La noyade en Seine au XVIIIe siècle
dans 27 paroisses riveraines de la Seine maritime (*)


...et c'est en effet le plus sinistre des cimetières
celui où l'on n'a point de tombeau.

Guy de Maupassant (Sur l'eau)



(*) On pourra consulter en Annexe 1 la liste des sources documentaires et bibliographique de cette étude.

La mort ordinaire est attendue. Le mourant dans son lit est entouré de sa famille et reçoit après s'être confessé les derniers sacrements de l'Eglise. Le curé connaît par cœur la formule qu'il inscrira sur son registre : seuls noms et dates changeront. Quelles que soient la peine ou l'affliction amenées par le décès, on reste dans la normale, et il n'y a pas de véritable inquiétude.


La mort accidentelle, minoritaire et suspecte, dérange et amène une enquête. Le curé ne procédera jamais à l'inhumation si un « mandement » de l'autorité non seulement ne lui permette mais ne lui ordonne (il y sera contraint « par toutes voies dues et raisonnables » en cas de refus) d'enterrer le « cadavre » — et non le « corps » (1) — .


La noyade est dans les paroisses riveraines, et de loin, la première cause de mort accidentelle : les autres — incendies, éboulements d'une carrière ou d'un toit... — paraissent exceptionnelles.
 

Causes et circonstances de la noyade


La première raison aux nombreuses noyades est bien sûr le mode de vie proche du fleuve. Les premiers touchés sont ainsi ceux qui exercent un métier sur la Seine : bateliers, pêcheurs, pilotes, employés des pataches douanières, passagers, personnels des navires de mer remontant le fleuve sont les principales victimes. Beaucoup de riverains possèdent un bachot et font eux-mêmes leurs propres transports sur le fleuve. Nombreux sont ceux qui profitent aussi des multiples petits métiers que procure un fleuve (halage, débardage) qui ouvre l'éventail de ses ressources à une population parfois pauvre. Enfin, tout le monde, dans ses déplacements, longe le fleuve, passe ses marais, le traverse aux passages et utilise les bateaux qui mènent chaque semaine aux marchés. Mobilité et activité : les noyés sont en majorité des hommes jeunes. Les habitations ne sont non plus jamais très loin de la Seine dont la rive borde même directement la cour des masures du bourrelet alluvial : d'où la noyade des jeunes enfants.

La cause immédiate de la noyade est — et nous ne risquons pas là une vérité de La Palice — la chute dans l'eau : le plus souvent d'une embarcation mais aussi de la rive. Un geste malheureux et c'est la chute. Marie Chaussée tombe en descendant d'un bateau accosté au bout de la chaussée Saint- Georges (Saint-Martin de Boscherville, 1690), Pierre Nallos en chargeant le sien (Anneville, 1724), Pierre Baudouin « en allant faire quelque besoin sur le bord de son bateau » (Barneville, 1755), Pierre Beautemps est «jeté dehors» par un brusque retour de gouvernail (Barneville, 1765), Michel Trouvé se sent mal et passe par dessus bord (Duclair, 1779), Pierre Buisson est tiré hors l'embarcation du passage de Jumieges par le cheval qu'il tient par la bride (1787). Les exemples pourraient être multipliés. La chute ne fait parfois pas grand bruit : le 25 mai 1777, Louis Metterie se permet un petit somme dans le bachot que Jean Bouquet mène à la rame : il s'aperçoit à son réveil que celui-ci a disparu, ne laissant que son chapeau (2). Le 9 janvier 1783, Jean Houle haie la voiture publique de Duclair en ramant dans le bachot pendant que son neveu Jacques Houle tient le gouvernail : ce n'est qu'en arrivant au quai de Duclair qu'on constatera que le barreur n'est plus dans le bateau.
Le naufrage véritable n'est que rarement une cause de décès : exceptionnels ces quatre pêcheurs qui ont l'imprudence de monter dans un bachot plein d'eau (Saint-Martin de Boscherville, 1762) et cet inconnu pris par le gros temps dans sa barque (le Mesnil-sous-Jumieges, 1777). Aucun des onze naufrages survenus à des embarcations indigènes et notifiés à la Vicomté de l'eau n'est meurtrier (1750-1790) (3). Il est à cet égard significatif que la majorité des noyades se produise aux époques de Tannée où la navigation pose le moins de problèmes : printemps et été. C'est qu'en cas de mauvais temps, fort vent, brume ou glaces, les bateliers ne partent pas s'ils sont au port ou mouillent l'ancre s'ils sont en route.


La présence de plusieurs corps retrouvés en même temps au même endroit pose pourtant problème. Pourquoi quatre soldats du régiment d'infanterie de Mont-Revel noyés au Trait le 27 mars 1760 et trois autres personnes à Caudebec le 5 août 1775 ? Il s'agit sans doute de personnes ayant tenté de passer le fleuve par leurs propres moyens avec une barque trouvée sur la rive car de tels accidents à un passage ou à un bateau régulier donneraient lieu à une déclaration à la Vicomte de l'eau.


Les bacs des passages et les bateaux réguliers, qui peuvent transporter de nombreuses personnes, sont heureusement rarement accidentés. Le 24 décembre 1776, la flette du passage de Jumièges prend eau à cause du mouvement de bœufs apeurés par un choc contre le quai : le bilan est la noyade de deux personnes — trois autres s 'étant accrochées à des bœufs qui ont nagé jusqu'à la rive — , deux vaches et trois moutons. Le 14 janvier 1792, le naufrage du bac de Caudebec, surchargé, aurait fait 62 victimes (4).

