Mille fois, enfant, j'ai entendu cette histoire lorsque nous prenions la route de Rouen. La légende du Corset rouge avait plusieurs versions. Les voici...

La version d'Auguste Luchet


Jadis, deux familles féodales, les d'Argences et les Mauroi, liées par leurs chefs sur le champ de bataille, s'étaient juré une éternelle alliance. Albert, l'héritier des d'Argences, Isaure, la perle des Mauroi, fiancès dès le berceau, allaient servir à fortifier cet amour réciproque, quand le malheur voulut qu'après un festin chez le sire de Tancarville, d'Argences et Mauroi jouèrent ensemble aux dès. La chance tourna constamment en faveur de Mauroi ; le père d'Albert s'entêta et perdit des sommes immenses. Sa ruine le rendit brutal ; il s'emporta jusqu'à dire que Mauroi l'avait triché. L'honnête gagnant devint furieux : il se leva de table et frappa d'Argences au visage du revers de son gantelet. De là, requête au suzerain pour obtenir le combat en champ clos, le nobble, le vrai jugement de Dieu. Le deux joueurs se battirent à la lance et à la hache, et, à cette partie comme aux autres, le malheureux d'Argences perdit ; il fut tué par Mauroi et il fut reconnu ensuite que les dés étaient pipés. Voilà le jugement de Dieu ! Voilà le chevaleresque mode d'assassiner les gens qu'on a insultés ou volés, tel que la barbarie féodale le pratiquait et nous l'a transmis.

Au reste, le pire de cette affaire ne fut pas la mort du vieux chevalier d'Argences, père de famille, assez fou pour aller se battre contre un jeune homme bien plus jeune et bien plus fort que lui ; non certes ! Le pire, ce fut le bonheur des deux pauvres enfants, Albert et Isaure, détruit par la querelle ignoble de leurs pères. Le convenance, cette autre invention de la sottise humaine, fermèrent au fils d'Argences la porte du château de Mauroi. La triste Isaure épousa le sire de Bardouville, un vieux soldat chargé de blessures et d'années, tout revêtu des gracieuses formes que donne la vie des camps.

Albert, désolé, alla se jeter dans la maison de Saint-Georges où la ferveur du désespoir l'éleva bientôt à la dignité de prieur. Mais que lui importait cette élévation, hélas ! Dieu et la religion n'avaient qu'une bien petite place en lui ; ses sains patrons, Martin et Georges, l'Alcide et le thésée de la mythologie chrétienne, n'étaient point ceux qu'il invoquait ; sa vie présente et sa vie future, son salut, son âme, il eut tout donné pour revoir Isaure, la compagne de ses jeux, la fleur de sa jeunesse, le tourment de ses jours, la tentation de ses nuits ; son premier et son unique amour.

L'aube azurait à peine les flèches du couvent et les tourelles du château, que le prieur infortuné montait senfermer dans le donjon du logis abbatial. De là, ses regards pleurants traversaient la Seine et allaient demander Isaure aux formes douteuses du manoir de Bardouville. De son côté, la pauvre châtelaine priait pour Albert, car elle n'avait pas oublié le fiancé de son baptême, le brillant et candide poursuivant d'armes qui se paraît de ses couleurs aux tournois de la cour de Normandie. Le sauvage époux qu'on lui avait donné contribuait de toute sa laideur, de toute sa rudesse, à rendre les souvenirs de la jeune femme cent fois plus tendres et plus douloureux.

Un jour, les deux amants s'entendirent. L'adultère tendit la main au sacrilège d'une rive à l'autre. Le seigneur de Bardouville allait partir pour la guerre ; le prieur fut averti de ce départ et, la nuit même, il se jeta à la nage au bas du couvent de Boscherville. Isaure l'attendait, agenouillée, implorant tous les saints pour son heureux trajet. Longtemps cela fut ainsi, longtemps le courageux Albert affronta, sans confident et sans témoin les dangers de son amoureuse traversée, longtemps la coupable femme du seigneur de Bardouville essuya de ses baiser le front transi du moine qui se damnait pour elle.

