Les feux de l'amour au Trait


Saura-t-on jamais le fin mot de l'histoire. En 1892, coup sur coup, deux incendies se déclarent au Trait. Un seul homme est visé...

Il y avait maintenant dix ans que la locomotive poussait au-delà de Duclair pour atteindre Caudebec. Employé à la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest, Jean-Baptiste Gauthier était poseur de rails et vivait au Trait, paisible village alors administré par le sieur Sécard. Oui, paisible village. Or, voilà que par une belle nuit d'août 1892, le feu se déclare dans la maison de Jean-Baptiste. Plus de peur que de mal. Mais les dégâts sont suffisamment importants pour que le cheminot soit contraint de rejoindre son père qui, à 600 mètres du bourg, assure le gardiennage d'une ferme. 

Et un deuxième incendie

Huit jours à peine se sont écoulés, et voilà qu'un incendie, plus violent celui-là, se déclare à nouveau et détruit l'habitation des Gauthier. Cette fois, c'est une perte de 15.000F pour la propriétaire, la veuve Leroy. Quant au père Gauthier, son préjudice s'élève à 400F. Et il n'est pas assuré...

Ces deux sinistres rapprochés ont de quoi intriguer le parquet de Rouen qui en avise la gendarmerie de Duclair. Si bien que, très vite, le capitaine Gaget accompagne un beau matin M. Camus, juge d'instruction, flanqué de MM. Lefresne, substitut du procureur de la République et Doray, greffier. Premier constat : le mode opératoire est le même dans les deux cas. Une main criminelle a embrasé la toiture en chaume. Reste à mener l'enquête...

Durant toute la journée, Camus interroge la veuve Leroy, les occupants de la maison, les proches voisins. C'est que les incendies criminels sont alors fréquents dans la région. Boscherville vient d'en connaître une quinzaine en deux mois et un fils de famille a été embastillé. Ici, doit-on imputer les faits à ces nombreux vagabonds qui couchent la nuit dans les granges, les étables et y mettent le feu si jamais on leur refuse le gîte. Gauthier père et fils sont cependant formels : aucun chemineau ne s'est présenté à la ferme ces temps derniers. 

Des soupçons
En tout cas, c'est bien le fils Gauthier qui était visé. Mais pour quel mobile ? En veut-on à sa vie ? A son seul mobilier ? Et qui ? La victime a son idée sur la question. Voici peu, il a évincé un gars du village auprès d'une jeune fille de 22 ans : Joséphine Marie Crevel. A présent, Gauthier doit se marier avec elle... Seulement, l'homme sur qui se portent ces terribles accusations a la meilleure réputation du monde. Mieux: au moment où le feu s'est déclaré chez Gauthier, il dormait profondément dans sa chambre. Du moins l'affirme-t-il. Et c'est ce que confirme son logeur qui, entendant chez ses voisins les cris de « Au feu ! » a dû tambouriner à toute volée à sa porte pour parvenir à réveiller ce suspect qui n'en est pas un.

A sept heures et demie du soir, les magistrats, bredouilles, quittent le Trait sans avoir pu appréhender aucun coupable... Deux mois plus tard, Gauthier épousa sa promise.

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