Par Laurent Quevilly

Agréés par le Tribunal de Commerce, châtelains des Graviers, propriétaires fonciers, les Panthou ont donné deux maires à Duclair. Histoire d'une gentilhommière, biographie d'une lignée...

La famille prend racine à Duclair avec André Panthou. Né à Chamblac, dans l'Eure, le 7 janvier 1764, il est défenseur près le tribunal de Commerce de Rouen. Les “défenseurs” ou “agréés” sont des praticiens qui, en plus de représenter les parties, peuvent être désignés pour gérer des faillites, même si cette fonction correspond théoriquement à celle de syndic.

Bâtisseur de patrimoine, André Panthou fait l’acquisition du château des Graviers à Duclair en 1802 tout en multipliant les investissements immobiliers, tant à Duclair qu'au Vaurouy, Sainte-Marguerite, Epinay... A duclair, il fait notamment l'acquisition de deux maisons en vis-à-vis appartenant à Jacques Duval, négociant établi à la Martinique, des mêmes il acheta un pré près du moulin Savalle. Au Vaurouy il achète la grande ferme éponyme aux Cabeuil, officiers en poste à Saint-Domingue.





Mais de de quand datent les fondations de ce manoir situé à Clanquemeure. Du XIIIe siècle peut-être. Et on le le doit à la famille de Clenkemore. Eustache de Clenkemore est attesté à cette époque comme témoin de chartes de ventes à l'abbaye Jumièges. Clenkemore
semble être un ancien nom féodal normand d’origine probablement flamando-germanique, devenu ensuite le toponyme Clanquemeure

La maison passa entre les mains d'un parent supposé de l'abbé de Jumièges, Guillaume Le Borracher au XIVe. Les siècles défilent, les propriétaires aussi : les Hullin, les Carrié, dont Robert-Hector, Sieur du Gravier sous Louis XV. Et nous voici déjà sous la Révolution, l'Empire quand Panthou rachète le domaine aux citoyennes Desgraviers.

A Rouen, Panthou vivait 111, rue des Charrettes où, pour l'anecdote il mit en vente en 1805 un piano forte à quatre pédales. Cet instrument d’exception, conçu par le fameux facteur Jacques Choene, illustrait le génie technique de l’époque, ses quatre pédales permettaient de varier les timbres en allant du son céleste à l'imitation du basson. C'était un pi-ce digne des meilleurs salons parisiens du Premier empire. André Panthou s’éteint le 3 mai 1829, à l’âge de 66 ans.

Plan réalisé en janvier 1802 par Delavigne et Hamelet, arpenteurs à Duclair.

Sa veuve, Marie Madeleine Perpétue Molet, lui survit quelques années et réside dans une maison de maître au hameau de la Côte-du-Mont avant de s'éteindre à son tour au château des Graviers, le 30 mai 1832, entourée de ses enfants.

De leur union sont nés deux fils liés au Tribunal de Commerce de  Rouen. L'un aura une carrière politique

Adolphe Panthou est attesté en 1839 comme agréé. Son étude est sise rue Saint-Jacques puis rue du Fardeau. Marié à Eudoxine Philippine Marie Josèphe Duquesne, il se retira avec elle à Vernon. Son frère nous intéresse de plus près...

Le premier Panthou maire de Duclair

  
    André Victor Panthou, né à Rouen le 21 décembre 1792. Suivant les traces paternelles, il devient défenseur au tribunal de Commerce et demeura aussi rue des Charrettes, au 88. En 1829, on le voit faire l'acquisition d'une ferme sise à Sainte-Marguerite-sur-duclair et Epinay, il la tient de Beaudouin de Joigny, alors lieutenant de cavalerie à Launay,
En 1835, Me Panthou démissionne de ses fonctions d'agréé au tribunal de Commerce au profit de Félix Payen. 
Il fut conseiller municipal puis adjoint de Henry Barbet à Rouen sous Louis Philippe. Il joue un rôle important à la tête de la capitale normande. Pair de France, industriel, Barbet est en effet très pris par ses autres fonctions : député, président de la chambre de commerce et du conseil général...