Puis le vieux soldat revint sans prévenir sa femme ; un ami officieux lui avait écrit de prendre garde à son honneur. Ce soir-là, comme les autres soirs, Albert traversa la rivière. Isaure n'était pas au rendez-vous ordinaire. Surpris, alarmé, le prieur court à travers les buissons du parc, jusqu'à la terrasse bien connue par laquelle il s'évadait de la chamvre d'Isaure une heure avant matines. Une main agitait un moucjoir blanc par le pertuis d'une meurtrière. Ce mouchoir tomba aux pieds du prieur, et les paroles que voici le suivirent : — Le sire est revenu ; prends courage, Albert, et sauve-toi ! — L'amant désespréré maudit le sire, baisa le mouchoir et voulut s'en retourner ; mais, au bas de la terrasse, se tenait le mari, qui poignarda l'amant de sa femme et le fit jeter à la rivière.

Le lendemain, à la pointe du jour, Isaure reçut la visite de M. de Bardouville, pâle, armé, un mouchoir sanglant à la main ; et les moines de Boscherville qui faisaient relever des filets tendus la veille, recueillirent dans les herbes un cadavre ercé de coups qu'ils reconnurent avec épouvante pour celui de leur saint prieur. On fit des recherches longues et minitieuses, mais qui furent inutils : le secret avait été bien gardé de part et d'autre !

Alors, le chapitre de Saint-martin-de-Boscherville se soumit une grave question que nul ne put résoudre. C'était de savoir comment inhumer le prieur. Avait-il été ou s'était-il tué ? Son âme était-elle en paradis ou en enfet ? Fallait-il mettre le corps en terre sainte ou à la voirie ? On en écrivit au pape qui déclara s'en rapporter à la sagesse du chapitre. On en référa à Saint-Marin et à Saint-Georges qui ne répondirent point.

Enfin, après six mois de délibérations, on résolut à tout hasard de bénir le coin de terre où s'était échoué le cadavre et d'y élever une tombeau, puis d'instituer à tout jamais deux messe anniversaires, l'une d'expiation, l'autre d'actions de grâces, afin que, perdue ou sauvée, l'âme du prieur de Boscherville ne pût rien avoir à reprocher au chapitre. LE pape approuva ; les saint se turent. La Seine, un jour de grand marée, emporta le coin de terre et le tombeau qui était dessus, la Révolution française souffla sur les deux messes annuelles et les éteignit. Dieu fasse paix à l'âme du prieur !


Auguste LUCHET.
(1836)

La version de l'abbé Etienne

En l’année 1068, le sire Bertrand de Bardouville, noble chevalier qui avait servi le Roi Guillaume dans la glorieuse expédition d’Angleterre, revint et s’installa au château qu’il tenait de ses ancêtres et qui était voisin de notre sainte maison. 

Il n’était bruit que des richesses qu’il avait rapportées d’Outre-mer et dont resplendissait sa demeure. Il s’allia bientôt à une puissante famille de la province : la belle Yolaine de Montigny devint châtelaine de Bardouville, mit de l’ordre au milieu de toutes ces profusions et de la décence parmi les nombreux domestiques qu’un homme de guerre n’avait pas tenus jusque là bien sévèrement. 

J’étais déjà, quoique jeune encore, en possession de la crosse que Dieu a daigné remettre à mes faibles mains. Je pus alors me rendre quelquefois chez notre noble et opulent voisin accompagné des plus distingués parmi nos dignitaires. La barque du pêcheur nous déposait au pied d’un sentier qui communique aux fossés du donjon, et, par une poterne, nous étions introduits auprès des nobles hôtes. 

Hors une certaine brusquerie qui sied assez à un brave militaire, je ne remarquai jamais chez le sire Bertrand que courtoisie et aménité. Sa passion pour une jeune et belle épousée était extrême, mais ne pouvait surprendre – c’eut été sa froideur qui aurait surpris – . 

Elle, prévenante pour tous, conservait néanmoins une parfaite dignité. Le premier fruit de cette union, jusque là heureuse, fut un garçon, que je baptisai du glorieux nom de notre Roi, le jour même du départ de sire Bertrand pour l’Angleterre où il avait à prendre possession des immenses domaines, récompense de sa valeur.

Nous avions en ce temps là, pour procureur de l’Abbaye Don Raphaël Capelli, italien, d’une famille noble du Milanais. Ce digne religieux – je dirais ce saint homme – encore bien que l’affreuse calomnie se soit attachée à sa mémoire, joignait aux vertus de son état de profondes connaissances ; il avait été célèbre médecin dans sa patrie avant de prendre notre habit. J’aimais à citer son grand savoir et la belle châtelaine avait souvent réclamé son assistance pour ses domestiques ou ses vassaux malades. 

