On écrit d'Yville au Journal de Rouen :

La marée qui sévit en ce moment dans la Seine a tenu toutes ses promesses, et rarement nous lui avons vu tant de violence sur la partie du fleuve où nous avons l'habitude de l'observer, c'est-à dire depuis Yville jusqu'à Fontaine.

Ce n'est pas tant la barre elle-même qui est extraordinaire que les vagues profondes connues sous le nom d'ételles qui la suivent, qui blanchissent au milieu du fleuve et déferlent sur les rives, qu'elles ravagent.

Le phénomène est surtout d'une intensité effrayante entre la Cheminée-Tournante et le Trou de la Martellerie, où la barre et les ételles traversent entièrement le fleuve. Dans cette partie, bon nombre de talus sont entièrement détruits, et leurs pierres accumulées sont rejetées dans les vergers, dont elles recouvrent entièrement le sol, ou charriées le long des berges, dont elles corrodent les talus intacts jusqu'ici, ou accumulées à leur pied, y forment des hauts-fonds qui déterminent la présence de la barre là où elle n'existait pas jadis.

Les chemins de halage ne sont point épargnés, surtout aux endroits où ils ont été construits trop en retraite. Ce n'est, du reste, que pendant la morte eau que l'on pourra voir tous les dégâts ; les pluies tombées depuis quelque temps et les vents du sud-ouest qui retiennent les eaux ayant empêché fort heureusement le niveau de la Seine de descendre aussi bas que cela était à craindre.

La présencé des ételles rend fort dangereuse, surtout pendant la nuit, la pratique adoptée par les cultivateurs riverains de conduire leurs bateaux en pleine Seine au moment de l'arrivée du flot pour les préserver de la barre qui déferle sur "es bords. Aussi sont-ils contraints de les faire stationner loin de chez eux, aux points où le phénomène est moins intense, malgré les pertes de temps que cela leur impose, surtout à cette époque de l'année où le marché aux fruits les appelle trois fois par semaine à Duclair.

Un fait à peine croyable s'est passé pendant une des fortes marées du mois d'août. Un cultivateur, en attendant l'heure de la marée, s'était couché au fond de son bachot, et il ne fut point réveillé par l'arrivée du flot, qui culbuta celui-ci sens dessus dessous, en rompant la chaîne de son ancre. Le cultivateur, désagréablement réveillé et pris comme sous une cloche pleine d'air, s'en allait à la dérive, cramponné instinctivement aux parois, lorsque la chaîne d'un autre bachot fit retourner le sien et le ramena à l'air libre et à la vie.

Tout n'est point agréable, on le voit, dans ce phénomène, qui n'est pour beaucoup qu'un curieux spectacle.