Engagés dans l'escadre de l'amiral d'Estaing, plusieurs matelots de la Seine normande participèrent à la guerre d'indépendance des États-Unis d'Amérique. Voici en quelque sorte leur journal de bord. Puissent ces quelques lignes ressusciter la mémoire de ces marins noyés dans l'oubli...



1776. Les colonies anglaises du Nouveau-Monde proclament leur indépendance. C'est la guerre civile. La France a une revanche à prendre sur les Anglais depuis la guerre de sept ans.
Bientôt, Louis XVI se décide à intervenir. Le vice-amiral d'Estaing se voit chargé d'une mission secrète: conduire une escadre de Toulon en Amérique. Et quelle escadre ! Douze vaisseaux de ligne fortement armés. Cinq frégates. Il faut recruter 11.000 hommes ! 

Charles-Henri, comte d'Estaing. Venu à la Marine sur le tard, c'est un ancien mousquetaire qui se fie à ses impulsions. Descendant de Colbert, son fils unique est mort à 12 ans. Le père de Giscard a acheté son nom. 
Matelots et soldats descendirent à Toulon par vagues successives. On les embarqua aussitôt leur arrivée. Ce n'est que la veille du grand départ qu'ils perçurent leur avance sur solde. Si bien qu'ils ne purent acheter en ville les effets nécessaires à la longue traversée qui s'annonçait. Pour où ? On l'ignorait encore...

Les marins de notre région

A bord du Languedoc, navire amiral, 1181 hommes d'équipage et soldats confondus s'entassent dans un espace restreint. Parmi eux, on compte au moins trois matelots de Jumièges: Etienne Cottard, Pierre Alleaume et André Hullay. Ils côtoient quelques "pays": Michel Groult, de Hauville; Jean-François Canelié, Toussaint-Bazille Galopin et Thomas Ouin; tous trois de Barneville; François Duval, de la Mailleraye; Rémi-André Demarais, de Guerbaville; Michel-Marin Lemoine, de Saint-Pierre-de-Manneville,  Jean-Baptiste Moriol, de Caumont...

A bord du Marseillais ont pris place deux gars de Guerbaville: Pierre-Mathurin Desrues et Augustin Faure. Pour nombre de marins, la commune d'origine n'est pas précisée. Simplement le quartier maritime. Mais des noms sonnent comme ceux de nos villages. L'aide pilote du Marseillais s'appelle François Vauquelin. Un matelot Valentin Cléret. Valentin !..

De Guerbaville encore est Toussaint Ollivier, affecté au César.

Sur le Vengeur, on retrouve encore des hommes du quartier maritime de Rouen: Jean Cabut, quartier maître, Louis Alleaume, matelot, Robert-Guillaume Pontif, le timonier.

Jean Varin est sur l'Andromaque, Adrien Mauger est novice sur le Fier, Pierre Hulé quartier maître sur l'Annibal.

Et puis il y a des hommes de Dieppe, Fécamp, du Havre, énormément de Bas-Normands, notamment de Granville. Mais toute la France est représentée dans l'escadre d'Estaing. L'occitan, le breton, le parler cauchois, toutes les langues régionales résonnent à bord. Certains officiers se font assister d'interprètes.

Appareillage laborieux

 13 avril 1778: avec des figures prometteuses comme Bougainville, Borda ou encore Suffren, l'escadre quitte Toulon. Elle manœuvre d'abord longuement en Méditerranée et, le 3 mai, embarque vers Antibes de curieux passagers: Silas Deane, représentant américain en France entouré de quelques officiers. Et puis Gérard de Rayneval qui représentera Louis XVI au congrès des Insurgents.

Voici bientôt un mois que l'on a appareillé. Déjà des pertes. Les vivres baissent vite. On coupe l'eau de vinaigre pour l'assainir. Raccolés à la hâte, nombre de matelots ont le mal de mer. Et celui du pays. A bord du Guerrier, on a trouvé des instruments de musique. Bougainville fait donner un bal. L'équipage apprécie... 

16 mai. Vents contraire. De mauvais marcheurs parmi l'escadre. Oui, ce n'est que le 16 mai que Gibraltar est atteint. Un ou deux navires anglais viennent renifler leurs homologues français.

