Chargée de 73 tonnes de plâtre cru, la Maria, galiote hollandaise, avait fait naufrage sous le château de Landin, là, au milieu du fleuve, à quelque 2 km en amont du passage de Jumièges. En 1844, un original va tenter de la renflouer...

Galiote hollandaiseHistorien d'Harfleur, Jean-Baptiste-René Viau était un érudit. Mais aussi un génial inventeur: celui de l'hydrostat. Une machine capable de soulever du fond de l'eau et ramener à la surface des masses submergées. Il avait remarqué que des grains de raisin, plongés dans un verre de Champagne, remontaient rapidement à la surface du liquide.

Type de galiote hollandaise coulée à Jumièges
D'un petit tirant d'eau, sans mat de misaine,
elle
effectue le petit et le grand cabotage.
 
Certes bien d'autres, avant lui, avaient déjà fait cette observation. Mais aucun ne s'y était arrêté. Tandis que Viau, habitué aux spéculations scientifiques, comprit quel parti on pouvait tirer de ces procédés de la nature.

Le principe de son invention rappelle le phénomène observé sur le cadavre d'un noyé. Après avoir séjourné au fond des eaux, il remontera à la surface grâce aux gaz développés dans les cavités du corps par la décomposition.

L'hydrostat consiste en un ponton solide et léger : deux soupapes sont ménagées, l'une dans sa base, l'autre à sa face supérieure. On conçoit facilement qu'en ouvrant ces deux soupapes l'eau pénètre dans l'intérieur du ponton par l'ouverture inférieure, tandis que l'air sort par l'ouverture supérieure. On peut ainsi faire descendre cet hydrostat jusqu'au navire dont on veut opérer le sauvetage. Des plongeurs les fixent solidement l'un à l'autre; cette première opération terminée, on ferme la soupape supérieure. Après quoi, on ouvre un robinet de communication entre deux réservoirs superposés à l'intérieur du ponton. L'un contient de l'acide chlorhydrique ou muriatique, l'autre de la chaux carbonatée. Ce générateur laisse aussitôt échapper une quantité de gaz acide carbonique qui déplace l'eau en la faisant sortir par la soupape inférieure. Et l'appareil remonte bientôt au-dessus des flots avec la proie qu'il leur arrache.

 
Soutenu par Le Havre, boudé par Rouen


Viau avait effectué de premiers essais dans la rivière d'Harfleur en juillet 1838. Puis emporté l'adhésion des capitaines havrais avec une démonstration spectaculaire. Le renflouement de la  Maria lui offrait l'occasion d'expérimenter enfin son invention.

Viau a reçu le soutien financier de la Ville du Havre. Une promesse du Département. Mais rien de Rouen. Ce qui diminue de moitié ses moyens. Il ne cesse de pester contre Jean Rondeaux qui, manifestement, lui met des bâtons dans les roues. Président du tribunal de commerce, élu poitique et consulaire, c'est l'homme fort de la capitale normande.


La Maria repose sur un fond de vase molle. Mais la coque reste cependant dégagée. Viau estime à 50 000 kilos le poids de la galiote. Or, son ponton ne peut en soulever que 16.000. Il faut donc délester la Maria d'une partie de sa cargaison. Commencer par soulever la proue, puis la poupe, bref, opération délicate...


C'est au pied du château du Landin qu'eut lieu le renflouement de la Maria.
Sur cette image, on distingue bien le trou des Hoguettes et celui des Hogues qui découpent la rive droite

Un travail de fourmi


Le 19 avril 1844, René Viau s'établit sur l'épave. Son radeau mesure 4 m de long sur 2 m de large. Il dispose d'un bachot pour ses allées et venues, « et une pince, un peu modifiée par moi, pour saisir le plâtre au fond de la cale, après en avoir brisé les panneaux." Pour manœuvrer cet instrument, fixé sur un manche de 10 m de long, Viau est assisté de quatre hommes.

« Dans un endroit désert, sans ressources, réduits, pour ainsi dire, à scier avec une vrille et à percer avec une scie, exposés au choc des louvoyeurs, et travaillant, quelquefois, la nuit même, nous sommes, cependant, parvenus, sans plongeurs, à extraire 366 blocs de plâtre, pesant aux environs de 12 mille kilogrammes, depuis le 25 avril jusqu'au 12 mai. Or, comme la violence des courants ne permet de s'établir là qu'en morte-eau et pendant une heure à chaque marée, c'est donc en 22 heures de travail effectif que ces résultats ont été obtenus.

