En juillet 1921 et juin 1922, Mgr du Bois de la Villerabel vint visiter le doyenné de Duclair. Le compte-rendu de la presse diocésaine...

Parmi les établissements Industriels dont la création modifie rapidement les bords de la Seine dans notre département, un des plus importants et sans doute le plus intéressant est le Chantier de construction navale de la Seine Maritime. Ce chantier est situé au Trait.

Le Trait trajectus, trajet d'une rive à l'autre Monseigneur allait tout-à-l'heure se souvenir de cette étymologie pour rappeler à ses auditeurs que la vie est le trajet de la terre au ciel. Cette petite commune comptait, au précédent recensement, 366 habitants. Il faudrait maintenant, je crois, ou peu s'en faut, ajouter un zéro. Mille ouvriers travaillent présentement dans les chantiers. Si les commandes continuent à arriver, on en aura trois mille, ce qui suppose, nous disent les directeurs, une ville de 10.000 habitants. Mais les villes ne poussent plus de terre de la même façon qu'au temps jadis, alors qu'aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient, et sur les murs thébains en ordre s'élevaient.

Au lieu des chantres inspirés, frappant avec le plectre les cordes de la lyre, les ingénieurs manient le crayon ; et la pierre, détrônée, a cédé la place au ciment armé. En ciment les immenses ateliers à l'abri desquels s'élaborent les navires de cent-quatre-vingt mètres de long. En ciment les traverses légères qui portent, sans fléchir de plus de trois millimètres, le roulement de fardeaux pesant cent mille kilos. En ciment les coquettes habitations des patrons et des ouvriers, qui, avec leurs murailles blanches, leurs toits rouges, piquent de gais coquelicots la verdure des collines. Si quelques masures du vieux Trait ont survécu, elles ont été touchées par la baguette magique ; et tel ancien propriétaire, ébahi de voir l'étable où il logeait ses vaches transformée en un salon d'un goût exquis, gémit, en bon normand, devant cette métamorphose, de n'en avoir pas tiré meilleur prix.

Préfet, députés, ministres sont venus tour à tour encourager cette vaste entreprise. Hier, c'était Monseigneur l'Archevêque qui répondait à une aimable invitation, en même temps qu'il venait bénir un autel et une statue du Sacré-Cœur.



A l'église

A la grand'messe, célébrée par M. le Curé de Saint-Joseph du Havre et chantée par la maîtrise si justement appréciée de Saint-Gervais de Rouen, M. lé Curé (NDLR : Raymond Quilan) présenta sa paroisse, son église, ses œuvres avec des accents dans lesquels il fit passer l'ardeur de son zèle et la sincérité de son affection pour ses paroissiens. La vive et chaude éloquence de Monseigneur l'Archevêque eut vite, fait de captiver l'attention et d'émouvoir les cœurs de ses auditeurs A tous il rendit justice : au maire et au Conseil municipal, au Conseil paroissial, à MM. les directeurs et ingénieurs des Chantiers, à la Société des Anciens Combattants, au Groupe des Cheminots Catholiques, qui, tous, drapeaux en tête, l'avaient accueilli au presbytère et conduit processionnellement à l'église, aux artistes dont le talent, déjà connu au Trait et dans les environs, vient d'enrichir l'église d'un autel et d'une statue de mérite ; au jeune et actif curé, à qui incombe le soin d'organiser la paroisse dans son extension nouvelle, et qui, en dix mois de ministère, a réalisé des merveilles : restauration du portail et de la tour, rajeunissement de tout l'édifice à l'intérieur, renouvellement du mobilier sacré, recrutement des enfants de chœur et leur formation au chant grégorien, œuvres de jeunes gens et de jeunes filles.

Hâtons-nous d'ajouter qu'il est grandement aidé dans sa tâche par la direction des Chantiers, à laquelle il n'échappe pas que l'influence religieuse est d'un grand poids pour maintenir la moralité des ouvriers et la paix sociale ; par le concours de l'administration civile, et par la bonne volonté et la générosité des habitants. Sa Grandeur loue cette union de tous pour le bien, et elle fait des vœux pour que chaque jour davantage s'opère, sous l'action bienfaisante du Cœur de Jésus, la fusion de tant d'éléments divers et de tant d'apports étrangers, où se coudoient et se mêlent habitants du vieux Trait, bretons, gens du Nord, etc.

A la sortie de la messe, le cortège s'arrêta devant le beau monument élevé par la commune à la mémoire de ses glorieux enfants tombés pour la Patrie. Là, Monseigneur l'Archevêque, harangué en excellents termes par M. le Maire et par M. le Président de la Société des Anciens Combattants, répondit par une courte allocution vibrante de patriotisme et récita la prière pour les morts.
Mais déjà la journée est avancée. Tous sont accablés par la chaleur torride car

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.

et pourtant avant le déjeuner, qui ne commencera guère qu'à deux heures, reste à réaliser l'article intéressant du programme, la visite des ateliers. On ne saurait assez remercier M. le Directeur Général et MM. les Directeurs et Ingénieurs de l'amabilité cordiale et distinguée avec laquelle ils reçurent leurs invités, et voulurent bien présenter à leur admiration les puissantes machines et l'outillage perfectionné qui font de leurs chantiers les plus importants de France. Que Dieu veuille bénir et faire prospérer leur entreprise, à laquelle est attaché pour une part l'honneur de la France dans la grande lutte industrielle engagée entre les nations !



