Ils ne sont qu'un exemple parmi tant d'autres. A Varengeville, trois frères d'une même famille ont été happés par la Grande guerre et ont connu des destins divers. Tour d'horizon...

"Mon onc Natole" était l'heureux époux de ma marraine, Henriette Quevilly. Ils vivaient tous deux au Paulu dans une maison assise près de l'ancienne épicerie Gelée et qui accueillait quatre logements ouvriers. Car ils avaient été ouvriers toute leur vie, les Bessin. Notamment chez Prévost-Grenier, la filature de Villers-Ecalles qui fonctionna jusqu'en 45 avant d'être rachetée par Guldebeman.

En grimpant quelques marches, vous entriez directement dans la cuisine où la sonnerie d'un carillon westminster rythmait la fuite du temps. Sur votre gauche était une petite salle à manger où les convives refaisaient le monde après la rincette. Plus loin, le long d'un couloir, venait une chambre dont le seul usage était d'y déposer nos manteaux. Un obscure escalier conduisait à l'étage mais je ne m'y suis jamais aventuré. Un besoin naturel se faisait sentir, vous sortiez par l'arrière de la maison pour grimper jusqu'aux tinettes trônant à flanc de coteau. Là, du papier journal pendu à un clou effaçait les traces de votre passage. Les Bessin ont été parmi les derniers à honorer l'expression "aller dehors"...

Cette maison du Paulu existe toujours. Ses murs sont imprégnés de souvenirs : promenades jusqu'aux vestiges du mystérieux laboratoire de spéléobiologie, jusqu'à l'ancienne filature Delaporte, dite aussi Van Den Bosch où avaient trimés mon père et mon grand-père. Il me revient aussi en mémoire les flon-flons de la Saint-Gilles, dans la plaine près du grand café. Elle annonçait la fin de l'été...

Une image ancienne de l'épicerie. En médaillon, la maison des Bessin...

Profondément croyant, Natole était abonné au Pélerin. J'y dévorais les aventures de Pat'Apouf en rêvant d'être un jour dessinateur. Ce qui se réalisera. En attendant, c'est peut-être ici que je me suis forgé une autre vocation. Retraité, mon oncle me fit un jour profiter d'un spectacle de fin d'année donné à l'usine en face de chez lui. Là, un Mataf d'opérette juché sur un trapèze donnait un numéro de faux maladroit dans l'hilarité générale. Un peu plus tard, je m'engageai dans la Royale. Tout aussi gauche...

Souriante à l'arrière de sa maison du Paulu, Henriette et ma famille dans les années 80...

Après la mort de Natole, en 1973, je suis revenu dans cette maison voir ma marraine. Elle partageait désormais ses jours avec un serin cacochyme qui ne conservait plus que trois plumes sur le croupion. Henriette lui parlait avec un fort accent cauchois pour tenter de lui redonner des ailes. Elle me téléphonait souvent en Bretagne. Longuement. La dernière fois, ce fut pour me dire que son amie d'enfance s'était jetée dans la mare en plein hiver. Mais, s'empressait-elle de préciser, elle avait pris la précaution de se mettre son paletot avant d'entrer dans l'eau... Henriette est décédée en 1990 à 92 ans.

Anatole, le soldat exemplaire

De son vivant, je n'ai jamais entendu mon oncle parler de sa guerre de 14. Même si, en 1966, on lui proposa la Médaille militaire. Ce n'est que bien plus tard que j'ai découvert ses états de service. Anatole Bessin avait été incorporé le 12 janvier 1916 au 94e régiment d'infanterie. A 19 ans. Le 4 mai 1918, il est nommé caporal. On le cita à l'ordre de son régiment : "Chef d'escouade très dévoué et très énergique. Le 8 août 1918, a brillamment entraîné son escouade à l'assaut des positions ennemies, a capturé des prisonniers et du matériel." Passé au 58e RI, il obtient une nouvelle citation: "A toujours fait preuve de beaucoup de courage et de sang-froid dans toutes les circonstances difficiles. Très belle attitude au cours de l'attaque du 1er novembre 1918. Blessé pendant la progression." C'était dans le secteur de Chestres, au sud-est des Ardennes. 

L'Armistice ne sonna pas son rappel. Il poursuivit la guerre dans l'armée d'Orient. Bref, un héros ordinaire. Mais le livre de l'ami Jean-Pierre Hervieux m'a permis d'en savoir plus sur les frères d'Anatole. Ils incarnent tous les cas de figure d'une famille de Poilus...

Jules, mort de maladie

D'abord Jules Bessin. Né au hameau des Vieux, ses parents étant alors ouvriers de filature, il fut dans un premier temps réformé au conseil de révision de Duclair. Car il était l'aîné de neuf enfants. Mais il accomplit tout de même son service militaire de novembre 1902 à septembre 1903 au 39e RI. Marié le 4 juillet 1908 à Varengeville avec Marguerire Valentine Hauchecorne, il résidera lui aussi aux Vieux où naitra son fils Jules Léon.
Mobilisé le 4 août 14, Jules rejoint son régiment au Havre. Chemin faisant, il est nommé caporal le 31 mars 1915. On le réforme pour bronchite chronique le 16 mai 1916. Une bronchite qui, en réalité, est un tuberculose. Jules décède rue du Val, à Varengeville, le 14 février 1917. Même s'il n'eut pas la mention "Mort pour la France", son nom fut gravé sur le monument aux morts et son fils adopté comme pupille de la Nation.
Le 26 novembre 1921 Le corps du Jules Bessin fut même exhumé pour être transporté au carré militaire aux frais de la commune. Dans cette affaire, elle a fait montre de justice. Ce qui ne fut pas toujours le cas ailleurs pour des Poilus morts chez eux d'une maladie contractée au front.

