Les cahiers de...
Jumièges
Yainville
Le Mesnil
Ailleurs
La crise, la misère, des remous dans les campagnes... Louis XVI a fini par prendre la décision de convoquer les Etats Généraux pour le 5 mai à Versailles.

Voilà plus de deux siècles que les trois ordres de la société ne se sont pas retrouvés. Le 29 mars 1789, on s’assembla dans les trois églises paroissiales de la presqu'île pour y rédiger le cahier de doléances. Après quoi, une assemblée était prévue à Rouen, le 1er avril. Ce 29 mars, il fallut donc élire aussi des députés. Six à Jumièges, deux à Yainville, autant au Mesnil. Que nous apprennent ces textes ? Que nos pères souffraient de deux fléaux: une invasion d'insectes détruisant les récoltes, et puis les ravages de la Seine.

Le cahier de Jumièges
Notaire du roi, Pierre Antoine Varangnien préside aux débats. La paroisse Saint-Valentin-de-Jumièges compte trois hameaux : 184 feux aux Sablons, 117 au Conihout, 121 à Heurteauville.  
En 1787, les habitants du Conihout - une centaine seulement - ont réclamé le droit d'élire leur propre municipalité. Cette fois encore, ils ont voulu régider leur cahier. En vain.

Pour la rédaction, les comparants furent répartis par hameau, ce qui permit d’élire six députés au lieu des cinq impartis. On désigna Pierre Antoine Varangnien (115 livres d’imposition) et Jean Levillain pour les Sablons, Valentin Cabut et Jacques Thomas Brigaux pour Conihout, Etienne Desrain et Jean-Baptiste Hue pour Heurteauville.

« Les dits propriétaires et habitants, considérant que dans la circonstance actuelle où toute la nation s’empresse de porter au pied du trône leur respect, persuadés comme ils sont qu’étant des fidèles sujets du Roy il écoutera leurs plaintes avec bonté, c’est dans cette confiance que les dits propriétaires et habitants autorisent les sieurs députés qui y seront nommés de remontrer à l’assemblée de Tiers-Etat de la ville de Rouen qui se tiendra le 1er avril prochain. 

« Pénétrés qu’ils sont, de respect et de soumission pour les ordres de notre souverain monarque, ils désireroient bien pouvoir contribuer aux besoins de l’Etat. Mais malheureusement leurs facultés actuelles ne leur permettent pas, attendu que leur misérable canton est livré depuis plusieurs années à une si affligeante stérilité, provenant du deffaut de récolte des denrées qui leur procuroient leur subsistance que toutes leurs ressources sont enfin épuisées.

Que leur malheur a puisé la source dans deux fléaux funestes qui les affligent depuis plusieurs années et les entraînent malgré eux dans une ruine évitable.

Le premier est occasionné par une espèce d'insectes connus sous le nom de mans. Il s'en est formé une si grande quantité dans la terre qu'ils ont ravagé, jusqu'au principe de la vie, la majeure partie des plants, grains, foins, légumes, et enfin de toutes les autres productions de la terre de leur presqu’isle, de sorte que le deffaut de récolte leur a occasionnée une rareté sans exemple dans les grains et denrées de première nécessité qu’ils récoltoient avant ces désastres, et qu’ils sont à présent forcés depuis longtemps d'aller chercher bien loin pour leur usage et le payer bien cher.

Le second est occasionné par le flux et reflux de la mer qui reflue de 12 en 12 heures dans la partie de la rivière de Seine qui borne la presqu’isle, et ce, avec une sy grande violence depuis plusieurs années surtout dans les tems des nouvelles et pleines lunes, que les propriétaires riverains ne peuvent parvenir à faire des digues taluts et chaussées assez fortes pour pouvoir leur résister et malgré toute la vigilance qu ils apportent à travailler de leur mieux pour deffendre leurs héritages contre la force de cet élément, il leur est impossible d'en arrêter le progrès et la malheureuse expérience les confirme de jour en jour que les force humaines ne peuvent rien contre ce fléau destructeur, puisque nombre d’entre eux, après s'être épuisés en dépenses à faire les et les travaux nécessaires pour fortifier leur fonds contre la rigueur de ces flots, ont eu la douleur de voir tous leurs travaux ruinés et détruits, et leurs fonds totalement emportés et engloutis en très peu de tems dans le sein des eaux, ce qui les ruine sans ressource en les dépouillant de leur propriété, exigés et perçus sans aucune diminution, le malheureux journallier et le faible cultivateur n'en payent pas moins ce qu'ils doivent à l'Etat.