Henry Barbet

On retrouve André Victor et son épouse en 1851 aux Graviers, servi par deux domestiques, Louis et Zoé Lefèbvre.
Il s'implique dans la vie locale jusqu'à devenir maire de Duclair en 1856, succédant alors à Me Rigout, notaire. Il avait MM. Ouin pour adjoint et Aroux pour secrétaire de mairie.
Hélas, son mandat fut bref, il s'éteignit le 23 mai 1857, cédant son écharpe à Edouard Saunois, ancien notaire et laissant derrière lui quatre enfants : un fils, Victor, qui va perpétuer le nom, et trois filles.
Sa veuve, Adèle Retout, est décédée en 1875.

Victor Panthou



Victor Panthou mène une carrière de clerc de notaire avant de vivre de ses rentes à Rouen., rue Beauvoisine. Il avait notamment du bien au Petit-Quevilly. Il est marié à Clémentine Delanos. La famille semble avoir pris ses distances depuis belle lurette avec les Graviers où elle n'est pas recensée. Mais en 1875, Victor Panthou est attesté comme propriétaire à Duclair où il entreprend d'importantes transformations pour donner au château des Graviers son nouveau visage. Il céda quatre parcelles de terres en 1885 à la commune de Sainte-Marguerite. En 1887, la famille offrait pour 500 F son château à la location pour l'été. On en vendait aussi le billard en palissandre. A la Saint-Michel qui suivit, il était de nouveau à louer et il fallait s'adresser à Paul Panthou, architecte, rue de Saint-Maur à Rouen où vivait Victor, son père.

Les "Lumières" au château...


Paul Panthou mit le château en location en 1888 et le comte Alfred d'Escherny, résidant à Paris, postula. Né en 1850 à Boulogne, d'Escherny est issu d'une lignée neuchâteloise anoblie en 1751. Petit-neveu du philosophe François-Louis d'Escherny, ami de Rousseau, il perpétue le prestige d'un nom lié aux Lumières et à la haute finance. Diplomate de carrière, il occupe notamment les fonctions de deuxième secrétaire d'ambassade à Berne. Grand érudit, membre de la Société des steeple-chases et collectionneur, il réside entre Paris et la Normandie où son père exploite deux fermes à Allouville-Bellefosse dont il est maire. On retrouve ses chevaux dans les concours agricoles à Yvetot ou les courses de Fécamp.
D'Escherny fils épousa à Paris Marie de Geoffre de Chabrignac en 1887 puis fit des Graviers sa résidence. Ainsi, le 5 octobre 1888, naissait à Duclair sa fille Marguerite. Monsieur le comte est grand chasseur et déplore la perte d'une chienne courante en 1890. 
Les honneurs lui sont rendus quand, en 1891 Prat, le propriétaire de la forêt de Jumièges, réalise son 7e hallali près de la mare catelière. Le comte vivait alors sans son épouse et ses enfants au château. Il était entouré de cinq domestiques sont un Allemand, Victor Koff.

Cette famille résidait toujours aux Graviers en 1897.

Le parcours de Victor Panthou s'achève à Rouen, au 12 de la rue Saint-Maur, où il s'éteint le 2 septembre 1898, laissant à son fils un domaine profondément métamorphosé.

Le second Panthou maire de Duclair


Joseph Panthou. C’est à Duclair, le 22 juin 1872, que naît Joseph Panthou, fils de Victor Panthou et de Clémentine Delanos. Après deux ans au pensionnat Jean-Baptiste de La Salle, Joseph devient élève de l'externat Join-Lambert en octobre 1885. En octobre 1888, il entre en 3e a Bois-Guillaume où son frère André l'y rejoint. Cette année-là le château des Graviers est mis en location.
En 1889 Joseph abandonne les classes de lettres et passait au cours de sciences. Il en sort en juillet 1991 avec quatre prix et trois accessits.

Service militaire. Il retourne à Duclair et fait un stage d'agriculture. Effectue son service militaire au 129e RI en novembre 1893. Il en sort 24 septembre 1896 avec le grade de sergent et sera rappelé pour deux périodes d'exercices.

