Par Laurent Quevilly

Jadis dependant d'Heurteauville, rattachée aujourd'hui à La Mailleraye, la ferme du Torp fut l'un des satellites de l'abbaye de Jumièges. Imaginez deux moines vivant ici, loin de la discipline du moutier. A ce prieuré restent attachées quelques légendes...


Le portailBâtie près d'une vallée fertile, la ferme du Torp fut d'abord une villa romaine. Quand les Normands arrachent leur duché au roi des Francs, elle prend le nom de Torp. Un nom directement importé du Nord et encore en usage en Suède ou au Danemark
pour désigner une ferme.

Qui offrit ce domaine à l'abbaye de Jumièges ? Voici bien longtemps, la forêt de Brotonne appartenait à Hugues, évêque de Bayeux. En 1033, il la concéda à Guillaume d'Arques. Dont les biens furent ensuite confisqués au profit de Roger de Beaumont. Et c'est le fils de ce dernier, Robert, comte de Meulan, qui offrit la chapelle Saint-Filbert-du-Torp à Jumièges. La charte est datée de Rouen, en 1183.

Deux moines à perpète...

Oh! ce cadeau seigneurial n'est pas tout à fait désintéressé. Meulan exige que deux moines résideront là en permanence et prieront Dieu pour lui et sa famille. En revanche, il leur assure leur subistance par un certain nombre de largesses. On compte alors, parmi les revenus du prieuré une cour de plus de 9,5 arpents, avec les édifices et le bois adjacent, 60 acres de terres labourables, le marais depuis le Vivier jusqu'au chemin appelé jadis le Banket. Nos deux moines auront aussi le droit d'écuelle, c'est-à-dire un mets de la table du comte et une portion de vin toutes fois qu'il résidera au Torp, à Hauville  ou même à Vatteville. À quoi il faut ajouter 40 sols de rente sur la forêt de Brotonne, les fruits nécessaires pour la boisson des cénobites et celle de leurs domestiques, le bois à bâtir et le panage de leurs porcs et autres bestiaux (un taureau, dix vaches, quatre boeufs, deux chevaux...), avec le droit de prendre chaque jour, dans la forêt, deux charretées de bois mort pour leur chauffage.

 Voilà nos moines confortablement installés. La toponymie du lieu va bientôt en garder mémoire. La sente aux moines relie le prieuré au passage de la seine et communique également avec la ferme et la grange dîmière d'Heurteauville.

La donation de Meulan fut aussitôt sanctioné par une bulle d'Innocent III. Dans une charte de 1208 signée à Saint-Germain-en-Laye, Philippe Auguste la confirma à son tour. Mais on nous dit parfois que Meulan fut tenté de donner, en 1201, le Torp et la terre que le sépare de la Seine à l'abbaye de Savigny. Objectif: fonder là une abbaye cistercienne. Ce qui échoua, celle de Jumièges agitant ses parchemins encore frais.

L'argent rentre

6 mai 1391. Un siècle a passé. Simon, abbé de Jumièges, donne quittance au vicomte de Pont-Authou et de Pont-Audemer du versement de près de 30 sols tournois. Cette somme est due la Saint-Michel "à cause du manoir et de la chapelle de Saint-Philibert au Torp."

Déserté vingt ans

Durant l'occupation anglaise, le prieuré fut déserté 20 ans et tomba en ruines. A la mort d'Agnès Sorel, les 800 écus d'or délivrés par ses exécuteurs testamentaires furent affectés à différents travaux dans le domaine abbatial. Le prieuré du Torp reçut ainsi sa part. "Item je fis tantôt aprez la redduction reparer l'ostel et la chappelle du Torp et la granche, lesquelz hostel, chapelle et granche étoient en trop grande et excessive ruyne parce que le dit hostel qui est assis dedans la forest de Brotononne n'avoit oncques esté habité par l'espace de plus de XX ans pour l'occasion de la guerre, laquelle reparacion cousta plus de cinquante livres. Pour ce cy 50'."

En 1450 encore, la chapelle du Torp fut aussi pourvue d'indulgences par le cardinal d'Estouteville, probablement dans le but de pourvoir à sa restauration.

En 1563, des lettres patentes portant défense de troubler les religieux dans leur droit de présentation et de nomination à la chapelle du Torps. Ce qui les confirme dans leur  possession. Pourquoi
?...