Heurté par trois fois


Viau, satisfait de ses travaux préparatoires, reprend son opération le 6 juin. Mais ils sont interrompus le jour-même par la fatalité. Trois navires heurtent le radeau l'espace de 24 heures. Parmi eux, le Bon-Père occasionne de graves avaries. Viau perd trois ancres, une gaffe, une pince. Et toute la morte-eau.

Le tribunal de commerce de Rouen estimera à 30F la perte de ce matériel. Mais n'en accordera que 10. "Voilà toute la protection que Rouen a cru devoir à un homme dont les essais tendaient à déblayer la Seine...."

De la vase s'est introduite dans la cale de la Maria. On ne peut plus user des pinces sans l'assistance d'un plongeur. Alors, Viau passe des annonces dans divers journaux. En vain.
Et voilà que le capitaine Grout, du Landin, le plus précieux auxiliaire de Viau, meurt subitement. "Sa mort me priva d'une foule de ressources." Le 18 août, il a enfin déniché un plongeur de Villequier. Les travaux reprennent. On ne sait s'ils aboutirent.


Un personnage !

La biographie de Jean-Baptiste-René Viau reste à écrire. Car le personnage en vaut la chandelle. Il fut historien, archéologue et il avait la main heureuse en fouillant jusque dans sa propriété. La conserve de la salicorne assura sa prospérité. Il inventa un procédé pour dessaler l'eau de mer, redonner au cidre une seconde jeunesse. Nous publions ici sa nécrologie rédigée par l'abbé Cochet.


Revue de Normandie, 1865

C'est avec un vif sentiment de surprise et de regret que nous avons appris par les journaux du Havre la mort subite et prématurée de M. Viau, d'Harfleur, enlevé à l'âge de cinquante-sept ans. Homme actif et plein de vie, M. Viau a été moissonné, presque subitement, par une de ces maladies qui ne pardonnent pas, dans la nuit du 4 au 5 juillet dernier. C'est un nouvel et terrible exemple de la fragilité de l'existence qui nous est enlevée à l'heure où nous y pensons le moins, quâ horâ non putatis.

Des relations datant, déjà de trente années, nous unissaient à M. Viau ; car nous aimons à ne compter pour rien les légers dissentiments et les nuages passagers qui se sont élevés de temps à autre sur le terrain de l'art et de l'archéologie. Nous cherchions tous le même but, le bon et le vrai. C'est pourquoi nous pardonnons volontiers à notre ami défunt les erreurs dans lesquelles il est parfois tombé. Sur sa tombe, à peine fermée, nous ne voulons nous souvenir que du bien qu'il a fait.

M. Viau aimait son pays; il était fier et jaloux de son histoire. Il avait attaché son cœur aux vieilles pierres de sa patrie et les murs d'Harfleur reluisaient pour lui de tout cet éclat de gloire dont ils furent couverts aux héroïques mais douloureuses époques de notre histoire. Les archives de sa ville natale étaient aussi l'objet de son amour et de ses constantes préoccupations. Il était heureux quand il pouvait y lire, pour y chercher le passé de sa patrie et pour montrer à ses contemporains légers et oublieux, cette glorieuse enceinte où se pressèrent les flottes, où campèrent les guerriers, que les Rois foulèrent de leurs pas et que les héros teignirent de leur sang.

Le clocher d'Harfleur, l'ornement et l'orgueil du pays de Caux, était tout pour M. Viau, qui avait grandi sous son ombre artistique et sacrée ; aussi son meilleur ouvrage fut-il consacré à cette vieille église de Saint-Martin, que le XVIe siècle avait commencée grandiose, et qu'il nous a laissée incomplète. Cette église longtemps oubliée, comme tant d'autres, sort progressivement de ses ruines depuis vingt ans. M. Viau a commencé ce mouvement par sa plume et par sa parole : un excellent curé, qu'Harfleur vient de perdre, a continué l'œuvre avec autant de tact et de goût que de persévérance et de zèle.

Le premier ouvrage un peu important qu'ait écrit M. Viau, est un article sur Harfleur, inséré dans la Normandie Pittoresque, éditée par Morlent, et dont il n'a paru que l'Arrondissement du Havre. Cet article, publié en 1838, n'a pas moins de cinquante-six pages grand in-8°. C'est un tableau poétique et littéraire de la vie du souverain port de la Normandie, qui fut longtemps la clef de la France militaire et maritime.