La noyade depuis la rive touche surtout les jeunes enfants mal gardés, les femmes (l'une d'elles ayant été prise d'une crise d'épilepsie) et les baigneurs. Si la chute dans l'eau est souvent fatale, c'est que l'eau engloutit rapidement : ses compagnons « firent tout pour sauver ledit Baudoin mais ne le virent pas reparaître» (Barneville, 1755). C'est surtout qu'on ne se jette pas à l'eau pour en retirer celui qui vient d'y tomber : le temps de sauter dans le bachot, de le détacher et de faire la manœuvre : il est trop tard.

On se baigne pourtant dans la Seine (5). Il n'y a pas de raison pour que les trois noyés repêchés après s'être baignés de 1770 à 1789 (Jean-François Fortier à la Barre-Y-Va en 1779, François le Roy à Villequier en 1781, Jacques-Emmanuel
Fremont à Saint-Martin de Boscherville en 1783) aient été les seuls à profiter en été de la fraîcheur du fleuve et les marées ménagent sur les rives de véritables plages. Mais s'ébattre dans l'eau et apprendre à nager sont deux choses : les baigneurs sont de tout jeunes gens dont on dénonce l'imprudence. Témoignages tardifs, Deshayes à Jumièges en 1829 et Goupil-Chanière à Caudebec en 1927 demandent dans les communes riveraines des maîtres chargés d'enseigner la natation, « art si utile à l'humanité», car dit Deshayes «peu d'individus connaissent la natation quoique journellement les habitants soient exposés à braver un élément où, chaque année, on compte toujours un plus ou moins grand nombre de victimes » (6).

Tout cela ne semble pas indiquer que la Seine soit ici un fleuve particulièrement dangereux. Les documents, qui ne donnent que rarement le lieu exact de la noyade, ne permettent pas d'esquisser une géographie des zones dangereuses. H semble de toute façon normal qu'il y ait davantage de noyés — ou du moins de découvertes de corps — à Caudebec ou Duclair, à la fois « bourgs » et « ports », que, par exemple, à Yainville ou Yville (7).

Les enquêtes sur les noyés

Comme toute mort accidentelle, la noyade amène une enquête (8). Plusieurs cas de figure doivent être distingués :

— la chute dans l'eau n'amenant pas de suite tragique ne donne évidemment pas lieu à déclaration : on ne saura jamais quelle est la proportion des chutes fatales. Le dépouillement des entrées dans les hôpitaux donnerait peut-être des renseignements utiles : en février 1760, Charles Crétien, d'Aizier, séjourne à l'Hôtel Dieu de Caudebec après avoir été « retiré de la rivière de Seine où il étoit tombé » ;


— le témoin d'une noyade dont la victime ne peut être aussitôt retirée de l'eau doit aller en faire déclaration au greffe de la Vicomte de l'eau de Rouen ;

— le témoin d'une chute dans l'eau et qui a possibilité de retrouver le corps très rapidement a le devoir de lui administrer « tous les secours pour lui rendre la vie », que rappelle la Vicomte de l'eau dans un « Avis pour rendre la vie à ceux que l'on croit noïez » de 1744 (9) . Si ceux-ci réussissent, on se retrouve au premier cas ; s'ils échouent, la procédure est la même que pour le cas suivant ;

— le corps que l'on trouve « flottant » ou « échoué sur le rivage », visiblement mort depuis longtemps, amène la procédure la plus courante. Il ne doit pas être retiré de l'eau avant qu'une autorité judiciaire ne l'ait visité. Il est pour cela attaché à un pieu, à un saule ou à un bateau — le plus souvent par un membre (10) — pour que le courant ne l'emporte pas. Est ensuite avisé le curé qui envoie un exprès à l'autorité qui procédera à l'enquête, le plus souvent le même jour si la découverte a eu lieu assez tôt : communications et relations entre les rouages administratifs ne posent généralement pas de problèmes (11).

La Vicomté de l'eau a normalement le monopole des enquêtes de Rouen à Villequier, l'Amirauté de Rouen ne pouvant intervenir que si les personnes noyées appartiennent à des bâtiments maritimes. La Vicomte de l'eau ne dépasse cependant pas l'aval du Trait, déjà très éloigné pour que l'enquête puisse avoir lieu le jour même de la découverte du corps (carte, 1). L'aval du Trait est la zone de l'Amirauté de Caudebec-Quillebeuf (carte, 2). Bailliages et hautes justices font concurrence à la Vicomte et aux Amirautés (carte, 3). On distingue une zone moyenne où les autorités intervenantes se multiplient (carte, 4).

Seule la Vicomté de l'eau a laissé les procès-verbaux de ses enquêtes (12). Le Vicomte lui-même — ou en son absence un
avocat du Parlement de Rouen (sur 34 noyés visités par la Vicomte de l'eau de 1770 à 1789, le Vicomte est absent 23 fois) — se déplace de Rouen (les rapports notent la distance parcourue et la somme payée au postillon) en compagnie de son greffier et de « deux chirurgiens royaux assermentés année courante ».

Trouver le cadavre n'est pas toujours une entreprise évidente. Les enquêteurs doivent souvent se renseigner et avoir recours à passeurs, bateliers ou pêcheurs, qu'ils récompensent de leurs services, pour passer le fleuve, détacher le corps d'un piquet fiché dans la vase à quelques pieds de la rive ou aller chercher le corps (13). Le 22 mai 1755, le Vicomte de l'eau Jacques-Adrien Varnier arrive à Barneville à huit heures du soir mais ne peut trouver le corps et doit revenir le lendemain matin.