Profession . Joseph Panthou se fixe au château des Graviers, propriété de famille dont il exploite la ferme. On peut le qualifier d'agriculteur.

Mariage 14 septembre 1898, à Duclair, il convole avec Alice Boullard, née le 15 mai 1875 au domicile de ses parents, fille de Joseph Boullard et Joséphine Foucher, propriétaires et commerçants, place du Marché, à Duclair.

En 1900, on mit aux enchères du mobilier provenant du château des Graviers. Cette vente donne une idée du cadre dans lequel vivaient les Panthou : Meuble de salon recouvert damas soie, salle à manger Henri II, avec chaises cuir, chambrées complètes en palissandre et acajou, trois autres en pitchpin. Commode Louis XVI et autres, fauteuils, chaises, chauffeuses, bonne literie, rideaux, tapis, tentures murales, deux pianos, glaces, miroir cadre sculpté, garnitures de cheminée et de foyer. Horloge normande, belle lanterne de vestibule style Louis XIV, lustre, Salamandre, Phénix. Vaisselle, verrerie, chaises et vases de jardin.



Son mandat. Maire de Duclair de 1904 a 1912, Joseph Panthou succédait ainsi au Dr Allard qui restera conseiller. Son mandat est rythmé par les régates, les faits-divers dont des vols répétés sur le marché, les revues de pompiers en fanfare, les premières courses cyclistes, les comices...

Joseph Panthou fut douloureusement affecté en 1905.
Elle meurt prématurément le 10 avril 1905. Par son son testament, elle lègue :

A la fabrique de l'église de Duclair, à charge de faire dire dix messes la première semaine suivant sa mort et une messe par mois à perpétuité : cinquante mille francs.

A l'hospice de Duclair : vingt-cinq mille francs.

Aux enfants pauvres de Duclair : vingt-cinq mille francs, à charge au maire de Duclair de faire distribuer chaque année, à l'entrée des saisons, les vêtements nécessaires à chacun.

A la commune de Duclair : cinquante mille francs pour instituer une maison où les enfants pauvres et vieillards aient la soupe et la nourriture nécessaire à leur existence.  


Après son épouse, Joseph Panthou perd sa fille aînée de 18 mois, Céline Marguerite. Mais il lui reste Marie, sans doute placée en nourrice car en 1906 son père est recensé seul entouré de deux domestiques : Gaston Prévost et Marie Gascouin.


Panthou sera réélu maire en 1908  avec Henri Denise pour adjoint. La clouterie Mustad est en pleine expansion. Un des rendez-vous obligé du maire est de présider au conseil de révision. Celui de 1908 voit la présence du préfet. Suivent deux banquets avec les conscrits. Mais il y a une table officielle à l'hôtel de ville autour du représentant de l'État et une chez Denise autour du député Quillebeuf entouré d'une majorité de maires. Les deux groupes sont politiquement antagonistes.

En octobre 1908, on a failli perdre le prédécesseur de Panthou, demeuré son conseiller. Au moment où le Dr Allard monte en automobile la cale du bac de Berville, le véhicule fait marche arrière et plonge dans la Seine. Allard sait nager et s'en tire. Mais la voiture fait panache et coule. Les employés du bac et plusieurs témoins mettront une heure à la retirer du fleuve. Allard intentera un procès à la Société du bac de Duclair.

Année de tension en 1909 avec la mise sous séquestre des biens de l'église. A cette époque, Paul Mascart, le préposé aux Douanes, réalise des expositions. En 1910, le Pourquoi-Pas du commandant Charcot fit escale à Duclair. En juillet, Denise, l'adjoint de Panthou fait son entrée au conseil général. Mai 1912 : Denise, est élu maire au 2e tour de scrutin contre Goimbault, Edouard Prunier adjoint au bénéfice de l'âge contre Lucas.