(Association des baronnies de Jumièges et de Duclair)

L'abbé vend le bois du Torp

 C'est qu'avec le système de commende, les abbés de Jumièges empochent leurs revenus sans résider sur place. Et ils sont de plus en plus gourmands, nos prélats. Le Torp fait partie de la mense conventuelle, autrement dit des profits généraux de la communauté. En 1581, le nouvel abbé, Charles de Bourbon, attaque ce monopole. Il prétend que les bois du Torp lui appartiennent en propre. Il attend de leur coupe plus de 30.000 livres. Histoire de se dédommager de ses malheureuses aventures politiques. Il n'osa cependant pas les vendre sans l'assentiment des moines. Aussi, fit-il le voyage à l'abbaye flanqué de ses neveux, les princes de Condé et de Soissons. Discussions orageuses, menaces. La communauté cède, à l'exception d'un vieillard: "Vous êtes ici tout puissant. Monseigneur, rien ne vous résiste, on applaudit avec tremblement à tout ce que vous voulez. Mais lorsqu'en l'autre vie, vous vous retrouverez seul devant Dieu et devant les moines, vous tremblerez à votre tour et vous serez plus petit qu'un souris devant un chat !"

 Le bois fut finalement vendu 20.000 livres. Mais par un acte signé le 23 juillet 1583, Bourbon renonça à ses prétentions sur la ferme. Ce n'est qu'en 1658 que l'on songea à replanter la forêt. Le Torp resta dans la mense conventuelle jusqu'à l'abbatiat de Claude de Saint-Simon qui obtient les "deux du revenu" en 1726. A cette époque, en maugréant, le curé de Jumièges venait encore dire ici une trentaine de messes par an. Le reste du temps, les paroissiens d'Heurteauville traversaient la Seine pour assister aux offices en l'église Saint-Valentin.

Vouée à la démolition


Dans ce contexte, un arrêt du conseil d'état du roi en date du 10 novembre 1727 autorise la démolition de la chapelle du Torps. Il est prévu que les pierres, vases, ornements seront employés à la construction et la décoration de la nouvelle église d'Heurteauville. Cette section de Jumièges vient en effet d'être érigée en succursalle de la paroisse, les fidèles étant las de traverser la Seine pour assister à l'office.

La chapelle du Torps est donc déclarée d'aucune utilité au peuple par sa situation. La messe n'y est dite qu'une fois tous les quinze jours dans l'année et tous les dimanches au mois de mai. De plus, elle n'est pas conservée avec « toute la descence requise ». L
e grenier au dessus du chœur sert à stocker foins et fourages. La démolition est autorisée par l'archevêque, mais n'a finalement pas lieu. Les pierres de la chapelle d'Heurteauville proviendront de la carrière de Port-Jumièges. Mais la décoration, la cloche aussi, viendront du Torp.

A cette date, le Torp devient donc un simple revenu foncier pour l'abbaye.

La ferme du Torp fut occupée jusqu'au 16 mars 1778 par la famille Tiphagne, originaire de Yainville.

Et vint la Révolution

Lors de l'inventaire de 1790, il est noté que le prieuré rapporte 450 livres payables en deux
échéances à la mense abbatiale. Le fermier en est un certain Duvrac qui régle son dû en janvier et juillet.

Délibération de l'administration municipale du canton du 17 germinal an 5
:

Le citoyen Desaulty a représenté, ayant observé que la ferme dite du Thor étant aliénée et que la partie de bois en dépendant n’étant point comprise dans le contrat d’aliénation, il serait nécessaire d’évaluer la partie de la forêt afin de constater quel impôt elle doit rapporter
Sur ce, l’administration
Considérant que le mode d’évalutation prescrit par la loi du huit messidor pour l’évaluation des propriétés pour lesquels il y a réclamation doit être adopté de préférence, vu qu’il est consigné dans une loi récemment rendue et que d’ailleurs il présente plus d’obstacle à l’arbitraire
Oui le commissaire du Directoire exécutif,
Arrête que les citoyens Jean-François Danger, Jean-Baptiste Hue et Laurent Chrétien, tous trois cultivateurs à Jumièges sont nommés commissaires pour l’évaluatin de la partie de bois taillis ayant dépendu de la ferme du Thor.
2° qu’ils se conformeront dans cette évaluation aux mode déterminé par la loi du 8 messidor dernier
3° que le dit citoyens Desaulty est chargé de notifier officiellement aux susnomms leur nomination.
4° que les procès verbaux d’évaluation seront remis à l’administration sous le délai de dix jours.
Ainsi fait, arrêté et délibéré en l’admoinistration à Duclair les jours, mois et an que dessus.
Parmi les signataires : Barette.