Arrivés sur le lieu où se trouve le corps, généralement en compagnie d'une petite troupe de curieux, les enquêteurs le font retirer de l'eau et le Vicomte procède à sa description : hauteur, couleur des yeux et des cheveux, signes particuliers, pièces de l'habillement et objets trouvés dans les poches. Les médecins examinent ensuite le cadavre, qu'ils ont fait déshabiller, pour voir s'il ne porte pas de traces de violences antérieures à la chute dans l'eau. En leur absence, ils estiment que le corps est « tombé vivant dans l'eau » et que la mort est due à la « submersion » (nous n'avons pas trouvé de cas où ils concluent le contraire). Le Vicomte interroge ensuite les personnes présentes afin de savoir si elles ont « quelque connaissance dudit cadavre ». Dans la négative, il donne mandement au curé de l'inhumer comme inconnu. Les vêtements — à moins qu'ils ne soient en trop mauvais état — du noyé et les objets trouvés sur lui sont emportés à la Vicomte de l'eau pour servir en cas d'une éventuelle reconnaissance ultérieure.

Mais peut se présenter quelqu'un qui « supplie » le Vicomte de lui « accorder reconnaissance et réclamation dudit cadavre » (14) dont il décline alors l'identité en expliquant si possible
les circonstances de l'accident. Il faut encore fournir deux témoins confirmant la déclaration. Le Vicomte permet alors qu'on enterre le cadavre sous son nom. La personne ayant fait réclamation du corps en récupère les effets et règle à la Vicomte de l'eau les frais de procédure (généralement modiques : 30 sols au Mesnil-sous-Jumièges le 27 octobre 1772) .

L'enquête à laquelle se livre la Vicomte n'est a priori pas facile. Le fleuve déplace le cadavre, l'emmène loin du lieu de l'accident et de ses proches qui pourraient le reconnaître. Cela diminue les possibilités de témoignages : « le flot a jeté sur le pré de Bardouville le corps d'un petit garçon qui n'est réclamé par personne » écrit le curé en 1699. Le fleuve peut garder longtemps ses victimes : Jean Etuo, noyé le 18 décembre 1774, est retrouvé 130 jours plus tard. D'où bien sûr la déformation des corps, généralement « tout corrompus » et dégageant de la « puanteur », ce qui ne facilite pas non plus leur identification. Un cadavre trouvé au Mesnil-sous-Jumièges en 1741 a « le ventre tendu et rempli d'eau, la poitrine relevée, de la mucosité aux narines, les doigts éraillés » ; de celui découvert à Berville le 31 mars 1763, on « ne peut distinguer ni l'âge ni les traits pour ce que la consommation et pourriture ont occasionné la perte et mangure par les poissons ou autres animaux des parties de chair ». Le 11 novembre 1755, il se trouve quatre personnes pour reconnaître Pierre Quesne dans le corps retrouvé à Anneville, on l'a pourtant déjà repêché la veille à Duclair et on ne sait finalement pas quel cadavre est le bon ! En 1778, le corps de Pierre de la Neuville est d'abord pris pour celui de Paul-Martin Bouvier dont il porte un extrait de baptême dans sa poche.

On en arrive à admirer que la moitié des noyés soient identifiés lors de l'enquête.

Pourtant, l'enquête ne semble pas toujours sérieuse mais souvent rapide, l'autorité paraissant compter son temps. Le Vicomte interroge les personnes qui se présentent d'elles-mêmes mais ne va pas au devant des témoignages. Le corps retrouvé à Bardouville en 1781 est reconnu pour celui d'un nommé le Honneux « garçon de bateau de la paroisse de Moulineaux lequel étant à bord du bateau du nommé Rufus briquetier se serait noyé mardi dernier en passant de St Georges pour se rendre à Bardouville au trou de Piquesart » ; les renseignements sont précis mais « il n'y avoit aucune personne de sa parenté pour en faire la réclamation » : l'avocat ne pousse pas plus loin ses recherches et ordonne de l'inhumer comme inconnu. Quand des témoins suggèrent que le cadavre trouvé à Duclair le 15 janvier 1783 pourrait bien être celui de Jacques Houllé, compagnon de la voiture de Caudebec, l'avocat ne cherche pas davantage alors que la noyade de celui-ci a été déclarée tout à fait légalement
à la Vicomte de l'eau le 9 du même mois. Pourquoi le Vicomte n'use-t-il pas de son autorité quand les témoins à sa visite d'un cadavre à Berville en 1784 refusent visiblement de dire ce qu'ils savent ? Le 13 août 1786, le petit corps découvert à Jumièges est un nouveau-né, encore muni de son cordon ombilical, qui n'a de toute évidence pu se noyer accidentellement : on clôt pourtant l'enquête.

Les chirurgiens sont-ils à même de déceler les morts suspectes ? Le 14 septembre 1768, les médecins estiment que le cadavre examiné à Ambourville est mort des suites de noyade et délivrent le permis d'inhumer. Il faudra son exhumation, le 20 du même mois, pour qu'on le reconnaisse pour le sieur de Plainville assassiné et jeté dans le fleuve quinze jours auparavant. Les chirurgiens attestent que le mort est « suffoqué dans l'eau », mais rien n'indique que personne ne l'ait aidé à « tomber vivant à l'eau » ni qu'il ne s'y soit pas jeté volontairement : assassinat et suicide peuvent trouver dans le fleuve une impunité presque assurée.

Sur le total, on trouve cependant peu de cas suspects, et nous en avons déjà parlé ; sieur de Plainville précipité dans le fleuve après assassinat pour vol en 1768 ; nouveau-né à Juimièges en 1786 : on soupçonne évidemment quelque fille mère de s'être débarrassée de ses œuvres (en 1779. c'est un puits qui sert à Bliquetuit au même usage que la Seine ici). Et pourquoi les personnes présentes le 17 septembre 1784 déclarent-elles « indirectement » qu'elles « soupçonnent » l'enfant de 10 ans découvert à Berville d'être « le fils d'un homme résidant au Mesnil-sous-Jumièges » sans vouloir en « dire davantage » ?


