Jadis, à l'entrée du cloître de l'abbaye, se trouvait un poème latin gravé sur des plaques de cuivre. Ce texte expliquait les scènes peintes sur les murs de l'enclos. On le disait écrit au Xe siècle. Mais sans doute ne datait-il que des années 1530, époque où l'on entreprit la reconstruction du cloître. Le "Carmen de fundatione, ruina et restauratione inclyti monasterii Gemmeticensis" comporte 185 vers qui sont parvenus jusqu'à nous dans deux manuscrits du XVIIe et XVIIIe siècle. Traduction.

Argument


Qui que tu sois, voyageur prévoyant, arrête ta marche résolue et regarde ce qui est représenté sur ces merveilleux tableaux. Voici que s'offre à ta vue, comme apparaît d'ordinaire à la surface de l'eau ou sur le miroir parfaitement poli la silhouette de celui qui regarde, les origines illustres de cette lumineuse "gemme": les anciens ont, en effet, affirmé que Jumièges / Gemmeticus dérivait du mot gemme, du fait que, pensaient-ils, la gemme d'Orient surpasse toutes les autres pierres précieuses.

Tu y apprendras quels rois et quels ducs ont concédé tant de biens, tant de terres et de richesses, tant de domaines et de redevances, qui ont permis à neuf cents solitaires, mus par la divine volonté, de pouvoir en cet endroit mener une vie plus étroitement recluse. Quels désastres ont provoqués les escadrons des Lélèges et les bataillons des Daces, et quels hommes enfin ont totalement restauré ces lieux tombés en ruines depuis longtemps, je vais le raconter en rassemblant les faits dans un court poème.

 

Phébus avait déroulé six siècles et huit lustres depuis que la Vierge avait enfanté, quand Philibert, un saint homme, né en Bourgogne celtique d'un illustre lignage, parvint en ce pays et réunit pour vivre dans cette solitude un groupe d'hommes aussi nombreux que celui de Jacob dans le pays de Goshen.

Cette région avait beau être hérissée de forêts, envahies par les ronces, cernée de tous côtés de marécages qui l'inondaient, privée d'habitants et de paysans, inconnue de Cérès et du charmant Bacchus, aucun pays cependant ne se montra plus fertile dans le monde entier, après que l'illustre père, grâce au don du roi Dagobert, eut établi les premiers fondements de cette sainte église: l'antique aspect fut bientôt, en effet, totalement transformé.

Là où se cachaient les grottes des dieux aux pieds de chèvres, repaires des bêtes solitaires, s'élèvent aujourd'hui des églises étincelantes d'or, réservées à de saints hommes, à l'exemple des temples de l'Olympe étoilé. Nuit et jour désormais des cohortes de moines, tels les chœurs angéliques, répandent leurs prières, font retentir des chants illustres en l'honneur des saints et des chants sacrés en l'honneur du Dieu suprême, le Tonnant, et s'acquittent de leur devoir de louange, précisément là où les bêtes monstrueuses remplissaient en vain les airs de leurs cris horribles.

La terre qui auparavant, funeste et couverte de buissons épineux, nourrissait des êtres chétifs avec les ressources naturelles de la forêt, devint fertile et commença à produire des fruits aussi suaves que l'ambroisie. L'if malodorant, les tilleuls flexibles, l'aconit et la ciguë disparaissent devant les vergers d'Alcinous; la baie noire pousse en grappes et les raisins pourpres grossissent dans les vignes qui deviennent lourdes, tandis que le champ régénéré produit de douces moissons.

Là où poussaient roseaux et joncs marécageux prospèrent maintenant des prairies parées de diverses couleurs; à la place des marécages couverts de roseaux s'étendent désormais de gras pâturages et d'énormes poissons, poussés par les courants, s'échappent de la mer, chaque fois que la fille de Latone, la Titanienne, ramène à l'horizon d'un côté et de l'autre ses chars vermeils. Et le fleuve impétueux reflue à marée montante de sorte que, à travers champs et prés verdoyants, coulent des rivières qui arrosent la terre et la fertilisent de leurs éléments, à la manière du Nil aux sept branches qui irrigue l'Égypte.