Le 17, le rocher aux singes est franchi. Il fait nuit. A bord, une cérémonie de baptême marque ce passage. C'est la tradition. Où va cet armada? A Brest, pensent les guetteurs anglais, à Brest. Et voici l'Atlantique...

Avant de quitter le vieux continent, D'Estaing autorise qui le veut à écrire une dernier mot aux familles. Je doute que nos Jumiégeois, illettrés, prirent la plume. Mais qui sait. Et puis il se trouvait toujours quelqu'un pour écrire à votre place quelques lignes. Ces missives sont portées à bord du Languedoc. Puis conduites en France par le Flore.

20 mai: à bord de chaque navire, les officiers découvrent dans des lettres cachetées leur destination. Leur mission: défendre les Américains. En cas de dispersion, le point de ralliement sera Boston. A bord de tous les navires, on crie "Vive le roi!" Cap sur l'Amérique.

2 juin, 10h, D'Estaing réunit les officiers de l'escadre à bord du Languedoc. Une grand messe est célébrée. L'amiral présente Deane à ses capitaines, précise la mission: délivrer les États-Unis des Anglais...
 
8 juin. Toute l'escadre prend en chasse un petit navire. Il a de bonne jambes. Et ira prévenir les Anglais. Deux autres navires de commerce britanniques furent en revanche capturés durant la traversée. Longue, trop longue. Les calmes succèdent aux tempêtes. La nuit, on met en panne afin de rester groupé. Le scorbut fait des ravages. On a perdu trop de temps pour surprendre l'ennemi.

5 juillet: L'Engageante livre un combat de sept heures à un corsaire anglais, la Rose.  Que l'on finit par brûler.

Terre !

6 juillet: Virginie en vue. On va relâcher devant la rivière Delaware que l'on bat comme un buisson creux. Les Anglais, avertis par le petit navire aux bonnes jambes, on décampé d'ici pour la baie de New York.
Trois mois de mer. Les hommes sont exténués. Beaucoup sont malades. L'eau douce est rationnée. Suffren brûle une frégate ennemie sortant de la Delaware. Rayneval, l'ambassadeur de France, est débarqué du Languedoc pour être mené à Philadelphie à bord de la frégate Chimère.

11 juillet: l'escadre est à la pointe de Sandy-Hook et de là compte les navires de l'amiral Howe retirés en désordre en baie de New York. Mais on ne trouvera pas la passe pour porter l'attaque. Alors on va jeter l'ancre à l'entrée de la rivière Shrewsbury. De là, la flotte anglaise est prise comme dans une souricière. Envoyé à terre, un officier d'infanterie nous ramène trois pilotes américains accrédités par le congrès américain. Ils procèdent à des sondages sous l'œil du lieutenant Ribiers. Et sont formels: les bancs de sable ne permettront pas aux grosses unités de gagner la baie. On a beau leur offrir la lune, 50.000 écus, ils se croisent les bras.

15 juillet: un ravitaillement en eau se solde par le naufrage de deux chaloupes. Six disparus. En revanche, on capture 30 navires marchands, une corvette, 1.600 recrues. On attaqua même, à l'aide de deux canots, une flûte anglaise chargée de poudre. Elle fut conquise.

22 juillet: Impossible d'attirer l'ennemi ici. Dommage. Détruire la flotte anglaise, c'était gagner la guerre. On met les voiles. La flotte réapparaît inutilement à Sandy Hook. Puis met le cap sur Rhode-Island. Washington souhaite que nous dégagions New-Port. Sept jours interminables. L'eau douce baisse encore. Les scorbutiques augmentent.

29 juillet: arrivée en force de l'escadre française entre les îles de Rhodes-Island et de Connanicut. Six navires anglais sont en feu, des batteries terrestres réduites au silence. D'Estaing envisage un débarquement à New-Port, capitale de Rhode-Island, tandis qu'un général américain, Sullivan, attaquera la ville par le nord. La victoire sera facile. Mais Sullivan traîne les pieds...

31 juillet: D'Estaing et Bougainville reconnaissent l'île de Connanicut à 11h le matin avec une centaine de marins et des soldats.

4 août. La proximité de la côte permet d'améliorer l'ordinaire. A la cambuse, sur leur plateau, les gars du val de Seine découvrent deux ananas. Et de la viande fraîche !

8 août: dans la nuit, les troupes de Sullivan débarquent au nord de l'île.