La « Sentence de la Vicomté de l'eau concernant les personnes noyées » rappelle à tous le devoir de donner secours aux noyés et de signaler la présence des cadavres. Cela était-il nécessaire (15) et est-ce pour inciter les gens à remplir leur devoir qu'on accorde dans le dernier quart du siècle une gratification à ceux qui ont indiaué des noyés ? A Heurteauville. le 9 septembre 1778. leur est laissé « pour leurs peines et salaires » d'avoir «repesché, déshabillé et gardé (le corps) pendant deux jours et la nuit... l'argent et vestement trouvés sur ledit cadavre » ; à Yville, le 5 août 1790. l'avocat Loisel du Lande donne 4 livres 10 sols « tant au particulier qui est venu nous avertir à Rouen qu'à celui qui a gardé et déshabillé » le cadavre : dénicher un noyé peut-il être une bonne fortune ? (16). Le Vicomte visite quatre cadavres qu'on a d'abord cru pouvoir sauver, les témoins les ont fait porter chez eux et déshabiller (les enquêteurs les trouvent ainsi nus, sur un châlit et même une fois « sur deux chaises », ce qui est contraire à l'Avis de 1744 qui prescrit de tenir les noyés au chaud) pour leur donner « tous les remèdes possibles pour leur rendre la vie ».


La même sentence interdit de « dépouiller (les cadavres) de leurs vêtements, linges et effets nécessaires à (leur) reconnaissance ». La nuit du 26 au 27 juillet 1765, deux « particuliers » dans un bateau s'approchent du cadavre trouvé à Quevillon pour lui dérober ses culottes bleues et ses bas blancs. C'est là la seule mention qu'on ait trouvé d'une telle exaction (mais les vêtements des noyés valent rarement qu'on prenne la peine de les voler) et elle est vigoureusement dénoncée par deux témoins, qui se présentent spontanément mais n'ont rien fait pour l'empêcher.

Les correspondances et rapports sur les noyés ont la sécheresse du document administratif. Quand le curé dans son registre ou l'autorité dans son rapport notent que « le corps a eu le malheur de se noyer », il s'agit d'une formule stéréotypée. La seule trace de réelle compassion a été trouvée sous la plume du Vicomte de l'eau, le 6 septembre 1771 : « la veuve Perdrix (venue réclamer son fils noyé à Boscherville) s'est retirée à l'instant émue par le spectacle de son fils ».

Le rôle joué par le curé, ce n'est pas là une surprise, est toujours essentiel. C'est lui qu'on avise de la découverte du cadavre, c'est lui qui rédige et fait envoyer l'exprès à l'autorité (17). C'est au presbytère que le Vicomte se rend d'abord et écrit ensuite les premières notes pour son rapport. Le curé intervient aussi parfois pour que le Vicomte ne fasse pas payer les frais de procédure, tel celui du Mesnil-sous-Jumièges le 7 août 1785 : « Etienne Varin journalier de profession (est) chargé de 5 enfants (et) hors d'état de subvenir à leur subsistance ainsi que la mère qui depuis longtemps est accablée d'infirmités» (18).



L'inhumation des noyés

Le mandement reçu des mains de l'autorité, le curé procède à l'inhumation (19). Il ne le ferait avant pour rien au monde et garde le permis d'inhumer pour lui servir en cas de litige ; le curé du Mesnil-sous-Jumièges note ainsi dans son registre, le 8 février 1786, que le mandement « est resté entre nos mains pour nous tenir lieu de décharge ». Les curés tiennent en cas de mort accidentelle à remplir leur registre dans les règles ; si certains, tel celui de Duclair, se contentent de la rigueur tout juste nécessaire, d'autres, comme celui de Quevillon, multiplient les détails, citent lieux et témoins. Le curé de Berville, à l'écriture rapide le plus souvent difficilement lisible, s'applique visiblement pour inscrire ces inhumations hors de l'ordinaire.

La mise en terre a généralement lieu le même jour que l'enquête : c'est que les corps des noyés ne sont généralement pas de toute fraîcheur (quand il s'inquiète pour une enquête qui tarde, le curé de Notre-Dame de Varengeville écrit (1787) : « qui peut me répondre que le transport différé si longtemps ne produira pas une infection qui attaque la vie ou la santé de plusieurs de nos habitants ? ») et ne sont sauf exception pas gardés (le curé de Jumièges (1782) a peur pour un cadavre que «quelques animaux ne l'aillent endommager»). Cependant, on ne tarde jamais à cette époque pour enterrer les morts, la plupart le sont le lendemain, et encore beaucoup le jour même du décès.

Cinq noyés découverts hors de leurs paroisses y sont ramenés pour y être inhumés (20), pratique alors peu courante quelle que soit la cause de la mort. La non identification de nombreux noyés et l'éloignement du lieu de leur découverte de celui de leur domicile expliquent qu'une minorité de noyés ait de la famille à leur enterrement. Des membres du clergé (sacristain, clerc ou acolyte) ou des personnes de bonne volonté habitant près de l'église (comme Pierre Gaudrey, cordonnier de Duclair, et Louis-Bruno Cottard, maître d'école de Guerbaville) fournissent alors les deux témoins réglementaires à toute inhumation.


On pourrait penser que l'inhumation des cadavres non identifiés revient en priorité aux confréries et charités, présentes dans pratiquement toutes les paroisses. On ne le sait avec sûreté qu'à Quevillon (4 inhumations sur 4), Petiville (2 sur 6), Vatteville (1 sur 4), Boscherville (1 sur 6) et Guerbaville (1 sur 11) mais on peut penser que les documents sont ici défaillants (21).