En 1840, il publia chez Faure, une esquisse historique et archéologique sur l'église de Saint-Martin d'Harfleur, brochure de quinze pages, in-12, qui contient d'excellents détails sur ce vieux monument.

Vers la même époque, il écrivit dans les Archives du Havre, publiées par M. Massas, une note  sur l'église de Manéglise, dont il révéla le premier tout le mérite artistique et monumental.

Si la Revue du Havre, a reçu ses premiers travaux historiques, la Revue de Rouen accueillit ses derniers, qui sont aussi les plus sérieux. Parmi ceux-là, nous signalerons la Tour de la trahison, épisode du siège d'Harfleur, en 1415; le Fauconneau d'Harfleur, les Pierres à canon, et plusieurs autres.

En 1847, à l'époque de l'ouverture du chemin de fer du Havre, M. Viau publia un Album itinéraire de cent soixante-quatre pages qui se lit facilement et avec plaisir.

M. Viau n'était pas seulement un antiquaire dévoué, c'était aussi un écrivain élégant et spirituel, trop heureux si sa causticité ne lui avait pas souvent fait dépasser le but plutôt que d'y atteindre.

L'enfant d'Harfleur se considérait un peu comme le fils adoptif du Havre, aussi il fit plusieurs communication à la Société havraise d'études diverses. La plus singulière assurément et celle dont nous avons particulièrement gardé le souvenir est une médaille satirique du XVIe siècle, dirigée par les protestants d'alors contre l'église romaine. Nous en connaissons aujourd'hui plusieurs de cette espèce.

Il ne nous appartient pas de parler des inventions aussi ingénieuses qu'utiles de M. Viau. La première et celle qui eut le plus d'éclat, est un l'hydrostat destiné au sauvetage des navires naufragés. On peut voir dans la Revue de Rouen de 1812 (p. 257-263) et de 1844 (p. 180-181) ce qu'en pensèrent alors les hommes les plus compétents. La seconde est la criste-marine, dont il établit à Harfleur une fabrique de conserves, découverte qui valut à son auteur une honorable aisance et des encouragements plus louables encore.

C'est comme homme de lettres seulement que nous voulons considérer M. Viau. A ce titre, nous devons rappeler qu'en 1839 et en 1840 il contribua à la fondation du Courrier du Havre, mais dans les derniers temps, c'était au Journal du Havre qu'il confiait ses inspirations.

Nous n'avons pas oublié non plus qu'en 1839 il éleva la voix en faveur de la Tour des Galères, dont on arrachait les racines enfoncées au sein de l'ancien hâvre d'Harfleur. Sa réclamation eût quelque succès. M. de Caumont se préoccupa de la question, et des recherches furent faites pour étudier ce tronçon de la France maritime.

L'année suivante, M. Viau, secondé par M. l'abbé Bossel, alors curé d'Harfleur, contribua à ressusciter la fête.commémorative des Cent-Quatre. Le 4 novembre 1840, une foule nombreuse se pressait dans l'église de Saint-Martin, la cloche tintait de nouveau ses cent quatre coups en souvenir des défenseurs du XVe siècle, et l'un des descendants des héros, le maréchal de Grouchy, fondait, en mémoire de ses ancêtres, une œuvre de bienfaisance qui dure encore.

Nous oserons le dire en finissant : sans chercher le moins du monde à justifier le caractère et les actes de M. Viau, que nous-même avons été parfois forcés de blâmer, nous croyons toutefois qu'il a rempli sa tâche. Il aima son pays, et fut jaloux de sa gloire passée, il a arrosé de ses sueurs le premier sillon de son histoire, là où d'autres plus heureux ou mieux préparés viendront cueillir une ample moisson. Cette intéressante ville d'Harfleur attend encore son odyssée, elle sera peut-être une des plus courtes, mais une des plus attachantes de la France. Elle promet une mine de faits et une source de gloire à celui qui aura le courage de l'entreprendre. Pour parvenir à ce but il y aura bien des pièces à dépouiller sur place et ailleurs, mais si la tache est difficile, l'honneur n'en sera que plus grand, si labor terret, merces invitet. En attendant, que la ville d'Harfleur garde soigneusement le dépôt de ses archives : elle en est responsable non seulement devant elle-même, mais encore devant la Normandie et la France entière, dont elle fut le boulevard aux époques les plus difficiles du moyen-âge.

L'abbé Cochet











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