Mobilisation.  En 1914 mobilisé comme sergent au 21e régiment territorial d'infanterie. C'est un homme de 1,75m,  brun aux yeux gris, un grand nez, Il souffre d'une otite chronique qui le qualifie d'oreillard.
Surveillant du camp de prisonniers de Biessard,  il y contracte une grave maladie et décède à l'Hôtel-Dieu de Rouen.
 
Ses obsèques. Ainsi sont relatées ses funérailles :

Mercredi dernier, à dix heures du matin, on eu lieu, en l'église de Duclair, les obsèques de M. Joseph Panthou, sergent du 21e régiment territorial, ancien maire de Duclair, président du conseil paroissial et conseiller municipal.


Remarqués dans l'assistance : MM. Denise, maire et conseiller général, Pigache, conseiller d'arrondissement, le conseil municipal de Duclair, de nombreux maires et conseillers municipaux des communes environnantes et une délégation de la Société de secours mutuels de Duclair. Une très nombreuse assistance avait tenu à apporter à la famille du défunt ses témoignages de sympathie.

Au cimetière, M. Denise a retracé la vie, toute de labeur et de simplicité, qu'avait été celle de M. Panthou. Il a su faire ressortir la droiture du caractère et l'impartialité de ce dernier, pendant les quelques années qu'il a exercé les fonctions de maire.

Né d'une vieille famille, originaire de notre pays, il avait été à même de pouvoir apprécier les besoins de chacun. Nombreuses étaient les familles auxquelles il venait en aide et cela avec la plus parfaite discrétion. D'une santé assez précaire, et devant l'obligation du devoir à accomplir en présence des événements actuels, lors de la mobilisation, il ne put résister au surmenage dont il fut l'objet. M. Panthou a pu partir avec la satisfaction du devoir accomplie; mais avec le deuil cruel de laisser sa fille désormais à l'affection des siens.

Après les Panthou...


Cette fille, Germaine, était l'épouse de Jacques Stackler, né en 1897 à Saint-Aubin-Epiinay.  Et Marrie hérita des Graviers. En 1926, le couple était secondé sur le domaine par les Bersoult et leurs employés. En tout, 14 personnes vivent du domaine. Au hameau des Monts dépendait du château une jolie ferme. En 1932 Jacques Stackler y mit en vente un lot important de matériel agricole après cessation de culture. Lui-même conservait en 1936 le titre d'agriculteur mais l'agriculteur-gérant des Graviers était Fernand Soret. Neuf personnes vivaient  alors sur le domaine, domestique, charretier, ouvriers agricole...

Le château sera occupé par les Allemands durant la guerre. En 1942, un camp scolaire y est organisé durant l'hiver pour les enfants de Notre-Dame, au Havre.
 A la Libération,
Il faut reloger l'ouvrier avant le châtain, titre le journal L'avenir normand, organe local du Parti communiste. Dans l'Avenir du 15 novembre, nous avions décidé de demander au maire de Duclair ce qu'il pensait faire en ce qui concernait les logements. Nous avons appris que les pourparlers avaient été éradiqués afin de faire cinq logements au château des Graviers.
Le propriétaire, le réactionnaire Stackler prétend s'opposer, car il aurait transformé le château en fruitier et établissement horticole. Nous avons constaté que quelques pièces seulement étaient occupées.
De son côté, l'usine Mustad, non contexte d'acheter toutes les propriétés de la commune, voudrait expulser un sinistré total pour loger une famille nombreuse, norvégienne.
Plusieurs familles sont venues de ce pays depuis quelque temps et elles ne sont pas indispensables à la marche de l'usine.
Où ou non, va-t-on penser à reloger nos sinistrés, nos familles nombreuses et nos jeunes ménages. Va-t-on se décider à prendre des meures contre ceux qui s'opposent au relogement, ou ne veulent pas prendre les responsabilités qui s'imposent.

Les Stackler finirent par vendre le château. En 2005, un incendie ne laissa que les murs. Puis il fut rénové par M. et Mme Laurent.



Laurent QUEVILLY.