Les cérémonies d'inhumation d'un noyé, même non identifié — et donc étranger à la paroisse — ne semblent pas avoir différé des rites ordinaires. Le noyé n'est pas soupçonné de non ou de mauvaise catholicité — il peut pourtant s'être suicidé ou, non identifié, avoir pratiqué la religion protestante (22) — et est inhumé à une place vacante du cimetière sans discrimination alors que les nouveau-nés décédés sans baptême sont enterrés «dans un coin du cimetière» (23). Les cloches sonnent le glas et un office, sans doute très limité vu l'absence de famille, est célébré. Seule grande différence avec une inhumation ordinaire : l'absence systématique de cercueil, seul un suaire protégeant le corps de la terre de la fosse. On ignore si une inscription marque la probable croix et si la tombe est conservée longtemps. A l'époque où cette pratique était autorisée, un noyé (bien sûr identifié) pouvait être inhumé dans l'église, on en a deux exemples à Jumièges en 1722.

La peur de la noyade

La noyade, comme toutes les autres morts accidentelles, ne permet pas l'administration de l'extrême-onction, le noyé y perd déjà une part de paradis. Mais la noyade ajoute aux inquiétudes des chrétiens. L'homme enfoui sous un amas de pierres peut être immédiatement dégagé et inhumé sous son nom, dans sa paroisse et en présence de ses parents les plus proches. L'eau engloutit et déplace les corps : les peurs que provoque la noyade sont d'abord celle que le corps non retrouvé ne repose jamais en terre consacrée puis celle qu'il reçoive une sépulture anonyme (on n'avait pas alors l'habitude de visiter régulièrement ses morts et l'inhumation normale dans une paroisse éloignée ne pouvait être en soi un inconvénient).

Les nombreuses réclamations de cadavres entre l'enquête et l'inhumation ou juste après celle-ci prouvent que les familles de disparus pensent très vite à la possibilité d'une noyade et mènent une recherche active dans ce sens. Anne Créant arrive ainsi de Canteleu juste après que son père Nicolas, noyé trois mois auparavant à Duclair, ait été inhumé à Jumièges, le 15 mai 1747 : a-t-elle entre temps guetté toutes les inhumations de noyés inconnus dans la région ? Sinon, comment la nouvelle est-elle arrivée jusqu'à elle ?

La peur de la noyade et la violence qu'elle suggère percent parfois dans les registres paroissiaux : portant en terre le corps de Pierre Fleury, le 9 septembre 1779, le curé de Jumièges note qu'il a été « noyé et jetté par les vagues sur le rivage » ; ces termes, qu'on n'attribuerait plus qu'à la mer, sont alors fréquemment utilisés pour la Seine et dénotent une certaine crainte d'un fleuve proche de son embouchure et encore sauvage.

Dans de nombreuses mythologies, les noyés non retrouvés sont considérés comme les morts les plus à même de revenir hanter les vivants. Sont généralement rattachées à cette croyance les méthodes superstitieuses mises en œuvre pour localiser les corps des noyés : à Jumièges, on bénissait un cierge fixé sur une planchette qu'on laissait dériver au courant et qui était censée s'arrêter au-dessus du cadavre (24).

La noyade provoque une réelle peur chez ceux qu'elle touche : crainte surtout pour l'au-delà des victimes. Rien ne permet d'affirmer que le danger de noyade amène chez les riverains une véritable hantise permanente, mais il est sûr que toute disparition en suggère l'éventualité. La noyade est certes la première cause de mort accidentelle mais le glas est loin de résonner quotidiennement pour une noyade (voir nos statistiques en Annexe 2). Les précautions prises par les curés de la plupart des paroisses pour la notifier, au-delà du dégagement de responsabilité, tout comme les attroupements curieux aux enquêtes, montrent qu'elle n'est tout de même pas coutumière. On ne peut
cependant parfois que constater une certaine familiarité avec la mort : des pêcheurs jettent leur filet à moins de cinq mètres du cadavre que l'avocat Depouville vient visiter à Bardouville le 7 juin 1781, et un certain cynisme : Jean Poulain, d'Hénouville, guette visiblement avec impatience la réapparition de ses quatre ouvriers-pêcheurs, noyés le 30 mars 1762 dans son mauvais bachot, pour récupérer les houseaux (grandes bottes cuissardes) qu'il leur fournissait quand ils péchaient pour lui.

Trop souvent, la presse régionale se fait l'écho de « macabres découvertes en Seine ». Depuis deux siècles, y a-t-il quelque chose de vraiment changé dans l'angoisse que peut provoquer la disparition d'un proche par noyade ?

Jean-Pierre DEROUARD.
Amis du Musée de la Marine de Seine
Caudebec-en-Caux

ANNEXE 1
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

Archives Départementales de la Seine-Maritime - Fonds de la Vicomté de l'eau.

6 BP 8 et 9 police générale (1750-1790). 6 BP 153 à 161 visites des noyés (1690-1790).

6 BP 170 Avis pour donner du secours à ceux que l'on croit noïez (1744). 6 BP 172 Sentence de la Vicomte concernant les personnes noyées (1778).

— F 6 Entrées à l'Hôtel Dieu de Caudebec (1760-1761).

— Registres paroissiaux. Ceux de Barneville et du Landin (aux Archives de l'Eure) n'ont pu être consultés. Les inhumations ont été consultées pour toutes les autres paroisses : systématiquement de 1770 à 1789 ; d'autres années, différentes selon les paroisses.

Ariès (Philippe), Essais sur l'histoire de la mort en Occident (1975).

Ariès (Philippe), L'homme devant la mort (1977).

Burckard (François) , « Les institutions rouennaises à la fin de l'Ancien Régime», dans Connaître Rouen (1981).

Deshayes (C.A.), Histoire de l'abbaye royale de Jumièges (1829). Delumeau (Jean), Histoire de la peur en Occident (1977). Derouard (Jean-Pierre), « Un fleuve et ses riverains. 18 paroisses riveraines de la Seine maritime au XVIIIe siècle ». Cahiers Léopold-Delisle, XXXIV,

1985 (paru 1987). Duchemin (P.), Le canton de Motteville et les districts de Caudebec-Yvetot et Cany pendant la Révolution (1897).