9 août: Au matin, sur l'île de Connanicut, D'Estaing désigne déjà les matelots qui suivront les soldats dans les opérations terrestres quand apparaît la flotte de Howe, renforcée par l'escadre de Byron. 36 voiles! Cette fois, c'est la flotte française, inférieure en nombre, qui est prise dans une souricière dont les Anglais gardent la sortie.

10 août:  au matin, le vent tourne. Il faut en profiter. En file indienne, l'escadre de D'Estaing tente une sortie. En deux heures, le tour est joué. On s'élance vers l'Anglais. Mais des éléments déchaînés vont contrarier la bataille navale qui s'annonçait. Un grain brumeux s'abat.


Panique sur le Languedoc

Dans la nuit du 11 au 12, une terrible tempête se lève et disperse la flotte. A Bord du Marseillais, Vauquelin voit la mâture s'abattre avec fracas. Sur le César emporté par la furie des flots, Toussaint Ollivier, le matelot de Guerbaville, perd de vue le reste de l'escadre. Pire: à 3 h du matin, le mât de Beaupré du Languedoc se rompt dans un fracas épouvantable, entraînant dans sa chute le mat d'artimon. Le grand mât fléchit sous le poids de son mât de hune et de ses parties hautes. D'Estaing court de la proue à la poupe pour donner ses ordres. Il réunit des volontaires pour grimper à la grande hune afin de soulager le grand mât de ce fardeau et amener la grande vergue. Matelots et charpentiers ont entrepris leur périlleuse ascension quand un craquement du grand mât glace le sang de l'équipage. D'Estaing rappelle les volontaires. Ils sont dans les haubans quand le grand mât s'abat enfin. Aucune victime. Le gouvernail ne répond plus ! Brisé ! Les vents redoublent de furie. Quarante heures de bourrasque ! On ne tient pas debout sur le pont alors que les boulets de canon s'échappent de leurs parcs. Ce n'est pas sans péril que l'on tente de les rassembler.

Le 13 août, le Languedoc, isolé, n'est plus qu'une coquille de noix. Le vent a molli. Quand apparaît un petit vaisseau anglais de 50 canons, le Renown. Intact. Qui hésite. Se tient à distance. Puis finit par faire feu. Les boulets ennemis traversent par l'arrière la coque du navire amiral, pulvérisent ses batteries et finissent leur course à la proue. Cottard, Alleaume, Hallay, tous voient leur dernière heure arrivée. On ne peut diriger que six canons pour répondre.


Le Renow attaque par l'arrière du Languedoc, partie la plus fragile du navire.
D'Estaing a fait hisser la voile d'une chaloupe pour diminuer le roulis.
Il riposte avec ses canons de retraite et une pièce démontée de ses bordées.



Mais on répond. D'Estaing dirige le feu. Ce qui n'est plus qu'un vulgaire ponton met en déroute l'épervier qui tenait en ses serres une proie facile. Dans la nuit du 13 au 14, le Languedoc mouille pour se présenter de côté à une éventuelle attaque. Et pouvoir user ainsi de son artillerie. Et  voilà sept navires, voila Suffren qui arrive. En voici deux autres. C'est le Marseillais qui, après avoir livré combat au Petterson, remorque le Sagittaire en piteux état. Sauvés !

L'escadre reconstituée en partie, on mouilla pour réparer. D'Estaing porte aussitôt sa marque sur l'Hector. Puis capture une corvette le lendemain.

20 août: retour à Rhodes Island. D'Estaing se met à la disposition de Sullivan. Sans suite. La flotte est trop fragilisée.

21 août. Les Jumiégeois du Languedoc n'ont plus un seul biscuit à se mettre sous la dent. Bien plus que sur les autres navires, le découragement est extrême. La soupe se fait rare. Plus de café. Nul ragoût. Le pain se fait à l'eau de mer. Aujourd'hui, un homme meurt du scorbut. Une satisfaction pour Bougainville: La Fayette lui offrit ce jour-là l'épée de Montcalm. Elle était conservée par un habitant du pays...

22 août: l'escadre retapée vaille que vaille quitte Rhodes-Island, laissant Sullivan se dépêtrer à terre. On ira réparer à Boston. Car les ordres du roi étaient ainsi. En cas de difficulté face à l'ennemi, rallier ce port.