Auguste, le prisonnier de guerre

Auguste Casimir Bessin fit de premiers pas maladroits dans la vie. Il écope de 50F d'amende en décembre 1911 pour outrage à agent. Alos, il se rachète. Résidant alors dans la région parisienne, il s'engage au sein du 160e RI en octobre 1912. Blessé par balle à la jambe droite le 5 septembre 1914, il met un an à s'en remettre. Passé au 13e RI en décembre 1915, Auguste Casimir est nommé sergent en janvier 1918. Mais il est fait prisonnier le 15 avril et interné à Giessen, en Allemagne commandé par le redoutable capitaine Hauptmann Fröhlich. Quand vient l'Armistice, ils sont 4.500 détenus dans ce camp. Auguste Casimir ne sera rapatrié qu'en décembre. Il échappera à une seconde mobilisation en 39, réformé pour cardiopathie.

Paul, l'homme contre

Chaotique, le parcours du dernier des fils Bessin complète le tableau. Mobilisé le 18 septembre 14 au 46e RI, Paul Louis passe au 31e puis au 113e RI. Il est alors cité à l'ordre de son régiment comme "Soldat grenadier énergique et brave, toujours volontaire pour les postes périlleux, a fait preuve au cours des journées des 16 et 17 avril des plus belles qualités de courage et de sang-froid, notamment au cours de la nuit du 17 avril, étant de garde à un petit poste avancé où il captura de nombreux prisonniers. " Le soldat Bessin reçoit ainsi la Croix de guerre avec étoile de bronze. Lui aussi est donc un héros ordinaire.

Seulement, le 25 juin 17, le voilà condamné par le 1er conseil de guerre de Paris à 15 jours de prison pour ivresse et 2 mois de prison avec sursis pour violences à agent et rébellion. Nouvelle condamnation du conseil de guerre de la 125e division le 6 septembre suivant. Cette fois pour voies de fait envers un supérieur. Nombreuses sont alors les mutineries après trois années de guerre. Son destin bascule. Il est écroué à l'atelier de Bougie, en Algérie où il doit purger dix ans de travaux forcés. Et comme c'est souvent le cas, il meurt à l'hôpital du bagne le 12 avril 1919. A titre posthume, Paul Bessin sera amnistié par la loi du 24 octobre de la même année...

Les beaux-frères aussi...
 
aintenant, ce sombre tableau familial ne s'arrête pas là. Marie Euphrosine, la sœur aînée des frères Bessin, avait épousé en 1913 Henri Amand Gruel. Mobilisé le 4 août 14, il est blessé une première fois en septembre 1915
à Neuville-Saint-Vaast. En avril 1916, il est touché au bras à Rannont, en Lorraine.Et puis Gruel disparaît au combat du Mont-Kemmel en avril 18. Mais, miracle, on le retrouvera interné en Allemagne. Puis il est rapatrié en France et se retire à Saint-Paër, décoré de la Croix de guerre, étoile de bronze. La médaille militaire lui sera décernée en 1930 alors qu'il réside au Paulu.

Alfrédine Angélina Bessin épousa en 1917 Marcel Léon Savary, un Duclairois chauffeur mécanicien. Mobilisé depuis les premiers jours de la guerre, il regagnera le Paulu le 9 septembre 19. On le retrouvera plus tard aux filatures de Saint-Sever. Ces deux là ont donc eu de la chance. Mais...

Jeanne Alphonsine, autre sœur des frères Bessin avait épousé Marcelin Badmington, ouvrier de filature. Un nom qui indique une origine anglaise. Ses ancêtres sont attestés à Chippenham, Wiltshire au XVIIIe siècle et l'un d'eux s'était fait terrassier sur la ligne de chemin de fer Rouen-Le Havre. Ses travaux avaient été concédés en 1842 à la société Locke et Neumann...
Le mariage de Jeanne Alphonsine Bessin et Marcelin Badmington fut célébré à Varengeville le 11 juillet 1914. Bonheur de courte durée. Moins d'un mois plus tard, le 3 août, Marcelin est mobilisé et rejoint bientôt le 9e zouaves. Ce régiment est envoyé en Belgique en 1915 où il sera passé en revue par le président de la République et le roi des Belges. A la faveur d'une permission, Marcellin assure sa descendance. Jeanne Alphonsine accouche le 12 mai 1916, assistée de sa sœur, Marie, épouse Gruel. Deux femmes restées seules quand leurs hommes se battaient loin d'ici. Ainsi naquit Jeanne Badmington. Hélas, la petite fille ne connaîtra jamais son père. Il est tué à l'ennemi quelques mois après sa naissance, le 16 novembre, à Sailly-Sallisel.
Jeannette sera adoptée par l'Etat comme pupille de la Nation en 1919. Ce sera une amie de mon père qui conserva soigneusement sa photo.

Alors non, on ne parlait jamais de la guerre 14 autour de la table du Paulu. Mais que de terribles non-dits...

Laurent QUEVILLY.


Sources

Jean-Pierre Hervieux, Les Poilus varengevillais, Le Pucheux, 2017. (On y trouvera de nombreux récits de ce type).
Registres matricules, AD76.