Un jour, Madame Yolaine avait envoyé un de ses serviteurs réclamer les secours de notre digne procureur ; son fils, le seul héritier de cette puissante maison, enfant superbe mais sanguin, comme toute la race normande, était attaqué d’affreuses convulsions. Don Capelli se rend en toute hâte au noble manoir et il est assez heureux pour administrer des remèdes qui mettent le noble enfant hors de danger ; mais d’autres crises se présentent, d’autres furent à redouter. 

Une heure était nécessaire au messager pour gagner le monastère, une autre heure se passait avant que le médecin fut auprès du petit malade. La sollicitude d’une mère eut bientôt trouvé le moyen d’abréger de moitié sa cruelle attente. Le malheureux corset fut indiqué comme signal, il fut aussi la cause des infâmes calomnies qui eurent un si déplorable résultat.

Les nautonniers, naturellement observateurs, étant peu occupés pendant cette calme navigation, remarquèrent le signal. Le Malin Esprit leur inspira une coupable pensée qui, après vingt-six ans de la plus cruelle catastrophe, ne s’est point effacé et ne s’effacera peut-être jamais.

Le sire Bertrand revenait une seconde fois vers les lieux qui l’avaient vu naître, et l’espérance d’embrasser son fils et son épouse absorbait toutes ses pensées. Un sentiment vague de jalousie inséparable de tout violent amour le glaçait quelquefois, sans qu’il eut pour appui aucune circonstance raisonnable. 

Il avait pris terre au petit port de Harfleur et avait gagné Caudebec avec les chevaux qu’il ramenait de la Grande-Bretagne. Le désir de revoir plus tôt sa Yolaine et son fils le décide à s’embarquer sur une nef qui remontait le fleuve à l’aide d’une forte marée d’équinoxe. Il s’embarque, accompagné d’un seul écuyer sans se faire connaître, fatale précaution qui devait avoir de bien tristes suites. La nef était couverte de voyageurs qui se rendaient à Rouen pour la foire Saint-Romain et la cérémonie du meurtrier délivré. 

Les propos de ces passagers ne connurent point de bornes. Il sut que dans l’esprit des hommes de cette contrée, que pour ses vassaux et pour tout ce qui connaissait sa noble maison, Yolaine, sa Yolaine était dégradée et lui, le but des plus outrageants propos. S’il n’avait touché au port qu’il avait espéré avec tant d’impatience, qu’il atteignait avec un poignard dans le cœur, il aurait en deux coups de sa bonne épée balayé le pont du navire et appris à ces manants le respect qu’ils devaient à son nom, mais la nef s’arrêta sous le château pour y charger quelques marchandises. Il sauta sur le rivage ; les derniers mots qu’il entendit lui firent savoir qu’on apercevait le corset rouge, qui pour ces langues de vipères était le signal de sa honte. Si un simple bourgeois, si le moindre des vilains est dans une circonstance aussi affreuse, capable des plus terribles déterminations, qu’on juge des convulsions d’une âme d’acier comme était celle du compagnon, de l’ami du Conquérant. Il monte avec rapidité le sentier tortueux, sans savoir ce qu’il va faire, atteint le fossé. De son poing formidable il frappe violemment la porte qu’on ouvrait d’ordinaire à ce signal. Elle cède, tirée de l’intérieur. Un homme se dessine dans l’obscurité, c’est le malheureux Capelli que la fatalité expose ainsi à une mort certaine. Le chevalier le crible des coups de son poignard. Il monte ensuite, chasse domestiques et suivantes et reste seul avec la malheureuse Yolaine. Ce qui arriva, nul ne peut le dire. On entendit de grands cris, des trépignements ; cela dura une partie de la nuit, puis après, rien, pas un souffle. 

Le matin quelques-uns des plus hardis serviteurs entrèrent et trouvèrent les tables et les escabelles cassées, comme si de lourds marteaux les avaient frappées. On supposa que dans sa fureur même, le chevalier avait précipité la malheureuse châtelaine dans le puits de la tour. On croyait même apercevoir des traces de sang sur les feuilles qui tapissaient l’intérieur de la margelle, mais d’autres traces de sang n’ont point été remarquées, et le puits visité peu après n’a présenté aucun vestige humain. 

