Panique au village


Dimanche dernier, la commune de Mauny (Seine-Inférieure), était en grand émoi. En un clin d'oeil il s'était fait une levée de boucliers.

Hommes, femme, enfants, tous s'étaient levés comme un seul guerrier pour voler à quelque expédition imprévue. 

Le maire et le lieutenant de la garde nationale en tête conduisaient le bataillon en bavolet et en bonnet de coton. 

A voir défiler ainsi tous ces braves, vous eussiez dit que le pays courait les plus grands dangers.

C'est qu'en effet, dans le cours de la semaine, un bruit s'était répandu que deux forçats qui avaient rompu leurs chaînes s'étaient réfugiés dans la forêt. 

Cette nouvelle avait jeté l'effroi dans l'esprit des femmes et des enfants. Deux petites filles étaient accourues à la mairie annoncer qu'en passant près du bois elles avaient aperçu deux hommes couchés dans le fossé ; à coté de ces hommes étaient d'énormes bâtons ; leur figure était sinistre ; des bouts de chaînes pendaient à leurs pieds.

II n'y a plus de doute, ce sont des forçats évadés. On s'arme qui d'un fusil, qui d'un bâton, qui d'une perche, et, il faut le dire, chacun déploie !e plus grand courage, on court sus aux brigands on arrive, et l'on trouve, qui ? un brave conseiller municipal qui, en compagnie de l'un de ses confrères, avait si bien fêté le dieu Bacchus, qu'il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. 

Il avait fait, comme dit la chanson, au bord du fossé la culbute. Son attitude singulière avait effrayé les petites filles, et la peur leur avait fait voir double.

On dit que le bonhomme, assez sobre de sa nature, s'était enivré ce jour-là à la suite d'une petite croisade entreprise, de concert avec quelquea autres, contre le maire de la commune.


 

SOURCES
Journal des débats, 13 novembre 1845