Les incidents de Boston

28 août. L'escadre arrive en baie de Boston avec sa douzaine de prises. Les Américains répugnent à nous recevoir. On nous reproche d'avoir déguerpi de Rhode-Island. L'après-midi, John Hancok, héros de la révolution, monte à bord du navire-amiral pour remettre d'un air insolent une protestation à D'Estaing. Notre chef se dit prêt à se mettre sous les ordres de Sullivan avec 800 soldats. On en est là...
Ce même jour, on transfère à bord du Languedoc l'aumônier du Guerrier. Ivrogne, figure connue des bordels de Toulon, ce capucin défroqué avait été mis aux arrêts par Bougainville pour son attitude scandaleuse.

29 août: l'eau revient à discrétion. Les hommes peuvent enfin descendre à terre après 140 jours de navigation. Bougainville est chargé de fortifier la ville. Mais il manquera de tout. Et les Américains ne sont guère travailleurs.
Nuit du 7 au 8 septembre: des américains attaquent notre boulangerie. Messieurs de Pléville et de Saint-Sauveur, du Tonnant, interviennent. Le premier est blessé. Le second est à terre, la cervelle à découvert. Un grenadier de marine s'interpose et met en pièce six assaillants qui s'acharnent sur Saint-Sauveur. Les autres fuient à l'arrivée de renforts... Saint-Sauveur succombe. Vive émotion. Les autorités américaines proposeront des obsèques en grande pompe.

Mais de nouvelles rixes éclatent encore entre Français et Américains dont quelques-uns sont tués. Un autre à un bras coupé. Un bras que l'on brandit en ville en exhortant la populace à la vengeance. Hancok calme le jeu. 40 hommes de chaque bord sont mis aux arrêts, jugés. Les Français sont innocentés. Mais nos boulangers quittent la ville vers le 7 octobre. Manifestement, on déteste les Français. En revanche, on apprécie notre argent en nous vendant toutes sortes de denrées à prix exorbitant.

17 octobre 1778: le congrès américain rend un hommage solennel à tous les hommes de l'escadre d'Estaing. Sullivan et 20 officiers l'ont pourtant couvert d'injures après l'expérience malheureuse de Newport. On parle maintenant de casser le général américain. On prêche aux autochtones plus de respect envers nous.

18 octobre: un conseil d'aumôniers casse la brebis galeuse du Guerrier.

19 octobre: Hancock apprécie les travaux de Bougainville. Une réception est donnée à bord du Languedoc. Mme Hancock s'est chargée des invitations. Il y a là une vingtaine de dames, le président du Sénat...

20 octobre: Oublié hier, le général Heath, gouverneur de Boston vient dîner cette fois à bord du Guerrier, rejoint par D'Estaing. Il y a là plusieurs officiers américains. Nos régiments d'infanterie d'Hainault et de Foix effectuent des parades...

28 octobre: les gars du Val de Seine écarquillent les yeux. Trois Iroquois sont reçus à bord du Languedoc. On parle alors de rallier le Canada...

29 octobre: D'Estaing visite tous les navires pour leur remettre des enveloppes scellées. Elles contiennent les ordres en cas de dispersion. Mais aussi celui de tuer tous les matelots et soldats lâches au combat. On va donc reprendre la mer. Déception. L'armée ne s'attendait pas à une si longue campagne. Et puis le courrier de France attendu n'est pas arrivé...

Cap sur les Antilles


2 novembre. Il souffle un vent des morts qui chahute le Provence et le Languedoc. Par temps couvert, grain et grosse mer, l'escadre quitte Boston. Une escadre dénuée d'agrès et de vivres. Cap sur les Antilles françaises. Car l'on a appris que deux escadres anglaises y sont parties pour s'en emparer. On traverse des parages de sinistre réputation.

9 décembre. L'escadre arrive au matin à Fort-Royal, Martinique. Le 12, on attend toujours du ravitaillement. D'Estaing est à terre. il remet au gouverneur un ordre du roi qui fait du vice-amiral le commandement général des Antilles. Le marin prépare alors son monde à une opération sur la Barbade. Lorsque l'on apprend, le 14 décembre, le débarquement de milliers Anglais sur l'île de Sainte-Lucie. Or, la garnison française n'y est que d'une centaine d'hommes. D'Estaing embarque 3.500 hommes de troupe et 1000 volontaires. On appareille à midi...