Un trésor, des apparitions...

En 1835, Fallue explore le secteur. L'archéologue note que près de la mare du Torps "existe la roche druidique nommée la pierre au Honneux ; elle a 9 pieds de long sur une largeur de 6 pieds. Depuis des siècles, elle passe, dans l'esprit du peuple, pour couvrir un trésor. Plusieurs même assurent, qu'à différentes époques on y a fait des fouilles, que d'effrayantes apparitions ont forcé de discontinuer. Par suite de l'enlèvement des terres qui la supportaient, elle se trouve dans un enfoncement de 6 pieds, et renversée sur le côté. Je n'ai vu aucuns dessins sur cette pierre brute et sillonnée par de grandes fissures qui me paraissent naturelles."  (*)

(*) «Cette pierre était gisante dans un jardin on l'a recouverte de terre, pour mettre fin aux bruits d'apparitions dont elle était l'objet. » J. GALLOIS, Mon. még. dép. Seine- Inf. (1898), p. 162.


Fallue reconnaît aussi un puits maçonné dit du petit Rouet: "autour de ce puits ou voit des tracés et des restes d'habitations, et non loin de là quatre fosses. La première portant le nom de puits de la grande Gueule, peut avoir 90 pieds de circonférence et 12 pieds de profondeur. Il y avait au centre une excavation souterraine de 5 pieds de diamètre, maintenant bouchée par de gros quartiers de silex."

La savant observe encore "à fleur de terre, une aire de bâtiment dont les murs d'enceinte sont formés de gros blocs de pierre taillés et liés entre eux par du mortier. Tout auprès on remarque deux bases réniformes de cabanes rustiques.

"La déclivité de la vallée du Torps a sans doute servi de lieu de sépulture ; car on y trouve, sur une distance de 300 pas environ, des urnes en terre grise remplies de cendres et d'ossements brûlés. J'en ai recueilli sur le sol beaucoup de fragments amenés par les racines des arbres qu'on abat en ce lieu.

"Dans le fond de la vallée, en arrière de la chapelle du Torps, existaient beaucoup de vieux murs, dont la partie qui était à fleur de terre a été enlevée pour donner passage à la charrue.

"Sur le bord, et à droite du chemin qui mène à la forêt, j'ai remarqué les restes d'un fourneau en briques, recouverts de morceaux de tuiles à rebords et de fragments de vases en terre grise. Le propriétaire de ce terrain m'a assuré qu'auprès de ce fourneau, détruit pour élargir la route voisine, il avait trouvé, il y a une quinzaine d'années, des haches en bronze (*) et des lingots du même métal, ce qui porterait à croire que ces armes auraient été coulées dans cet endroit, et du temps de la domination romaine. Dans le jardin, qui est derrière la chapelle, on a également découvert un vase en terre contenant 1700 médailles en cuivre; de pareilles monnaies ont été trouvées dans la terre, par ce propriétaire (M. Rever), lorsqu'il a fait faire on réparer le fossé qui sépare son domaine de la forêt.

(*) En examinant avec soin ces instruments, ajoute Fallue, on pourra remarquer qu'ils ne sont propres à aucun usage domestique, ni même à servir d'armes offensives, étant privés de la faculté de recevoir un manche quelconque. Je les considère donc comme des objets consacrés au culte druidique, dont les dogmes ont encore été longtemps en vigueur après l'occupation romaine.

Visite guidée

En 1975, la commission des Antiquités estime que « l'ensemble  constitué par le prieuré et « La flaque de Torps » est digne du plus haut intérêt et la CDA ne peut que recommander  à la Commission des Sites d'envisager une proposition de classement ». Voici le compte-rendu d'une visite menée par Dupont-Danican:

Il semble qu'on puisse faire une distinction entre le lieu dit « Ferme du Torps » situé au-delà du bois  particulier au nord-ouest et la plaine du prieuré u'on appelle aussi « Flacq du Torps », du moins en partie. Ce sont actuellement plusieurs exploitations agricoles distinctes issues de la vente des biens nationaux.

