Pas de blé pour les pauvres !

C'est la Révolution. Les passions s'enflamment. Et les prix flambent. A Varengeville, le citoyen Sehet voulut vendre à bon marché son blé aux pauvres. Quand son gendre annonça la nouvelle aux autres paysans, il fut agressé dans l'église Saint-Pierre où se prônait la charité. Aussitôt, la victime prit la plume...


Aux citoyens administrateurs composant le directoire du district de Caudebec.

Expose le citoyen Philippe Durand, procureur de la commune de Saint Pierre de Varengeville que le dimanche vingt et un présent, dans une assemblée de la commune tenue dans l'église pour aviser aux moyens d'adoucir la misère des pauvres, il auroit proposé au nom du citoyen Sehet, son beau-père, que ce dernier, touché de compassion à la vue de la cherté excessive des grains donneroit volontiers son bled aux personnes indigentes à un prix plus modéré que celui des halles, qu'après avoir donné un avis aussi salutaire pour le pauvre, l'exposant se seroit trouvé insulté, maltraité, menacé de mort par cinq ou six particuliers, qu'il auroit été chassé de l'église après avoir vu ses habits lacérés et déchirés, l'exposant après avoir essuyé ces mauvais traitements auroit bien le droit sans doute de livrer à la justice les particuliers qui l'ont si cruellement outragé et maltraité mais préférant les voir se dénoncer, il a l'honneur de vous adresser la présente.

A ce qu'il vous plaise, citoyens, envoyer un avertissement général au peuple de Varengeville aux fins de se comporter avec plus de modération, de le rappeler à l'observation des lois, de lui faire craindre la force de la loi mise en vos mains et lui enjoindre de ne plus récidiver et le rappeler aux égards sur un fonctionnaire public tel que l'exposant et vous ferez justice. Durand procureur.

Colar maire, Lefebvre officier, Votre ss officier, Seigneur, greffier, R. Bourgeois.

La réponse des autorités

Les instances supérieures ne tardèrent pas à s'offusquer de cet incident. Ils rédigent une adresse à l'ensemble des Varengevillais.

Le conseil du district de Caudebec aux citoyens de la commune de Saint Pierre de Varengeville.

Caudebec, le 26 8bre 1792, l'an 1er de la République française.

Citoyens,

Un fait des plus graves dont les suites peuvent devenir importantes parvient à notre connaissance.
On nous a assuré que dimanche 21 de ce mois, dans une assemblée de votre paroisse convoquée pour aviser aux moyens d'adoucir la misère des pauvres assez nombreux dans l'étendue de la municipalité, un fonctionnaire public, le citoyen Durand, procureur de la commune, a instruit l'assemblée que le vertueux citoyen Sehet, son beau-père, donnerait volontiers son bled aux pauvres à prix inférieur à celui de la halle, que cette annonce bienfaisante lui a valu de la part de cinq ou six particuliers les mauvais traitements que l'on exercerait contre un brigand, on l'a menacé de lui passer le lacet fatal, à la fin ses habits ont été lacérés. Il ne doit la vie qu'au parti qu'il a pris de fuir promptement.

Votre âme n'est-elle pas pénétrée d'horreur en reposant votre attention sur des procédés aussi atroces. Un fonctionnaire public que vous avez revêtu de votre confiance qui venait porter des paroles de paix et de consolation, qui voulait vous engager par l'exemple de son père à verser dans le sein du pauvre l'excédent du gain malheureusement exorbitant que fait le cultivateur, pouvait-il attendre de ses concitoyens qu'ils se livreraient à de tels excès envers sa personne. Nous ne connaissons pas, citoyens, ces ennemis féroces du peuple et froids calculateurs de la misère d'autrui qui ont souillé votre assemblée dimanche dernier. Le citoyen Durand n'a pas voulu les nommer et ne veut pas même pour suivre la réparation des violences exercées contre lui. Il les livre à leurs remords et au mépris le plus écrasant.

Mais nous, citoyens, qui devons avoir l'œil ouvert sur les désordres, les infractions aux lois, comme sur les actions généreuses de ceux de nos administrés qui donnent l'exemple des vertus civiques, celles surtout qui tendent à améliorer le sort du pauvre.

Nous vous informons que mention flétrissante a été faite aujourd'hui sur le procès verbal de nos séances des particuliers de Saint-Pierre-de-Varengeville qui se sont indignement comportés lors de l'assemblée du 21 de ce mois.

Nous donnons l'ordre précis à la municipalité de requérir toute la force publique de Duclair pour réprimer les nouveaux désordres qui pourraient se commettre sur la personne et les propriétés du vertueux Sehet, du procureur de la commune et de tous les honnêtes cultivateurs qui voudront faire leur soumission à la municipalité pour vendre le bled au pauvre à un prix inférieur à celui de la halle.

Le procureur de la commune demeure chargé de nous faire parvenir le nom des soumissionnaires pour que nous puissions régler le mode de délivrance.

Enfin, nous rappelons les citoyens de Varengeville que ne se sont pas opposés aux violences qui ont été exercées au respect qu'il doivent à la municipalité et à ses membres et à leurs obligations de protéger les personnes et les choses et nous les avertissons que s'ils se livrent à de nouveaux écarts qui nous soient connus, nous emploierons contre eux toutes les mesures et les forces que la loi met dans nos mains.

SOURCES
Archives départementales de la Seine-Maritime. Cote  L1673. Document numérisé par Jean-Yves et Josiane Marchand. Transcription : Laurent Quevilly.