Voilà ce qu'a offert le Créateur de la nature, lui qui fixe un terme au monde, qui maintient la terre ferme sur les immenses océans, qui impose à l'avance aux très grands fleuves leurs limites, pour éviter que Cybèle ne soit recouverte par les ondes gonflées de Thétis. Par ses pluies il apporte l'eau aux montagnes et aux sables stériles, pour que la terre, mère de toutes choses, puisse offrir des dons capables d'assurer l'existence de tous les êtres qui réclament de la nourriture: bêtes qui errent à travers la campagne en friche, oiseaux qui fendent l'air limpide de leurs ailes sifflantes, monstres marins aux formes diverses qui nagent dans l'eau. Tout ce qui vit de l'air éthéré en le respirant, Il vient à son aide et offre des aliments adaptés aux besoins de chacun.

Enfin Celui qui autrefois fit couler l'eau des rochers arides et qui fit tomber du haut du ciel viande et manne, à la manière des averses qui s'abattent du ciel nuageux, pour nourrir, au grand étonnement des cieux, le peuple hébreu qui errait à travers les terres désertiques et les campagnes sauvages, fit de même aux habitants de Jumièges par ses dons généreux de sorte que, malgré les lois de la nature, cette solitude qui avait été autrefois si rude devienne une terre très fertile, entourée par les circonvolutions de la Seine, tout comme l'Ourse est cernée par la queue du serpent sinueux.

Destruction du monastère


Les astres avaient parcouru dans leur révolution huit siècles et autant de lustres après la naissance du Christ, quand le barbare Hasting, venu des rivages de Dacie, tel un lion avide de nourriture quittant sa tanière, parvint sur le littoral des Belges, au terme d'une guerre des Gètes contre les Francs et soumit les villes des environs et un très grand nombre de places fortes, là où la France porte ses regards vers le nord glacé. Hélas! Malheur! Il détruisit les églises où l'on célébrait le Dieu Tonnant qui siège sur un trône élevé, renversant tout par une guerre implacable.

Après avoir équipé des navires, il pénètre enfin, poussé par un Borée favorable, dans l'estuaire de la Seine: la nouvelle, annonciatrice de si grands désastres, vole rapidement à travers les cités frappées de stupeur. De tous côtés la Neustrie est accablée par des deuils douloureux. De tous côtés les combats la terrassent, les ennemis l'assaillent, l'horreur des armes fond sur elle sous les étendards étincelants du Belliqueux. Les moines s'enfuient au loin: les initiés aux saints mystères gagnent les solitudes retirées d'Haspres, où cloître et demeures monastiques relevaient de notre autorité, pour ne pas être contraints à rompre les vœux sacrés ou de rendre l'âme en abandonnant leurs corps brisés par les supplices cruels à la mort infernale du Styx. Certains cependant résistent en usant de la force: ils garnissent ces lieux de guerriers pour pouvoir repousser les menaces des ennemis. Ils préfèrent succomber à une mort courageuse que d'abandonner les objets sacrés à un peuple barbare qui va les profaner.

Pendant ce temps l'armée navale, toutes ailes déployées, fend les flots agités du fleuve qui reflue, ô jour sinistre!, et parvient à ces rives. Dès que les ennemis en armes jaillissent des bateaux, ils encerclent les murs du monastère et les attaquent, après avoir disposé les bataillons en bon ordre: dès le premier choc, ils tentent d'ouvrir les portes de force en lançant des projectiles enflammés et d'escalader les murailles avec des échelles. Les gardes s'efforcent de les repousser avec des perches rigides et de lancer de nombreux traits par l'ouverture des fenêtres.

Mais lorsque les Daces entreprennent de creuser des galeries sous les murs en formant la tortue et que la baliste bandée se met à lancer ses charges par la puissance de ses bras, ni le retranchement, ni la levée de terre, ni l'enceinte, ni les gardes eux-mêmes ne peuvent suffire et les murailles elles-mêmes ne sont d'aucune utilité. Alors les pierres offrent le passage et les ennemis après avoir arraché les portes attaquent la base des points fortifiés. Les uns abattent tous ceux qu'ils rencontrent en causant un affreux massacre sans faire de différence, les autres mettent le feu aux demeures à demi écroulées.