La débâcle de Sainte-Lucie

15 décembre, Sainte-Lucie, midi. Une canonnade s'engage entre les navires en présence. A longue distance. Trop longue distance. Toussaint Ollivier, matelot de Guerbaville engagé à bord du César est cependant blessé à la jambe. On compte deux morts sur le Guerrier.

18 décembre. D'Estaing fait débarquer des troupes. Les Anglais sont déjà dans la forteresse française et contrôlent bien le territoire. Notamment avec leur artillerie quand nos canons sont restés à la côte. Le passage d'une gorge est meurtrier. Bilan du jour pour les troupes françaises: 1200 tués, blessés ou prisonniers. Des troupes affamées. Sans munitions.

19 décembre. On débarque dans la baie du Choc. Une chaloupe chargée des canons du Languedoc s'y crève. 2000 Anglais campent sur le morne Fortuné. 1800 autres sur le morne Vigie. Que l'on attaque. La pluie, le soleil, des bombes trop lourdes à porter. L'armée française piétine...

Le 20, il y eut des pillages. Des colons furent tués. On en arrêta une demi-douzaine qui pactisaient avec l'Anglais. Bilan des deux attaques terrestres: 35 officiers français tués et 723 soldats.

On rembarque piteusement. D'Estaing reste deux jours inactif. Avant de mettre les voiles. Le gouverneur de l'île, Micon, capitule alors. L'Union Jack flotte sur Sainte-Lucie. 

Retour à la Martinique

29 décembre: arrivée à Fort-Royal.

19 février: le comte de Grasse arrive à la Martinique avec sept vaisseaux.

10 mars: le gouverneur et son épouse dînent à bord du Languedoc pavoisé. Onze coups de canon sont tirés le soir à leur départ.

19 avril: arrivée du marquis de Vaudreuil avec deux navires.

17 juin: Une partie de l'escadre, menée par le chevalier du Rumain, s'empare de Saint-Vincent.

27 juin: arrivée à la Martinique de Lamotte Picquet avec six vaisseaux.

Tous ces renforts vont alors pousser D'Estaing à des entreprises plus importantes.

30 juin: départ des 25 vaisseaux de ligne et 15 frégates de Fort-Royal. Cap sur la Grenade.


La prise de la Grenade

2 juillet: l’escadre mouille dans l’anse Molinier hors de portée des batteries côtières. Quelques vaisseaux procèdent à une manœuvre de diversion sur un point peu éloigné de la côte, ce qui permet de débarquer discrètement 1.400 hommes.
Cette troupe se met aussitôt en marche vers le morne l’Hôpital où les anglais se sont fortifiés. Les troupes anglaises sont fortes de 1000 hommes et de nombreuses milices sous les ordres du général Macartney.
Les français montent à l'assaut en trois colonnes, la première est menée par d'Estaing, la seconde par le vicomte de Noailles et la troisième par Édouard Dillon. D'Estaing et Dillon seront blessés pendant le combat. Un combat difficile mais les Français prennent le retranchement, le morne et la ville.
4 juillet :  dans la nuit, le gouverneur anglais se rend. Les Français ont pris 100 canons, 30 navires de commerce, 700 prisonniers.


M. le comte d'Estaing à l'attaque de la Grenade embrasse et fait officier le brave
Ouradour, grenadier du régiment de Rouergue qui venait de sauver sous ses yeux la vie de M. de Vence.

6 juillet. L'escadre de l'amiral Byron, ignorant l'occupation de la Grenade, approche de l'île, y débarque des troupes. Quand Byron se rend compte de la situation. Retraite des bâtiments de transport vers l'île de Saint-Christophe. Affrontement des vaisseaux de guerre jusqu'à la nuit. Les Anglais, victimes de lourdes avaries, finissent par partir. Au point du jour, D'Estaing rentre au port. Les Français restent maîtres des lieux.

11 juillet, novice à bord du Fier, Adrien Mauger passe de vie à trépas.

22 juillet. Notre flotte, réparée, atteint Saint-Christophe mais ne peut attirer l'ennemi hors de ses positions. Cap sur Saint-Domingue.