Dans ces circonstances malheureuses les dits propriétaires et habitans suplient Messieurs les commissaires qui rédigeront le cahier général de doléances d'avoir tel égard que de raison aux présentes remontrances.

Les dits propriétaires et habitans demandent que le droit de propriété soit inviolable, que nul ne puisse en être privé, même en raison de l'intérêt public. Si par force majeure, un propriétaire était obligé de céder une partie de sa propriété, il en soit du moins dédommagé par un prix proportionné à la valeur du fond et ce, sans aucun délay.

Que dans les paroisses où les abbés commendataires d'abbayes sont propriétaires de biens fonds qu'ils afferment, les fermiers soient maintenus dans leur jouissance ; qu'en conséquence il soit établi une loi par laquelle les baux soient déclarés non résiliables, soit par le décès des dits commendataires, ou par démission de leur abbaye.

Que les impôts ou subsides qui seront établis pour le soutien de l’Etat soient répartis dans la plus exacte proportion, générallement sur tous les sujets du Royaume indistinctement ; Les droits de gabelles et accessoires ensemble, les droits d’ayde, étant régis par un nombre infini de directeurs et commis qui, par des frais immenses de régie, doivent nécessairement en absorber la majeure partie, en sorte qu'il n'en doit revenir que très peu de proffit au Roy, ce qui fait penser qu'il seroit avantageux pour l'intérêt de l’Etat, de les supprimer, et que le commerce de sel et de boissons soient rendus libres.

Que les articles de différents règlements faits pour la perception du controlle des actes, dont les droits sont très obscures et mêmes arbitraires, soient rendus plus clairs afin que chaque contribuable soit à portée de connoitre par eux mêmes les sommes qu'ils ont à payer.

Que les frais de procédure étant par eux-mêmes très dispendieux et coûteux, qu'il n'y ait par la suitte que deux degrés de juridictions.

Que les lapins et autres bêtes fauves seront détruits comme nuisibles aux biens de la terre.

Au surplus, les dits propriétaires et habitants mettent leurs espérances dans une assemblée nationale que le meilleur des rois a formée pour adoucir, s’il se peut, le fardeau des impôts dont tous les citoyens sont accablés. Ils sont persuadés que Messieurs les députés de l’ordre de la noblesse et du clergé, à l’exemple de bien des provinces, seront les premiers à supporter dans une parfaite égalité et chacun en proportion de sa fortune les impositions et contributions.

Article additionnel – « En outre, les dits habitants désirent que le souverain attribue aux officiers membres des municipalités la faculté de juger les difficultés qui s’élèvent entre les habitants des paroisses et communautés à l’occasion des anticipations qui pourraient être faites sur les terres entre voisins, même des délits commis aux récoltes et autres productions de la terre par, tant par les bestiaux que par nombre de gens sans aveu qui se donnent la licence de rompre et arracher tous les arbres fruitiers, les haies de clôture et autres au grand préjudice des propriétaires. »

Pour le hameau des Sablons : Jean Laurent Dossier (syndic, taxé de 21 livres), Etienne Romain Dépouville, NB Poisson, Louis Romain Dépouville (buraliste, 4 livres), Jean-Baptiste Beauvet (41 livres), Jean-Baptiste Duquesne (21 livres), Jean Ponty (5 livres), Pierre Leroux (64 livres), Pierre Ouin (20 livres), Armand Duquesne, Jean Levillain (23 livres).

pour le hameau du Conihout: Valentin Porgueroult (64 livres) Valentin Herpin (45 livres), Pierre Desjardins (75 livres), Jean N. Auguste Boutard (17 livres), Pierre Boutard (22 livres), Jean Amant (58 livres), Pierre Decaux (51 livres), Pierre François Amant (64 livres), Pierre Auguste Boutard (38 livres), Pierre Duquesne (47 livres, Valentin Cabut, Jacques Thomas Brigaux, Louis Amant (21 livres), Jean Michel Nevel (15 livres), Pierre Gossey (38 livres), François Amant (12 livres), Louis Conihout.