L'illustre église de la Vierge mère du Christ dont le faîtage élégant se dressait vers les hauteurs éthérées se tenait encore debout. Ils l'ébranlent après l'avoir attaquée avec le fer et, à coups répétés, ils sapent ses fondations. Vaincue par une ultime blessure, elle gémit et s'écroule, ébranlée jusqu'au sommet. Un épais nuage de poussière s'élève jusqu'au ciel tandis que la terre tremble, percutée par l'énorme masse. Ils pénètrent alors dans l'entrée, les membres couverts de sang, et ils s'empressent de faire du butin en emmenant tous les objets sacrés et tous les trésors qui s'y trouvaient. Ils ne cessent pas leur massacre avant de voir cloître, demeures et églises saintes entièrement abattus et devenus la proie des flammes.

La restauration du monastère


Entre temps à cent reprises le soleil atteignit le cercle des constellations du Bélier et de la Balance: avec l'arrêt des violences armées Cérès, la fille de la Paix, contint enfin les colères de Mars. Aussitôt deux des pères qui s'étaient réfugiés à Haspres quittent le monastère et regagnent l'asile de leur vie religieuse. Quand ils eurent découvert que les lieux consacrés au Dieu Tonnant que l'on invoque partout étaient couverts de buissons affreux et redevenus un terrain de broussailles épineuses, où les bêtes sauvages avaient élu domicile, ils se répandirent en gémissements en versant des larmes amères et tournèrent leur visage vers le ciel dans un lourd sanglot: "O Père de bonté, dirent-ils, unique espoir du monde, Toi qui ne renvoies jamais en vain ceux qui ont mis leur confiance en Toi, vois quelles destructions, quels désastres, quels dommages, quels malheurs et quelles souffrances nous subissons et porte remède à notre anéantissement. Nous nous souvenons aujourd'hui de l'alliance que tu as conclue avec nos anciens, afin que tu restaures, comme tu as restauré le temple vénérable de Salomon, les églises qui ont été détruites par un peuple sacrilège alors qu'elles ont été édifiées en ton honneur pour qu'une foule nombreuses vienne y célébrer ton culte, afin que la foule des moines consacrés à Toi remplisse sans cesse leur devoir de louange par des cérémonies régulières et que l'antique piété refleurisse ainsi que le respect de ton culte." Tels étaient les vœux et les prières qu'ils présentaient en demeurant en ces lieux et en ne disposant que des secours de Thétis et de légumes.

Sans retard Celui qui du sommet de l'Olympe observe le monde envoie son aide. Il inspire au duc Guillaume, issu du sang de Rollon, de dévier durant sa partie de chasse sa course vers cet endroit. Rencontrant les moines il leur demande : "Qui vous a fait aborder sur ces rives, vous qui êtes si vieux ? Quelle est votre foi et à quel vœu êtes-vous fidèles ? Quelles sont ces constructions qui ont été édifiées dans des solitudes aussi sauvages? Quelle est l'origine de ces vestiges imposants qui témoignent d'une antique destruction ?"

Après avoir raconté en détail leur histoire, à partir des premières annales, ils présentent de la nourriture selon la coutume: l'un tend un pain, l'autre offre de l'eau aux hôtes assoiffés, puisque c'est de cela qu'ils vivaient. Mais le duc devant des aliments si ordinaires quitte aussitôt les lieux, en proie à une grande colère. A peine s'était-il enfoncé au cœur de la forêt profonde qu'il se trouve, à l'instigation de la puissance divine, face au sanglier du Styx. L'animal en furie avec des grognements rauques traverse d'une course impétueuse pieux et filets, insensible aux blessures, et, de son groin pointu, il renversa le duc à demi-mort. Celui-ci se souvenant alors de l'offense qu'il avait faite, revient, dès qu'il eut recouvré des forces, vers les pères pour effacer la tache de sa faute : disposé à prendre la nourriture qu'il avait méprisée, il s'installe auprès d'eux et promet de relever le monastère de ses ruines. Il donne l'ordre que soient édifiés églises, cellules et bâtiments. Il restitue les nombreux domaines mis à mal par les antiques destructions et des richesses pour que les solitaires, sans avoir besoin d'en rechercher, puissent mener leur vie à l'écart du monde.

Aussitôt les artisans se préparent à restaurer les édifices, selon le salaire promis pour le travail, en réduisant le projet originel par un plan, par des limites et par une disposition des bâtiments et des lieux plus restreints. Quand ils eurent construit avec art l'église, ils la consacrent de nouveau à la Mère du Christ, à qui elle avait été autrefois dédicacée et qui sera à jamais la gardienne et le salut de ce troupeau.