habitations souterraines.»
Guide du Voyageur, Ernest Breton, 1841.

La Fontaine avait son poste de douane. En avril 1842, le sieur Lépagnol, sous-lieutenant, était occupé à lester de blocs de pierres un navire anglais mouillé face l'Anerie. Quand, passant sur la planche d'embarquement, il tombe avec sa brouette à la Seine. Napoléon Champagne, un maçon de Duclair, se jette alors à l'eau et ramène à bord Lépagnol sain et sauf. Champagne avait plusieurs sauvetages à son actif...


La Fontaine avait aussi son chapelain. L'abbé Fannonel le fut de 1885 à 1892, date de sa mort. Il fut inhumé à Varengeville en présence de 25 prêtres et de Jean Darcel, le châtelain du pays. Voici le compte-rendu de ses funérailles :
La Fontaine. La mort vient encore de choisir une victime dans les rangs du clergé. M. l'abbé Fanonnel, chapelain de la Fontaine, près Duclair, depuis sept ans, et ancien curé de Saint-Nicolas du Havre, où il avait dû résigner les fonctions pastorales pour raison de santé, a rendu son âme à Dieu la nuit du 21 au 22 de ce mois. On peut dire de lui qu'il s'est pieusement endormi dans le Seigneur, puisqu'il a été trouvé le matin dans l'attitude du sommeil. Mais si sa mort a été soudaine, aucun de ceux qui l'ont connu ne pourra penser qu'elle ait été imprévue ; car il s'y préparait depuis longtemps.
Le petit hameau de la Fontaine, comme toutes les paroisses par lesquelles il a passé, ont pu apprécier la dignité de sa vie, sa piété envers Dieu, son zèle pour le salut des âmes, sa charité pour les pauvres, sa bonté et son aménité pour tous. Prêtre partout, ami fidèle, ses conseils étaient recherchés par ses frères dans le sacerdoce et aussi sûrs que son affection. Il attirait à lui les cœurs par une certaine courtoisie et cette politesse de bon aloi qu'on rencontrait si souvent dans l'ancien clergé de Rouen et qu'il avait puisée dans le milieu sacerdotal où il avait été élevé.
Il ne connaissait pas de joie meilleure que celle d'obliger et de rendre service, ne comptant jamais avec sa santé, même quand elle fut ébranlée ; allant souvent jusqu'à la témérité, dès lors qu'il s'agissait de suppléer un confrère empêché ou malade.
Les témoignages sur ce point seraient faciles à recueillir et nombreux même dans ses dernières années. Et cette qualité de son cœur avait sa source dans la foi et dans la haute estime qu'il avait conservée du ministère pastoral. Il avait pratiqué pendant plus de vingt ans le dévouement du pasteur qui se donne et se sacrifie toujours pour que le desservice de la paroisse ne souffre jamais. A Saint-Valery-en-Caux, où son nom est encore prononcé avec respect; à Epretot, à Iiolleville qu'il a affectionné d'une manière toute particulière et où il a choisi sa sépulture, et surtout à Saint-Nicolas du Havre, où il s'est usé prématurément; partout il a laissé, avec des regrets, le souvenir d'une activité infatigable et d'un zèle éclairé, qui n'eut jamais d'autre mesure que le soin des âmes assuré et le devoir accompli.
Il était de la race des prêtres qui édifient l'Eglise de Dieu et qui lui font honneur.
Ses obsèques ont prouvé que nous restons au-dessous de la vérité dans l'éloge de ce digne prêtre. Tous les habitants du hameau, et à leur tête M. Jean Darcel, !e grand bienfaiteur du pays, l'ont accompagné à l'église de Saint-Pierre-de-Varengeville, et vingt-cinq prêtres, dont quelques-uns venus de loin, lui formaient à l'absoute une couronne d'honneur.
A Rolleville, sa paroisse privilégiée, même démonstration d'estime et de respect. Vingt-deux prêtres étaient présents. La population entière s'est groupée autour des restes mortels de son ancien pasteur. Etaient là également le conseil de fabrique et tout le conseil municipal, qui s'est, dans cette circonstance, grandement honoré en donnant officiellement cette marque de sympathie au regretté M. Fanonnel. Quand on sait combien d'ordinaire l'oubli gagne vite les cœurs vis-à-vis des absents, il était vraiment touchant de constater jusqu'à quel point cette bonne et belle paroisse de Rolleville était restée attachée à un prêtre qui l'avait quittée depuis dix-huit ans. Il nous est donc permis de dire de lui en finissant : Dilectus Deo et hominibus. Il a eu le secret d'être aimé de Dieu et des hommes.


En 1898, l'abbé Bourdon occupait cette charge. En 1913, c'était l'abbé Agasse. Il semblerait qu'un ermite ait encore vécu là durant la Grande guerre.