Farge (Ariette), Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle (1979). Goupil-Chanière, Caudebec-en-Caux (1927). Lacordaire (Simon), Les inconnus de la Seine (1985).

Lebrun (François), La mort en Anjou aux XVIIe et XVIIIe siècles (1975). Lemière (Monique), « Morts violentes, morts subites dans le bailliage d'Orbec au XVIIIe siècle », dans : Mentalité, déviance, pauvreté... XIVe-XIXe siècles (Cahier des Annales de Normandie, n° 13, 1981). Sébillot (Paul), Le Folklore de France (1905). Annuaire Statistique de la Seine-Inférieure, année 1806.


NOYADE EN SEINE

ANNEXE 2

STATISTIQUES

Des statistiques ont été tentées sur 20 ans (1770-1789) à partir des registres paroissiaux de 23 paroisses complétés par le fonds de la Vicomte de l'eau.

N.B. — Guerbaville est l'ancien nom de l'actuelle commune de la Maille raye ; Notre-Dame de Varengeville a été réunie à Saint-Pierre de Varengeville pour former une seule commune ; Heurteauville est alors un hameau de Jumièges ; Bliquetuit est séparé en deux en 1779 pour former deux paroisses : Notre-Dame et Saint-Nicolas.

• Pendant ces 20 ans ont été inhumés 99 noyés, ce qui donne à peine 5 noyés par an. — Ventilation par paroisse :
12 noyés
11
9
7
6
5
4
3
2
1 noyé
0
Duclair, Jumièges.
Guerbaville.
Caudebec.
Villequier.
Boscherville, Petiville.
Le Mesnil-sous-Jumièges.
Quevillon, Le Trait, Vatteville.
Hénouville, Saint-Wandrille, Bardouville, Anneville.
Norville, Berville.
Notre-Dame de Varengeville, Saint-Maurice d'Etelan, Bliquetuit.
Yainville, Ambourville, Yville.
— 91 noyés sont des hommes (91%), 8 des femmes (9%).

L'âge des noyés est donné ou estimé dans 70 cas ; l'âge moyen est de 25 ans

Jusqu'à 5 ans
6-10
11-15
16-20
21-25
26-30
31-35
36-40
4
4
6
16
12
9
4
7
41-45
46-50
51-55
56-60
61-65
66-70
71-75
3
1
1
1
0
1
1
= moins de 20 ans : 30
= 20 à 60 : 38
= plus de 60 : 2

Répartition des inhumations dans l'année :

Janvier
Février
Mars
4
6 Hiver : 15 (15 %)
5
Avril
Mai
Juin
5
8 Printemps : 33 (33 %)
20
Juillet
Août
Septembre
13
16 Eté : 40 (40 %)
11
Octobre
Novembre
Décembre
5
3 Automne : 11 (11 %)
3

• Profession des noyés : elle est indiquée dans 57 cas (pour un enfant a été prise la profession du père, pour une femme celle du mari — 3 cadavres non identifiés mais revêtus de « grandes culottes de matelots » ont été rangés dans cette catégorie) :
— métiers sur le fleuve : 31
employés des fermes du roi : 7
bateliers : 4
passagers : 2
matelots : 6
charpentiers de navire : 2
mariniers : 2
un cas chacun : compagnon, capitaine de navire, lieutenant de navire, garçon de bateau, novice, maître de bateau, mousse.

N.B. — On remarque l'absence de pêcheurs et de pilotes pendant cette période, ces deux catégories de travailleurs du fleuve semblent de fait rarement la victime de la noyade.
— métiers de la terre : 8
laboureurs : 4
journaliers : 4
— métiers divers : 18
domestiques : 4
menuisiers : 2
un cas chacun : épicier, fileuse de coton, cuisinier, employé de carrière, tablettier, cirier, cordonnier, caporal, perruquier, serrurier, pâtissier, marchand.

On constate bien sûr que les premiers touchés sont les gens qui pratiquent un métier proche du fleuve, mais de nombreux métiers sont représentés.

• L'enquête a généralement lieu le jour même de la découverte du cadavre, dans 4 cas elle se situe le lendemain, dans un cas il n'y a pas d'enquête. Les rouages administratifs paraissent ainsi plutôt bien fonctionner.
• 31 noyés restent inconnus définitivement. 50 sont identifiés lors de l'enquête.
9 sont réclamés entre l'enquête et l'inhumation.
7 sont réclamés après l'inhumation (généralement p-eu de temps après).
1 est reconnu mais non réclamé à l'enquête.
1 est reconnu et réclamé à l'enquête mais inhumé par erreur (?) comme inconnu.
= 40 noyés sont inhumés comme inconnus.

• Dans 20 cas les noyés sont retrouvés dans la paroisse où ils habitent. Dans 40 cas les noyés sont retrouvés en dehors de leur paroisse (4 y sont ramenés pour être inhumés).
Dans 39 cas, on ne peut savoir ce qu'il en est.

• Le temps écoulé entre la noyade et l'enquête (c'est-à-dire pratiquement la découverte) est connu dans 23 cas :
— même jour : 3 cas (il s'agit de noyades en présence de témoins),
— le lendemain : 6 cas,
— 3, 4, 5, 6, 8, 9, 10, 17, 50, 50, 84, 130 jours écoulés : un cas chacun temps moyen : 14 jours.

• La date d'enquête et la date d'inhumation sont connues dans 75 cas :
dans 62, l'inhumation a lieu le même jour que l'enquête,
dans 12, l'inhumation a eu lieu le Iendemain,
dans un cas, elle a lieu trois jours après l'enquête.

• Sur 99 noyés dont 50 reconnus avant l'inhumation, 34 ont de la famille à leur inhumation (certains autres ayant de leurs confrères en métier).