Escale à Saint-Domingue

31 juillet. A Cap-Français, on offre à l'escadre des entrées à la comédie. D'Estaing a pour instructions de ramener douze navires en Europe et de maintenir le reste aux Antilles. Mais il apprend les derniers développements survenus aux États-Unis et médite une intervention à Savannah, occupé depuis huit mois par les Anglais...

10 août. La nouvelle de l'engagement de l'Espagne à nos côtés est saluée par le grand pavois sur le Languedoc où l'on donne un dîner.

13 août. Nos hommes pensent regagner l'Europe. Mais D'Estaing fait embarquer de l'artillerie et du matériel. 

16 août: nous reprenons la mer avec 20 vaisseaux de ligne et huit frégates. On a ramassé à la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue 3.700 hommes des régiments de Viennois, Champagne, Armagnac, Cambrésis, Gâtinais, Agenais... Vers les côtes de la Géorgie, on s'empare de quatre navires anglais.

Le siège de Savannah

1er septembre. Après 16 jours de mer, on mouille devant l'embouchure de la rivière Saint-Jean.

2 septembre: coup de vent. Ancres perdues, gouvernails arrachés, carènes endommagées. Et pas de nouvelles des Américains, peu de ravitaillement. Il faut réparer. Il faut agir.

9 septembre. Les grands vaisseaux ne peuvent remonter la rivière, barrée par des bancs de sable et des navires coulés. Seule l'avant-garde s'engage à la sonde. Avec deux frégates et deux flûtes, D'Estaing s'empare de l'île de Thybée, séparée de Savannah par des marais. On y établit 300 hommes.

12 septembre: débarquement de troupes devant Savannah à l'aide de petits vaisseaux venus de Charleston.

15 Septembre: arrivée de 1.600 Américains commandés par le général Lincoln.

16 septembre. Premières sommations. Rusé, défendu seulement par 10 canons, le gouverneur anglais, le général Prévost, obtint d'abord un armistice d'une journée. Le temps d'obtenir des renforts commandés par le lieutenant-colonel Maitland.

17 septembre: derrière les fortifications réparées à la hâte s'alignent maintenant 3000 soldats réguliers et les 4000 noirs du major Moncrief à qui l'on vient de distribuer des armes. Cette fois, plus de 80 canons sont en batteries. C'est plus que les troupes franco-américaines. 

Les "nègres" de Moncrief poursuivent les fortifications.

Nuit du 23 au 24 septembre: D'Estaing, à la tête de 300 travailleurs, fait ouvrir une tranchée à demi-portée de canon des retranchements anglais. 300 pas du chemin couvert des fortifications.

Le 24, le major Graham, à la tête d'un petit détachement anglais, tente une sortie. Elle est repoussée. Mais les assaillants s'approchent si près des retranchements que plusieurs hommes sont tués sous un feu nourri.

Nuit du 27 septembre: nouvelle sortie anglaise sous la conduite du major Mac-Arthur. Confusion chez les assiégeants. Français et Américains se tirent dessus !

3 octobre: une trentaine de canons, neuf mortiers ont été débarqués des navires. Bombardement de Savannah. Il va durer cinq jours. Les maisons s'effondrent. Les fortifications résistent.

8 octobre : le major L'Enfant, à la tête de cinq hommes, marche sous un feu nourri jusqu'aux fortifications pour tenter de mettre le feu aux abatis. Le bois est trop humide. Et L'Enfant est blessé.
D'Estaing voit le mauvais temps s'approcher. Menacer la flotte qui mouille non loin de là. Nulle brèche dans le système de défense. Mais il décide de donner l'assaut.

L'assaut


9 octobre. A 3h et demie du matin, les colonnes franco-américaines s'élancent vers le bastion d'Elbenezer. On compte 3500 Français dont 500 hommes de couleur recrutés à Saint-Domingue, 650 soldats des troupes continentales et 350 des milices de Charleston. La rumeur prétend que, parmi les troupes françaises, se soit trouvé Henry Christophe, le futur roi d'Haïti.
Repoussés, il leur faut revenir plusieurs fois à la charge. Dans l'une de ces cavalcades, les Américains parviennent par deux fois à planter la bannière étoilée en haut des retranchements. On ne peut s'y maintenir. D'Estaing, retient la légende, arrachait avec les mains, les dents, les palissades de l'ennemi.
Mais le voilà blessé. Au bras droit, à la jambe. Et ne doit son salut qu'à Laurent Truguet. D'autres officiers versent leur sang. Lorsque les Anglais tentent une sortie, le comte Pulawski et ses 200 chevaux-légers viennent se placer entre eux et la muraille pour couper leur retraite. Mieux: les prendre à revers. Il est tué. Après 55 minutes d'un feu nourri, il faut se replier...