Le banquet fut donné dans le réfectoire-abri, que l'on inaugurait en la circonstance. Il devait être ouvert le lendemain aux ouvriers, qui pourront y prendre leurs repas au nombre de cinq cents. Là nous attendait une surprise agréable. Les femmes et filles des Ingénieurs, d'une rare distinction, soucieuses de bien remplir leurs devoirs de maîtresses de maison, ne voulurent laisser à personne le soin de servir à table leurs hôtes illustres. Aussi le gentilhomme qui chez Mgr du Bois de la Villerabel double l'évêque, trouva dans son toast les termes les plus courtois pour les remercier de ce geste d'une bonne grâce élégante et charmante. Nous permettra-t-on de dire en passant que ce geste nous remit en mémoire une anecdote du roi Edouard VII ? Le prince, reconduisant un visiteur, voulait l'aider à passer son pardessus. Celui-ci se confondait en excuses. « Laissez, répliqua le Prince. Il ne saurait y avoir que des fils de valets de chambre pour se croire déshonorés par ces petits services. »

A Jumièges...

La société était si attrayante que nous eûmes peine à nous en arracher. Mais Monseigneur l'Archevêque était attendu à Jumièges, où M. l'adjoint, entouré du Conseil municipal et du Conseil paroissial dans la grande salle du presbytère lut à Sa Grandeur une adresse empreinte des meilleurs sentiments. Là aussi un jeune et zélé curé (Joseph-Albert Groult) se donne de tout cœur à son nouveau ministère et déjà a gagné la sympathie de tous ses paroissiens.
Là aussi règne l'union sacrée, qui a triomphé de difficultés nées des circonstances plutôt que de la volonté des gens. Là aussi Monseigneur l'Archevêque, s'inspirant comme avait fait M. le curé, de la devise partout inscrite par les moines bénédictins, Pax, prêche la paix, la concorde et la pratique des devoirs religieux qui pacifie le ciel et la terre. Là aussi, grâce à l'intérêt que veulent bien y prendre M. l'Architecte des Monuments historiques et l'Administration des Beaux-Arts, une ère meilleure s'annonce pour la vénérable église paroissiale, dont on a commencé à panser les blessures et à ménager la conservation.

La journée, déjà bien remplie s'acheva par la visite à la Maison des œuvres confiées aux excellentes Religieuses de Torfou, et par la contemplation du spectacle grandiose qu'offraient les grands pans de murs et les tours délabrées de l'abbaye, à cette heure calme du soir, sous les rayons du soleil couchant. Ici et là, Monseigneur l'Archevêque fut heureux de trouver madame Lepel-Cointet, propriétaire et gardienne éclairée des ruines, insigne bienfaitrice des œuvres.

Au Trait, à Jumièges surtout affluent les visiteurs. Quelle différence entre le passage souvent tumultueux des touristes, dans leurs bruyantes et poudreuses caravanes, avec celui du Pasteur qui, au prix de dures fatigues, mais le cœur consolé, s'en va à travers son diocèse semant dans les âmes un peu plus de foi, un peu plus d'amour, un peu plus des grands sentiments qui élèvent l'homme au dessus de la terre et le rapprochent davantage de Dieu


En 1922


Monseigneur confirma à Duclair le jeudi 1er juin. La période fameuse de Bossuet déplorant « sa voix qui tombe et son ardeur qui s'éteint » a-t-elle hanté l'esprit du cher Doyen? » Il a paru vouloir y faire écho à plusieurs reprises. Nous espérons bien que la bénédiction affectueuee de son archevêque, l'amitié de ses confrères, la piété filiale de son troupeau, les prières de tous soutiendront ses forces longtemps encore au service d'une paroisse à laquelle son cœur tient autant qu'elle-même lui est attachée.

Monseigneur l'Archevêque aime et admire les monuments imposants sur lesquels planent les souvenirs des grands siècles monastiques. D'une rapide visite faite à Jumièges l'été dernier il avait gardé une si vive impression qu'il désigna lui même cette paroisse pour être une des stations de sa tournée pastorale. Il n'eut pas à le regretter, si déférent fut l'accueil de toutes les autorités, si sympathique fut l'attitude de toute la population.

D'importants travaux viennent d'être iexécutés, avec le concours des Beaux-Arts, pour consolider la vénérable église paroissiale, et font espérer d'autres plus considérables encore.

Après Jumièges, le même attrait amenait le lendemain à Saint-Martin-de-Boscherville Monseigneur l'Archevêque, qui ne se lasse pas de voir et de faire voir à ses amis la magnifique abbatiale, objet avoué de ses prédilections. M. le Curé précise. Il a compté que Monseigneur y est déjà venu cinq fois en amateur; mais aujourd'hui il y apparaît dans la majesté de ses fonctions pontificales, et les voûtes du noble édifice semblent se rajeunir pour abriter pendant quelques instants les pompes liturgiques dont elles ont connu la splendeur pendant sept cents ans, au temps où les abbés présidaient là dans leur haute stalle, mitre en tête, crosse en main. L'église de Saint-Paër, où Monseigneur se rendit le soir du même jour, n'a certes pas les mêmes prétentions que ces monuments grandioses. Elle n'est cependantpas sans mérite. , et il faut louer le Curé et les paroissiens des efforts intelligents .qu'ils ont réalisés depuis trois ans; pour, l'orner et l'embellir.






SOURCES

Bulletin religieux de l'archidiocèse de Rouen, juillet 1921 et juin 22

Pierre-Florent-André du Bois de La Villerabel dit André du Bois de La Villerabel, né le 24 juin 1864 à Saujon, Charente-Inférieure) fut archevêque de Rouen de 1920 à 1936. Il est mort le 3 janvier 1938 à Nice (Alpes-Maritimes).