NOYADE EN SEINE

ANNEXE 3

TEXTES

1) Avisé de la découverte d'un cadavre, le curé envoie un exprès à l'autorité
On vient de me déclarer que deux pêcheurs viennent de trouver le cadavre d'un homme noyé dans un trou nommé le trou das Hogues que la rivière a formé dans les terres de la paroisse au hameau de Conihout et de peur que ce cadavre ne se trouvasse emporté par le courant de la rivière qu'ils l'avoierit attaché à un pieu qu'ils ont enfoncé dans la vase qui est dans ce trou. Comme on m'a exposé qu'il étoit très urgent de luy donner la sépulture de peur que les flots ne l'emportent ou que quelques animaux ne l'aillent endommager j'ay pris le party d'envoyer sur le champ chez vous monsieur pour vous informer afin que vous ayez la bonté de vous transporter pour en faire la visite ou de donner votre ordonnance peur le faire inhumer. J'ai l'honneur d'être avec respect monsieur votre très humble et très obéissant serviteur. (Jumièges, 24 février 1782).

2) Le Vicomte procède à sa description
... 5 pieds 4 pouces ; cheveux bruns courts crépus ; front petit ; yeux enfoncés ; nez large épatté ; la bouche grande ; le menton court et rond ; la barbe noire ; une veste et une culotte de froc brun ; une camisole de molton blanchette garnie de boutons d'os ; un fichu de soie à son cou ; des bas de laine blanchets ; des souliers à boucle d'acier carrés et une paire de boucles d'étain aux jarretières de la culotte ; dans les poches trouvé une pièce de roy, un vieil couteau à ressort dont il ne reste que la moitié du manche ; un mouchoir de poche de toille blanc ; un écu de 3 livres et 12 sols 3 deniers en monnaie... (Jumièges, 3 juin 1777).

3) Les chirurgiens examinent le corps
Nous soussignés médecins du roy année présente et Léger maître chirurgien pour l'absence de maître Thibault aussi chirurgien du roy année présente attestons que ce jourd'huy 22 mai 1755 nous nous sommes en vertu du réquisitoire de monsieur le procureur du roy de la Vicomte de l'Eau souscrit de l'ordonnance de monsieur le Vicomte de l'eau transportés en la paroisse de Barneville pour y visiter un cadavre de sexe masculin que nous avons trouvé encore flottant sur la rivière de Saine par notre exament nous ne luy avons trouvé d'autre cause de mort que d'avoir été suffoqué dans l'eau ; ce que nous attestons véritable en foy de quoy nous avons délivré le présent pour valoir ainsi que de raison à Rouen. (Barneville, 22 mai 1755).

4) La Vicomté de l'eau donne mandement au curé de l'inhumer
Nous Jean Lepage avocat au Parlement de Rouen faisant pour l'absence de monsieur le Vicomte de l'eau à Rouen mandons au sieur curé de la paroisse de Notre-Dame de Varengeville de donner présentement sépulture chrétienne à un cadavre féminin inconnu trouvé noyé dans la rivière de Seine sur l'étendue de sa paroisse et relevé ce jourd'huy ce à quoy faire en cas de refus il sera contraint par toutes voies dues et raisonnables. (Notre-Dame de Varengeville, 15 mai 1787).

5) Le curé procède à l'inhumation
Ce lundi dix huitième de juin mil sept cent quatre vingt un a été par nous prêtre soussigné inhumé dans le cimetière vertu d'un mandement de l'officier de la Vicomte de l'eau en la ville de Rouen signé d'Epouville pour l'absence de monsieur le Vicomte de l'eau et contresigné Marette donné à Bardouville le 17 de courant un cadavre de sexe masculin trouvé noyé dans la rivière de Seine et relevé sur notre paroisse au hameau de Beaulieu laquelle inhumation fut faitte en présence de Jean Baptiste Peine fils soussigné et de Toussaint Beaudoin qui a déclaré ne savoir signer et qui a fait sa marque ordinaire. (Bardouville, 18 juin 1781).




NOTES



(1) Le mot « corps » est cependant souvent utilisé pour désigner les noyés identifiés. Le 8 décembre 1788, le curé de Bardouville, en notant l'inhumation de Louis Thorel, a d'abord noté « cadavre » puis a barré pour marquer « corps ». Le mot « cadavrs » a une nette connotation péjorative (notons que c'est également le cas du verbe « repêcher » qui s'applique également le plus souvent aux noyés non réclamés).


(2) Les deux hommes revenaient à 9 heures du soir d'une tournée de visites et, selon l'expression de Metterie, s'étaient « amusés à boire » : imprudence et boisson expliquent l'accident, la première étant peut-être due à la seconde.

(3) II est bien évident que les accidents n'étaient sans doute pas tous déclarés selon la loi.

(4) C'est P. Duchemin (voir Bibliographie, en Annexe 1) qui l'affirme ; nous n'avons trouvé que 6 inhumations après noyades en 1792 dans les registres paroissiaux des villages les plus proches.

(5) Dans une zone rurale, les baigneurs ne pouvaient provoquer le même scandale que dans les villes et on n'en trouve pas trace ailleurs que dans les noyades.


(6) Deshayes, Histoire de l'abbaye royale de Jumièges, 1829 ; Goupil- Chanière, Caudebec-en-Caux, 1927.

(7) II est aussi probable que certains découvreurs de noyés les rapportaient là où ils étaient sûrs de trouver de l'aide.

(8) Nous n'avons trouvé qu'un cas où il y a pas enquête. Le 13 juillet 1773, le curé de Guerbaville écrit dans son registre : « vue une lettre à nous adressée par le sieur Ebran greffier de l'amirauté de Caudebec par laquelle il nous marque que le sieur Delorme procureur du roi en laditte amirauté est absent et ne peut se transporter en notre paroisse pour dresser le procès verbal de l'état du cadavre d'un jeune homme noyé dans la rivière de Seine y trouvé hier flottant vis à vis du quai de la Mailleraye et que nous pouvons inhumer ledit cadavre ncus avons inhumé dans le cimetière de cette paroisse le corps dudit jeune homme inconnu qui nous a paru âgé d'environ 15 ans de la hauteur d'environ 4 pieds 4 pouces cheveux noirs... » ; il se retranche derrière la lettre du greffier et prend soin de décrire rapidement le noyé.