D'Estaing reste enfermé trois jours dans sa tente. Refuse de parler.

18 octobre. Après neuf jours de combat, le bilan est lourd. Tués ou blessés: 627 Français, 257 soldats des troupes continentales, 6 blessés dans les milices et un mort: le capitaine Shepherd. On décide de lever le siège.


Épilogue

28 octobre. De Grasse, Vaudreuil et La Motte-Piquet sont déjà repartis pour les Antilles. En pleine tempête, D'Estaing met les voiles. Son navire amiral perd ancres et canots. La flotte est dispersée.

9 novembre: le Languedoc croise le Provence qui lui remet l'une de ses deux ancres rescapées. Les deux navires font voile de conserve vers la Bretagne.

7 décembre: arrivée à Brest. D'Estaing est accueilli en héros. Deux jours plus tard, il est déjà à Versailles...

9 décembre: arrivée du César et du Fantasque. Dans la débandade, les autres navires rallièrent quant à eux Toulon, Rochefort, Lorient ou encore La Havane. Ainsi prirent fin pour nos marins normands ces vingt mois d'aventures. 

Etienne Cottard ne revit jamais Jumièges. Il trépassa à l'hôpital de Brest le 17 décembre 1779.
Pierre Alleaume, lui, en réchappa et reprit du service.


SOURCES

Les combattants français de la guerre américaine,  Motteroz-Martinet, 1903.
Journal de Bougainville.
Joachim Merlant, la France et la guerre d'indépendance américaine.
Vous avez des ancêtres impliqués dans cette épopée? N'hésitez pas à réagir...

... Comme Romain Demarais qui nous brosse ici la carrière de son ancêtre, Rémy André Demarais cité plus haut.

Sa mère, Anne DEMARAIS, est fille mère et elle est la nourrice du village. Il épouse Marie, Anne FRERET le 27 juin 1776 a Guerbaville(76) (aujourd'hui La Mailleraye-sur-Seine). Ils ont une fille Thérèse, née le 11 mars 1777 à Guerbaville.

Il s'engage dans la Royale en 1770. Il embarque pour la première fois le 19 janvier 1770 sur la Mouche à Honfleur (1).

Il devient matelot le 22 mars 1773 et embarque comme tel sur l'Aimable Marie Anne à la Rochelle (2).

Il embarque à Toulon sur le Languedoc 7 avril 1778 et est inscrit au Quartier de Marseille (3, 4 et 5). Il part la semaine suivante. Il fut hospitalisé à Fort Royal (Fort de France) le 28 avril 1779 et ressortit le 23 mai 1779 (4).

Il participe à toute la campagne aux Amériques jusqu'à sa mort. Le 6 juillet 1779, il participe entre autres à la bataille de Grenade. Pour cette bataille, Il est affecté au 9e canon pierrier et il est armé d'un fusil à baïonnette (6).

Il meurt le 8 décembre 1779 à bord du navire au large de Brest. (4)

La transcription de l'acte de décès sur les registres paroissiaux ne sera faite que le 5 novembre 1780 sur la déclaration de son épouse qui reçut l'extrait mortuaire.

Sources

1 - Inscriptions Maritimes de Rouen, AD de la Seine Maritime, côte 7P4_2 (en ligne)
2 - Inscriptions Maritimes de Rouen, AD de la Seine Maritime, côte 7P4_1 (en ligne)
3 - Inscriptions Maritimes de Rouen, AD de la Seine Maritime, côte 7P4_3 (en ligne)
4 - Rôles d’Équipage du Languedoc Avril 1778, Archives Nationales, site de Paris,  côte MARINE C/6/0459
5 - Rôles d’Équipage du Languedoc Avril 1778, Services Historiques de la Marine de Toulon, côte 1C142
6 - Noms des matelots destinés aux pierriers sur le Languedoc, notes, courriers diverses de la Marine Royale, Archives Nationales, site de Paris, côte MARINE B/4/152 (microfilm page 48).

Romain Demarais





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