SOURCES




De la vavassorie de Clanquemeure au château des graviers, Patrick Sorel.
Journal de Rouen,
différentes éditions

La Semaine religieuse 8 juillet 1905
Généalogie : Olivier Payenneville
Duclair, un regard sur le passé, Aubert, Sorel, Devaux.

Nous recherchons tout complément biographique. Et surtout des portraits...
 


Annexe

Biographie de l'abbé Louis Panthou

Né à Duclair le 14 mai 1865, ordonné en 1894, il fut nommé professeur à l'institution Ecclésiastique d'Yvetot en 1894, curé de Saint-Sylvain en 1895, curé de Bermonville en 1903. Il est décédé le 23 novembre 1926. Compte-rendu de la presse diocésaine :

Il était né à Duclair le 14 mai 1865, d'une famille très chrétienne et nombreuse. Comme ses cinq frères, bien jeune encore, il fut placé à l'institution ecclésiastique d'Yvetot, ou, avec l'esprit de discipline et l'amour du travail qui toujours le distinguèrent, il fit d'excellentes études. Les humanités achevées, il s'en fut à Paris faire ses études de droit qu'interrompit l'année du volontariat. Il conquit ensuite le diplôme de la licence en droit,

Les séminaires d'Issy et Sulpice

Le moment venu de fixer sa destinée et de choisir une carrière, M. Panthou se prit à réfléchir et, plus net et plus instant, se fit en lui l'appel de Dieu : appel à peine évoqué jadis à Yvetot, au contact et sous l'influence de prêtres distingués, ses professeurs, et de condisciples amis se destinant au sacerdoce. Mais d'esprit très circonspect et réfléchi, il ne voulait répondre qu'après l'épreuve décisive d'un séjour dans le monde. Enfin, conscient de l'appel divin, il s'en fut aux Séminaires d'Issy d'abord et de Saint-Sulpice ensuite, où il était ordonné prêtre en 1894, à l'âge de vingt-neuf ans.

Ce travail intérieur, n'était son état de santé alors assez précaire, l'eût mené plus loin : il eût aboutit à son entrée en religion.

Aussi, plus tard, se sentant plus fort et plus robuste, il s'ouvrit à l'autorité diocésaine de cette intention. Mgr Fuzet, préoccupé de la pénurie toujours aggravée des prêtres dans son diocèse, l'en dissuada. M. Panthou se rendit à cette impérieuse raison. Mais pour ce fils de Saint-Sulpice, si profondément pénétré de l'esprit sulpicien, la vie du presbytère tout en n'excluant rien de la sollicitude pastorale et de la bonne confraternité sacerdotale n'était pas l'équivalence d'une vie monastique, quant à la régularité, à la solitude, au recueillement, à l'austérité, au travail intellectuel, voire même manuel ? Tout adonné à la science sacrée et en particulier à l'exégèse, il s'était consacré à l'étude du Psautier et il se proposait de publier ce consciencieux travail, fruit longuement élaboré de ses studieux loisirs et de ses longues veillées ; la solidité et la profondeur de ses rapports dans les conférences ecclésiastiques, toujours si distingués, permettaient de beaucoup attendre de cette publication.

Au physique, il était grand de taille, le visage toujours grave, le regard très droit, l'air pensif, un peu fermé peut-être, à ce point qu'il en paraissait distant, avec les apparences d'une timidité qui fondait au premier contact pour se muer souvent en une bienveillance extrême, avec, parfois, une fermeté de principes qui pouvait être jugée de l'intransigeance, tant qu'on n'en devinait pas les motifs cachés, faits de raison et de charité. Charitable, il le fut avec une infinie discrétion : révéler ses aumônes cachées, eût été lui causer une peine réelle. Cependant, l'opinion paroissiale était faite à cet endroit, quelque secret qu'il voulût y mettre.

Que de fois un modeste fermier alors que l'agriculture ne connaissait pas les temps prospères de maintenant ayant perdu cheval ou vache et que l'on savait dans l'impossibilité pécuniaire de remplacer l'animal nécessaire, ayant reçu la visite du pasteur informé de son malheur, se trouvait à même d'y pourvoir ! Et le bon peuple de redire : « Rien d'étonnant, M. le Curé est passé par là ». On excusera cette suggestive révélation qui en dit si long.