(9) Celui-ci est un mélange d'archaïsme et de mod3rnité. Ainsi, pour faire rendre l'eau bue aux noyés, il déconseille de les pendre par les pieds mais demande qu'on les fasse plutôt entrer dans « un tonneau ouvert par les deux bouts, qu'on roule pendant quelque temps en différents sens ».

(10) Par exemple à Ambourville le 14 septembre 1768 : « un cadavre attaché par la jambe droite avec une corde liée à un picquet de bois enfoncé dans la terre pour retenir ledit cadavre... ». Il fallait en effet que les enquêteurs puisse le retrouver.

(11) Ce que prouve l'exprès que le curé de Notre-Dame de Varengeville envoie le soir du 14 mai 1787 à la Vicomte de l'eau pour protester parce que le corps signalé le matin n'a pas été encore visité.

(12) Ce qui explique que la plus grande partie de nos exemples concerne l'amont du Trait. Voir aussi les quelques enquêtes disséminées dans le volumineux fonds de la haute-justice de Jumièges — A.D. Seine-Mme, 193 BP.

(13) Le Vicomte Cauvin de la Cauvinière note dans son procès-verbal de visite à Boscherville, le 8 janvier 1771 : « vu l'impossibilité d'accéder au bord de la rivière à cause du débordement considérable des eaux qui couvrent en entier la chaussée qui conduit au passage ainsy que la prairie nous avons ordonné au passager dudit lieu d'aller avec son bateau au bord de la rivière à l'endroit où est attaché ledit cadavre afin de l'emmener au lieu où nous sommes... ». Le passeur reçoit 1 l'vre 16 sols, somme bien supérieure à ce qu'il touche pour une traversée ordinaire.

(14) II s'agit bien sûr le plus souvent de membres de la famille du noyé, mais aussi parfois de ses compagnons ; le corps de François Turgir, charpentier de navire de la Mailleraye, est ainsi inhumé en présence de trois de ses anciens confrères car, originaire de Bayeux, il n'a pas de famille dans la paroisse (19 juillet 1783).

(15) Rien ne prouve que la peur de la justice soit ici un obstacle aux sauvetages, comme cela a été constaté ailleurs (voir François Lebrun, La mort en Anjou, 1975, et Ariette Farge, Vivre dans la rue à Paris, 1979), mais le premier noyé auquel on a « tenté de porter tous les secours » et visité par la Vicomté n'est que de 1772.

(16) Ce n'est qu'après la Révolution que les sauveteurs seront honorés. Le premier semble être Félix Coeffette, charretier de 26 ans, qui sauve à Caudebec un père tentant lui-même de sauver son fils ; il reçoit du préfet une gratification et une couronne de chêne et est cité comme exemple de « courage et de civisme » par l'Annuaire Statistique de la Seine-Inférieure de 1806.

(17) On ignore tout de de ceux qui se chargent de la course.

(18) Le 16 septembre 1771, le seigneur joue un rôle identique : « Nous seigneur d'Ambourville et Bardouville attestons à tout ce qu'il appartiendra que la veuve Perdrix est hors d'état et dans l'impossibilité de pouvoir payer les frais de justice pour la visite de son fils... ».

(19) Notons comme une bizarrerie le cas de Marie-Anne Bertin, réclamée par son mari le 8 mai 1771 et inhumée le même jour comme inconnue par le curé de Saint-Martin de Boscherville.

(20) Le curé de Guerbaville décrit ainsi, le 8 mars 1777, le transfert d'un corps de sa paroisse à celle, limitrophe, de Bliquetuit : « j'ai fait la levée dudit corps avec les cérémonies accoutumées et l'ai conduit jusqu'aux confins de cette paroisse où il a été reçu par monsieur Lelièvre, vicaire dudit Blictuit... ».

(21) Ainsi, les 14 hommes envoyés le 14 mai 1787 par le curé de Notre- Dame de Varengeville « à une lieue et demie par un chemin pénible pour enlever le corps et le rendre à la terre » appartiennent sans doute à une confrérie. Les chiffres donnés dans ce paragraphe s'appliquent à la période 1770-1789.

(22) Sans doute ces deux éventualités paraissent-ils invraisemblables et ne sont ainsi pas prise en compte.

(23) Ce n'est pas le cas partout. Monique Lemière (« Morts violentes, morts subies dans le bailliage d'Orbec au XVIIIe siècle », dans : Mentalités, déviances, pauvreté... XIVe-XIXe s. — Cahier des Annales de Normandie, n° 13, 1981) indique que les noyés sur lesquels on ne trouvait rien qui « puisse attester de (leur) état de chrétien » (comme croix ou chapelet) étaient là inhumés dans un coin du cimetière. Le Vicomte de l'eau n'a jamais trouvé sur les noyés de notre région un quelconque objet de piété.

(24) C.A. Deshayes, Histoire de l'abbaye royale de Jumièges, 1829, et Paul Sébillot, Le folklore de France, 1905, qui emprunte sans doute le renseignement au premier. Cela se retrouve sur de nombreux fleuves, mais la planchette est le plus souvent remplacée par un pain bénit, éventuellement placé dans une nacelle. Une telle pratique est formellement attestée à Paris où un cierge mit ainsi le feu à un bateau de foin (P. Sébillot, ouvrage cité, et Simon Lacordaire, Les inconnus de la Seine, 1985).



N.D.L.R.

Cette étude a été publiée pour la première fois dans les Annales de Normandie, 1987.







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