Les deux familles s’assemblèrent pour donner au jeune Guillaume un conseil de tutelle. J’en fis partie. Son éducation fut confiée à mes soins. Il est maintenant père d’une belle et nombreuse famille et l’un des bienfaiteurs de notre sainte institution. 

Si l’on me demande ce que sont devenus les auteurs de son existence, je dirai que je n’en sais rien. Si l’on désire connaître les conjectures que j’ai pu faire, je me contenterai de rapporter la circonstance qui les a fait naître, chacun pourra l’interpréter.

Trois ans après l’affreuse catastrophe, un pèlerin qui arrivait de la Syrie, demanda asile au monastère. Il me confia en partant deux boites avec prière de ne les ouvrir que dix jours après son départ. Sa volonté fut suivie et nous trouvâmes le onzième jour dans l’une, qui était bien lourde, un magnifique reliquaire contenant un morceau de la vraie croix, dans une autre, petite et légère, un rubis de grand prix, avec ces mots sans signature : « Vos prières, mes Pères pour le malheureux Capelli ».

Abbé ETIENNE.
d’après un manuscrit de La Tour de Londres

Une troisième version

Au XIème siècle pendant la conquête de l'Angleterre, un gentilhomme de petite noblesse nommé Capelli s'éprit de la fille du Seigneur de Montigny. La damoiselle, Yolaine de Montigny, répondant favorablement à ses avances, le jeune Capelli finit par demander sa main.

Le Seigneur de Montigny ne voulant pas céder sa fille à un homme de rang inférieur, il donna sa fille en mariage au Seigneur Bertrand de Bardouville qui possédait le château à cette époque. 

Le mariage eut donc lieu en 1068 et de cette union naquit un petit garçon. 

Raphael Capelli désespéré se réfugia dans la prière à l'abbaye de Saint-Martin de Boscherville.

Lorsque l'abbé de Saint-Georges décéda quelques années plus tard, le moine Capelli fut choisi pour lui succéder.

Laissant femme et enfant au château, Bertrand de Bardouville était reparti en Angleterre quand, un jour, son fils fut pris de convulsions et Yolaine demanda l'assistance de l'abbaye voisine. L'abbé Capelli se rendit au château et les deux anciens amants se retrouvèrent. Pendant plusieurs mois l'abbé Capelli quitta donc l'abbaye pour rejoindre la belle Yolaine en traversant la Seine en barque. 

Lorsque le Seigneur de Bardouville revint au château, il apprit ce qui s'était passé en son absence. Il épia donc les amants et finit par les prendre en flagrant délit. L'abbé fut tué à l'épée et le Seigneur de Bardouville pris le corset de son épouse et le trempa dans le sang de sa victime. Il obligea ensuite sa femme à porter le Corset Rouge et l'enferma dans une fosse du donjon jusqu'à la fin de sa vie.

On ne revit jamais, ni Yolaine, ni Bertrand mais leur fils fut recueilli par les serviteurs du château.


L'EGLISE, LE CHATEAU ET LEUR HISTOIRE


Ces moines de l’abbaye célébrèrent une messe annuelle à la mémoire du prieur jusqu’à la Révolution.



Les premières constructions de l'église datent du XIème siècle.
A cette époque existait un château fort appartenant par héritage au Sire Bertrand de Bardouville. Sa construction définitive aurait été achevée en 1106 puis il fut incendié. Au XVIème siècle, un manoir le supplanta et on constuisit un colombier en 1606. L'actuel château a été édifié entre 1664 et 1683 par la famille de Saldaigne d'Incauville.

En 1834, le sentier a reçu avec le temps de légers changements ; mais la trace du fossé se retrouve encore au pied de l’ancien donjon qui sert de base à la construction moderne. En abattant les terres on était parvenu à faire un jardin délicieux d’un infect cloaque. A la base d’un mur on remarque l’apparence d’une ouverture, c’était la poterne. Un pavillon orné d’une tente élégante a remplacé une tour carrée surmontée de machicoulis, percée de meurtrières. Plus loin une autre tour ronde ou carrée comme la première recouvrait un puits qui se trouvait à la disposition des défendeurs du château. Les mêmes tours existaient du côté du nord et se rattachaient aux premières par un mur crénelé au milieu duquel était l’entrée principale par un pont-levis sur d’autres fossés depuis longtemps remplis sans qu’il en reste de traces.