Aussi bien, avec justice et vérité, M. le Vicaire général pouvait écrire de M. Panthou : « prêtre aussi simple que distingué, aussi digne que bienveillant, aussi sage dans le conseil que ferme dans l'accomplissement du devoir, prêtre par toutes les fibres de son cœur, n'ayant qu'une passion : la gloire de Dieu et le bien des âmes ».

Curé de Saint-Sylvain


A son retour dans le diocèse, après son ordination sacerdotale, il fut envoyé à l'institution ecclésiastique d'Yvetot en qualité de professeur ; il n'y resta qu'une seule année et fut ensuite nommé curé de Saint-Sylvain, en 1895. Il y trouva une petite église, jadis vrai modèle de l'architecture ogivale primitive, adaptée à la campagne. Au XVIIe siècle on l'avait défigurée en ajoutant au :, portail un lourd clocher. A cela rien à faire. Mais à l'intérieur de l'église plutôt délabré, un travail d'intelligente restauration s'imposait. M. Panthou, aussi curieux de la dignité du temple matériel que dévoué au bien spirituel des âmes, avec le concours très averti de l'un de ses frères, architecte à Rouen, entreprit et mena à bien cette réparation, encore que là, déjà, et comme il devait le faire plus tard à Bermonville, si lourde que pût être la dépense, il en ait assumé personnellement toute la charge.

Nommé à Brémonville

A Bermonville. dont il fut nommé curé en 1903, M. Panthou trouvait encore une église assez intéressante, au moins en la partie ancienne. Le chœur avait été reconstruit avec magnificence vers 1360 par les moines du Bec-Hellouin. La nef du XVIIe siècle avait été réparée et ornée par son prédécesseur, M. Devillers, de sainte mémoire. Pour le transept et le chœur, lui-même acheva le travail de restauration.

Le retable du maître-autel, jadis sculpté par un vicaire de Bermonville, avait une réelle valeur, quoiqu'il masquât une splendide fenêtre gothique. Le retable encadrait une peinture du Sacré-Cœur, œuvre quelconque et fort endommagée. M. Panthou confia à une artiste de talent le soin de réaliser un tableau de remplacement. Naguère, fut béni et posé un Sacré-Cœur nouveau, œuvre originale et d'un réalisme poussé.

L'abbé Panthou fit encore preuve d'un sens artistique avisé et de profond respect du passé, en réintégrant dans son église, après, l'avoir convenablement fait restaurer, un ancien baptistère où, des siècles durant, les générations successives étaient venues recevoir l'eau baptismale. Pour le gain d'une place, on avait relégué dans le cimetière cette grosse cuve carrée du XVe  siècle, ornée sur deux faces de sculptures symboliques.

Enfin, après cette guerre d'enfer qui, là comme dans toute la France, avait semé tant d'angoisses et fait couler tant de larmes, pendant laquelle, avec un inlassable dévouement, il s'était prodigué pour adoucir les peines, maintenir les courages et les espoirs consoler des deuils et prier pour les morts, il tint à perpétuer leur -souvenir par l'érection d'un mémorial dans son église et une généreuse coopération au monument du cimetière.

Alors que, quoique déjà souffrant, il espérait se dévouer encore, édifier toujours et sauver les âmes certaines conversions opérées par lui sont vraiment admirables il s'en est allé vers Dieu, le saint prêtre, et sa dépouille mortelle s'en est allée dormir son dernier sommeil près de sa mère bien-aimée, qui, quelques années plus tôt, l'avait précédé dans la tombe. 

