Ecoutez ! En fermant les yeux, vous entendrez une cavalcade du côté de Barneville. Des coups de fusil. Des jurons. C'est Pierre Petit poursuivi par l'huissier Haron. Pierre Petit ? Notre Robin des bois. Le héros de Barneville...

Août 1812. Un marchand de bois vend à Pierre Petit, de Barneville-sur-Seine, quatre-vingt demi-cordes de bois. Une affaire ordinaire...

Seulement, il est tombé sur un sacré client, notre forestier! Petit règle la facture au moyen d’un paiement par effets. Fort bien. Mais quand arrive l’échéance, quatre des cinq effets révèlent leur vraie nature: c'est de la monnaie de singe. Deux sont signés Jean-Baptiste Leroux. Deux autres de Pierre Petit père. Or, on ne trouva personne au domicile de Leroux. Et impossible de mettre la main dessus. Quant au père Petit, on allait saisir ses meubles quand il affirma que la signature portée sur les effets n’était pas la sienne : « Je ne dois rien à mon fils ! » 

Petit fut donc accusé de faux en écritures de commerce. On le condamna à des peines infâmantes. Par contumace. Car il n'attendit pas la fin de l'audience. Il s'échappa du tribunal en laissant après lui sa taxe... et son chapeau. Ce fut là sa première fugue. Et personne ne vint s'emparer de lui. A Barneville, dans les communes voisines, Pierre continua tranquillement ses petites affaires. Et puis les événements vont se précipiter.

Petit arrangement avec l'huissier

 Février 1815. Au tribunal de commerce de Rouen, le marteau du président s’abat avec détermination: « 300F d’amende ! Contrainte par corps ! » La justice consulaire de Seine-Inférieure est manifestement plus motivée. Un huissier du nom de Haron est désigné. Notre preux chevalier va prendre son temps. Ce n’est qu’en mai 1816 qu’il met la main sur le mauvais payeur de Barneville. Petit jure alors de régler ses dettes. Alors, on le relâche aussitôt. Pourtant, il s’est fait menaçant envers Haron : 

— Si jamais tu reviens le long de ma haie pour m’épier et m’arrêter, je te flanque un coup de fusil ! 

Dix mois s’écoulent. Les fonds promis n’arrivent pas. 

Course-poursuite

Le 5 mars 1817, vers 4h de l’après midi, Haron arrive à Barneville, flanqué du juge de paix et de deux recors. Autrement dit des témoins. L'un d'eux, s'il vous plait, se fait même appeler « artiste recors ». Ce redoutable quatuor se présente chez Petit. Pour le voir cavaler dans sa cour et franchir déjà le jardin. L’homme est armé d’une fourche en bois tandis qu’une serpe de bûcheron pend à sa ceinture. 

Pénétré de l’héroïsme de sa mission, Haron le course aussitôt, le rattrape, le saisit. Et le somme de payer. Pour toute réponse, Petit oriente sa serpe vers la tête de l’huissier. Qui pare le coup de l’avant-bras. Et reçoit une profonde entaille au poignet.

Ainsi débarrassé de son assaillant, Petit reprend la fuite. Mais Haron, malgré sa blessure, ne le lâche pas, enjambe la haie que vient de franchir le fugitif, le serre de près. Volte-face de Petit qui lève encore sa serpe en hurlant : 

— Je t’ébranche ! Je-t’é-branche !...

Il gagne alors une brèche pratiquée dans une haie voisine, s'élance vers un bois et là, sur le bord du fossé, prenant sa serpe à deux mains, il l'élève en prévenant solennellement:

 — Si tu passes… 

Il n'en dira pas davantage. Ses gestes et le peu de mots prononcés étaient assez explicites pour être compris. Ils le furent. Rejoint par l’artiste recors, dont les talents ont montré leurs limites, Haron obéit à la prudence. On renonce à cette poursuite. Mais on reviendra. On reviendra…

Des coups de fusil !

 Cet événement eut pour conséquence de réveiller la justice de l'Eure qui rouvrit le dossier Petit, condamné par contumace en 1815. Bientôt, deux gendarmes, porteurs d’un mandat d’arrêt, accompagnent Haron. Aujourd’hui, l’huissier n’est pas venu les mains vides : il étreint un fusil à deux coups.  Ainsi armé, Haron prend position derrière la haie dont son poignet garde un souvenir cicatrisé. Cette fois, « il » ne passera pas.