Pour le hameau d’Heurteauville: J. Danger (30 livres), Pierre Saugrin (22 livres), Etienne Desrain (106 livres), Jean-Baptiste Hue (71 livres), Etienne Varin (58 livres), Pierre Bigot (16 livres), Michel Viel (26 livres), Thomas Deconihout (3 livres), Jean-Jacques Hue (103 livres), Etienne Desrain.


Le cahier de Yainville
Cahier de plainte, doléance et remontrance arrêté par le tiers-état de la paroisse de Yainville.

« Ce jourd'huy dimanche vingt neuf de Mars 1789, en l'assemblée générale des propriétaires et habitants où se sont rendus le syndic et membres de la municipalité, tous composant le Tiers-Etat de ladite paroisse d'Yainville, ladite assemblée tenue dans l'église pour satisfaire à la lettre du Roi et règlement y annexé donné à Versailles le 24 janvier dernier pour la tenue des États Généraux du Royaume, ordonnance de Mr le Lieutenant Général du Baillage de Rouen rendue en date du 4 de mars dernier 1789.

Que lesdits propriétaires et habitants considérant que dans les circonstances actuelles où toute la nation s'empresse de porter au pied du trône leur respectueuse remontrance, n'ont rien de plus pressé que de s'y joindre, persuadés comme ils sont qu'étant les fidèles sujets du Roi, il écoutera leur plainte avec bonté. C'est dans cette confiance que lesdits propriétaires et habitants autorisent lesdits députés qui seront nommés de remontrer à l'assemblée préliminaire de la ville de Rouen qui se tiendra le premier Avril prochain :


Article premier: désire la suppression des aides et gabelle, entendu que ces gens-là ne sont ni taillables et ne paient rien. Au contraire, c'est un fardeau général.

2° Que le Clergé et la noblesse soient imposés aux taxes royales comme nous, vu que cesdits Seigneurs et Curés font valoir de gros biens et ne paient rien. Que nous demandons que l'impôt territorial ait lieu ou une dîme perçue sur tous les biens quelconques.

3° Que la liberté du pâturage dans les forêts du Roi et autres soit permise aux riverains desdites forêts. Que depuis quelques années qu'on leur a tiré ce droit, les terres demeurent incultes faute de bestiaux n'y ayant point de pâturage, ce qui fait un tort considérable.

4° Que l'on réduise les colombiers et pour le mieux les détruire, vu que ces sortes d'animaux font un très grand tort aux récoltes, de même que les bêtes fauves et menu gibier qui sont dans les forêts. Que tout soit détruit comme nuisible aux biens de l'État et surtout dans des paroisses comme la nôtre étant situées entre deux forêts, celle du Roi et celle de Mr l'Abbé de Jumièges.

5° Que les baux des abbés ou autres bénéficiaires ne soient plus résiliés par leurs décès, par démission ou autrement.

6° Que le tirage de la milice étant un fardeau pour les frais qu'il occasionne au père et aux enfants, les paroisses soient nullement tenues de fournir un homme.

 7° Que la dîme ecclésiastique sur les récoltes ne soit perçue que sur les quatre épis.

8° Que toute charge qui anoblisse n'ait pas lieu vu que cela fait aussi tort au commerce parce que ces gens là négociants et sitôt qu'ils sont nobles, ils ne font plus commerce.

9° Que les frais de procédure étant par eux-mêmes très dispendieux et coûteux, qu'il n'y ait par la suite que deux degrés de juridiction.

10° Que l'exportation des grains ne soit permise que d'après que les magasins soient remplis assez suffisamment pour nourrir les villes et endroits où seront lesdits magasins.

11° Que les pauvres mendiants soient tenus de rester chacun dans leur paroisse vu qu'il se commet des abus pour l'hospice et la mendicité.

12° Que les boisseaux et mesures de grains soient égaux en tout pays.

Sera le présent cahier de doléances porté au bailliage de Rouen le premier d'Avril prochain par les Sieurs Rollain et Levillain députés à cet effet, le procès-verbal joint au présent. Fait et arrêté lesdits jour et an que dessus et ont signé ceux qui savent écrire.