Ses funérailles

Le jeudi 25 novembre, la paroisse de Bermonville rendait les derniers honneurs à son vénéré curé, M. l'abbé Louis Panthou, décédé dans une clinique du Havre, des suites d'une opération chirurgicale. La cérémonie funèbre était présidée par M. le Doyen de Fauville, assisté des curés du doyenné, de ceux des paroisses voisines et de quelques autres, amis et anciens condisciples du regretté défunt. L'assistance très nombreuse venue de Bermonville.

d'Envronville dont M. Panthou, avait la charge subsidiaire et de Saint-Pierre-Lavis, paroisse qu'il avait desservie pendant la grande guerre, avait à sa tête, conduisant le deuil avec la famille, M. le Maire et les membres du Conseil municipal et du Conseil paroissial de Bermonville, et aussi, le Conseil municipal et paroissial d'Envronville, se faisant en cette douloureuse circonstance un devoir de rendre ce dernier hommage de vénération et de reconnaissance au pasteur dévoué qui, sans égards à l'humaine prudence, avait accepté d'assurer, en leur paroisse privée de curé, le culte et le service des malades.

Après l'absoute, M. le Doyen donna lecture d'une lettre de M. le vicaire général Delestre, exprimant la douleur et les regrets de l'autorité ecclésiastique en face de cette mort qui ravissait au diocèse l'un de ses bons ouvriers, exaltant les vertus du défunt, offrant ses condoléances émues à sa très honorable famille, à ses paroissiens, et aux confrères du doyenné, attristés. Il prononça ensuite une allocution rappelant le mérite et le labeur du prêtre de haute vertu, qui, « après deux mois de souffrances supportées avec une patience admirable, avait rendu sa belle âme à Dieu », et qui laisserait dans cette paroisse comme dans celle de Saint-Sylvain, le souvenir d'un homme de bien et d'un saint prêtre.

A la porte de l'église, après la cérémonie funèbre l'inhumation devant avoir lieu au cimetière de Bonsecours M. le Maire de Bermonville, au nom du Conseil municipal, du Bureau de bienfaisance et du Conseil paroissial, redit lui aussi l'émotion et la douleur, l'estime et les regrets de tous devant cette mort si brutale. Il rendit hommage aux vertus du pasteur qui s'était acquis la vénération et la gratitude de tous ses paroissiens.


Le faire-part de Victor Panthou (1898)

Madame VICTOR PANTHOU;
Monsieur PAUL PANTHOU, Architecte, Madame PAUL PANTHOU; Monsieur CHARLES PANTHOU; Monsieur l'Abbé Louis PANTHOU, Curé de Saint-Sylvain; Messieurs HENRI,JOSEPH et ANDRÉ PANTHOU;
Mademoiselle CÉCILE PANTHOU;
Monsieur et Madame AUGUSTE LABARRE; (Il fut maire de Gouy)
Monsieur et Madame HENRY BÉNARD; Monsieur GUSTAVE DECORDE, Avoué au Tribunal Civil de Rouen, et Madame GUSTAVE DECORDE; Monsieur ALBERT PICHOT; Monsieur et Madame RAYMOND de COLOMBEL;
Messieurs VICTOR et FERNAND Léon LABARRE;
Monsieur le Baron d'URBAL, Chef d'Escadrons, en retraite, Officier de la Légion-d'Honneur, Madame la baronne d'URBAL et leurs Enfants;
Et les autres Membres de la Famille,
Ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent d'éprouver en la personne de

Monsieur Victor PANTHOU,

leur Epoux, Père, Beau-Père, Grand-Père, Frère, Beau-Frère, Oncle, Grand-Oncle, Cousin,
décédé ce jour, en son Domicile, rue Saint-Maur, 12, dans sa soixante-treizième année, muni
des Sacrements de l'Eglise.

PRIEZ DIEU POUR LE REPOS DE SON AME

Vous êtes prié d'assister aux Convoi, Service et Inhumation, qui auront lieu en l'Eglise
Saint-Romain, le Lundi 5 Septembre 1898, à neuf heures du matin.

On se réunira au Domicile mortuaire.

Après la Cérémonie religieuse, le Corps sera conduit au Cimetière de Bonsecours pour y être inhumé.

Selon le désir du Défunt, prière de n'envoyer ni Couronnes ni Fleurs.

Rouen, le 2 Septembre 1898.

Rouen - Imp. du NOUVELLISTE, rue St-Etienne-des-Tonnelliers,