Scénario attendu : la vue des gendarmes dans sa cour met en fuite Petit. Mais les pandores sont manifestement plus talentueux que les artistes recors. Ils tiennent très vite Petit au collet.

Plus talentueux? pardonnez-nous ce jugement hâtif. Car voilà la femme de Petit et ses marmots qui accourent à son secours. A l’aide de ciseaux et de couteaux, ils le débarrassent des mains des gendarmes. La honte s’abat sur la maréchaussée. Qui n’a d’autre recours que d’appeler Haron à la rescousse. L’huissier lâche un premier coup de fusil vers Petit qui, décidément invincible, franchit la haie et se porte sur le tireur. Second coup de pétoire. Dans les jambes. Petit est à terre. Mais Petit n’est pas seul… 

Et c'est l'émeute

Le village de Barneville est petit. Petit et solidaire de Petit. Les déflagrations ont sonné le rappel de tous les habitants qui, massés devant la maison du résistant, grondent : « Haro sur l’huissier ! Haro sur les gendarmes ! » 

L’arrivée de l’adjoint au maire évite le pire. L’élu met un genou en terre et tâte doctement le pouls du blessé. Il gît à plat ventre sur la neige et ne donne plus signe de vie. 

— Le pouls est bon ! 

On relève Pierre Petit, on le met dans une charrette. Direction Pont-Audemer… 

Il vit dans un bois

Haron n’en mène pas large. Lui, l’homme de Loi, le voilà traduit devant le tribunal de Pont-Audemer à la requête du ministère public. Mais bon, il y a une justice, se rassure bientôt l’huissier. Car on le relaxe des accusations d’homicide. Petit ? Jeté en prison, il se plaint de "douleurs insupportables". La compassion veut qu’on le dirige sur l’hospice. Trois jours après cette hospitalisation, il gambade à travers champs. Le héros de Barneville vient d’escalader les murs de la maison de soins…

 Pierre Petit vivra en temps dans les bois d’un riche propriétaire. Ravitaillé sans doute par ses proches. Jusqu'au jour où il est pris. Cette fois, il est bon pour les assises… 

Enfin condamné

Février 1829. Devant la cour d’assises de l’Eure, il se défend le gars de Barneville, il se défend. On l’accuse à tort de faits imaginaires. La preuve : aucun témoin ne vient déposer contre lui. Et pour cause : ils sont tous morts. Le coup au poignet de l’huissier ? 

— Quand il a franchi la haie, j’étais par terre. Il est tombé sur moi et s’est blessé lui-même sur ma serpe ! D'ailleurs, il était pas dans l’exercice de ses fonctions, l’huissier. Le juge de paix  l’avait pas suivi. Et puis, on m’a pas fait le commandement ordonné par la loi ! 

Le procureur du Roi, dans son réquisitoire, charge l'accusé. Quand il fut condamné par contumace, révèle le magistrat, Petit dénonça quatre bûcherons qui furent traduits aux assises. Sa déposition présenta alors tous les caractères du faux témoignage. Rappelons aussi qu' il s'est enfui de l'audience. On lit enfin une lettre où Petit prie son oncle de lui faire un témoin : « Ce serait un vrai coup d’ami… » 

Plaidoiries. Résumé du président. Le jury délibère. A la majorité de sept contre cinq, les jurés répondent par l’affirmative : oui, Petit a fait sciemment usage de faux billets, oui, il a bien porté des coups à l’huissier Haron jusqu’à effusion de sang. Petit est condamné à six années de réclusion, à la marque et à 100F d’amende.

Notes

Pierre Petit s'appelait exactement Pierre Jacques Laurent, né en 1778 de Pierre Petit et Clotilde Ducreux. Il avait  épousé le 15 février 1798 à Barneville-sur-Seine, Marie Angélique Thibault, fille de Henry Joseph Thibault et Marie Madeleine Marthe Mesgard.

La condamnation "à la marque" de Pierre Petit suppose qu'il fut marqué au fer rouge. Une peine qui ne fut abolie qu'en 1832.







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