Le prieuré se compose d'une cour entourée à l'est  par la chapelle (15,30 x 6,60m), accolée au logis (11 m) suivi d'un bâtiment à pans de bois (18,50 m) au sud-est.

Au sud-ouest se trouve une grange dîmière (30 x 9 m), au nord-ouest un autre bâtiment à pans de bois (35 m) et au nord-est un bâtiment recouvert de paille.

Deux maisons d'habitation complètent l'ensemble datant de l'époque Louis XV.

La plaine est délimitée par des  bornes fleurdelysées côté forêt et gravées aux clés de Jumièges côté plaine. Elle est d'environ une quarantaine d'hectares formant vallon.

La chapelle offre des caractéristiques du XIIe siècle, notamment un portail  surmonté de quatre archivoltes (1,10 m de rayon intérieur) conservant des traces polychromes jugées rarissimes. Des travaux postérieurs semblent avoir  été effectués aux siècles suivants. En effet, l'appareillage de pierre est plus grand et mieux taillé que celui du reste de la construction. Les contreforts en grande partie détruits ne sont plus de forme plate. Les ouvertures très  ébrasées à l'intérieur correspondent à de petites fenêtres lancéolées à l'extérieur. Quatre s'ouvrent au nord. Celles de l'est au nombre de trois sont bouchées. Le mur sud possède une porte à plein-cintre beaucoup moins importante que le portail ouest. Il comporte une sorte de piscine à plein-cintre qui voisine avec  une autre à arc surbaissé. La porte nord est une ouverture récente, pratiquée pour  faciliter l'usage de bâtiment agricole auquel est réduite la chapelle.

 Le logis accolé à la chapelle est en pierre de taille, fin XVe siècle. Une fenêtre à meneau éclaire le sud-est d'une grande salle avec cheminée monumentale. Une porte, autrefois la fenêtre correspondante dont le meneau a été arasé, lui l'ait face. La  porte d'origine est celle qui jouxte la porte de la chapelle. Elle est à arc surbaissé.

Un souterrain

A ce logis est accolée une longue  construction à pans de bois du XVIe siècle dont la pièce principale est ornée d'une grande cheminée en briques plates ou tuileaux avec colonnettes en mauvais état. Sur le mur d'en face des  graffitis représentent des bateaux de pêche anciens et des clés de Saint-Pierre de Jumièges.

Les murs de la grange, dont certains ont été réparés avec des parpaings montrent encore certaines parties à pans de bois d'origine. Le gros-œuvre n'a cependant pas été altéré.

La ferme a deux puits : un au centre de la cour, l'autre se trouve entre  les deux maisons de l'époque Louis XV.

Deux caves se trouvent dans les autres cours.

Terminons enfin sur cette légende qui voulait que de l'ancien logis d’abbé un souterain partait pour l’abbaye de Jumièges. Or un souterrain partait effectivement de la jonction entre la chapelle et le logis et pouvait être suivi sur une cinquantaine de mètres avant la dernière guerre  Il a été clôturé depuis.

Le site fut restauré en 1978. C'est une propriété privée qui, comme jadis, aspire au calme.

Laurent QUEVILLY.



SOURCES

Jean-François Dupont-Danican, président de la Société Pays de Caux.
Archives de la Seine-Maritime : 9 H 2, 24, 94, 213, 312, 363, 1019, 1020.
J. Bailly : lettre manuscrite sur la voussure peinte de la chapelle.
Abbé Cochet — Les églises de l'arrondissement d'Yvetot, T. I, Dieppe, 1846.
Abbé Ad. Maurice— Les coutumes et usages de la forêt de Bretonne , Rouen, 1934.
M.C. Lequoy — La forêt de Bretonne à l'époque gallo-romaine, 1975.
Jumièges, ouvrage du XIIIe centenaire, Rouen, 1955, 2 volumes.
Loth, histoire de l'abbaye royale Saint-Pierre de Jumièges.
Délibération de l'an 5 : communication de Jean-Pierre Hervieux.


Gravure: E. Spalikowski. Photo: Jean-Claude Quevilly.


Vous avez des anecdotes, des gravures, des cartes postales anciennes du Torp?...