Tiphagne Levillain, Charles Grain, Pierre Grain, Leserin Lesain, Claude Lafenettre, Valentin Héricher, Pierre Lefebvre, Rollain, sindic.

Mention en marge en-tête 1° page.
Yainville 48 feux, Jacques Rollain, M. Levillain.

Le cahier du Mesnil
Au Mesnil, 100 feux, 483 habitants, Laurent Charles Nierre et Jean-Baptiste Duparc furent députés.

Le cahier présente la même introduction que celui de Jumièges:

« Les dits propriétaires et habitants, considérant que dans la circonstance actuelle où toute la nation s’empresse de porter au pied du trône leur respect, persuadés comme ils sont qu’étant des fidèles sujets du Roy il écoutera leurs plaintes avec bonté, c’est dans cette confiance que les dits propriétaires et habitants autorisent les sieurs députés qui y seront nommés de remontrer à l’assemblée de Tiers-Etat de la ville de Rouen qui se tiendra le 1er avril prochain.

« Cette paroisse quoique peu considérable en elle-même, ayant au moins deux lieues de longueur située le long de la rivière de Seine, le long d’icelle et sur toute sa longueur il y a des digues et talus lesquels malgré le soin et le travail des habitants se trouvent à chaque instant renversés par le ravage impétueux du flux et du reflux de la mer qu’on appelle barre, de sorte que les propriétaires et habitants sont obligés d’y faire des dépenses considérables et très coûteuses pour empêcher la ruine totale de leurs fonds. Une grande partie des arbres fruitiers de la dite paroisse depuis nombre d’années sont morts et meurent continuellement, occasionné par un insecte vermine qu’on appelle ments (mans) qui ronge les racines et les font périr, qui fait une perte considérable, retirant la plus grande ressource aux habitants. La terre labourable de la dite paroisse consiste en marais et sablons La partie en marais est sujette aux débordements et inondations de la rivière de Seine, et celle en sablons est de léger produit. Encore faut il des années de pluies fréquentes parce que dans les années de sécheresse ils ne produisent presque rien, et sont exposés aux bestes fauves qui mangent une partie du peu de récolte qu'elles pourroient produire.

1 Les rues de cette paroisse scituée en terrains maraiqueux, sont très difficiles pour leur entretien, de sorte que les habitants ont beaucoup de peines, et y font de grandes dépenses pour tâcher de les rendre praticables, pour quoy ils demandent des routtes. La paroisse, dans sa position, ne peut subvenir a l’entretien de ses chemins particuliers.

2 Que les anciens impost quy pourraient estre continués et que les nouveaux, que les circonstances pouront obliger d'établir, ne soient que pour un temps limité.

3 Que les impost, subsiddes, soient répartis dans la plus exacte proportion sur chaque province, et sur chacun de ses membres, soit noble, ecclésiastique ou roturier sans distinction.

4 Que les droits de gabelle, accessoires, droits des aides et entrée sur touttes marchandises, soient suprimés, et que le commerce du sel soit rendu libre. Un objet à observer sur ce point c'est que dans notre petite paroisse quy. avec bien de la peine, est obligée de payer 2.060 livres. de principal de taille, il y a dans icelle huit employés des fermes généralles, dont leurs apointements montent à près de 3.000 livres.

5 Que les pigeons, corneilleaux, lappins et autres bestes fauves soient détruits comme nuisibles aux biens de la terre.

6 Les cuirs étant une marchandise dont tout le peuple a besoin , que les droits que l’on perçoit sur iceux soient suprimés.

7 Et enfin, les dits propriétaires et habitants désireroient. avec toute l’ardeur possible quy n’eut à l’avenir qu'un seul et unique impost à payer, et qu'à iceluy tous les autres impôts et droits y fussent réunis.

8 Et cependant les dits propriétaires demandent encore le maintien des assemblées municipalles.

Laurent Charles Nierre, Etienne Citot, Jean-Baptiste Duparc (72 livres), Pierre Alleaume, Pierre Vauquelin, Pierre Lemasson, Jean-Baptiste Lemasson, Louis Houzai ( ?), B. Lebourg (16 livres), Pierre-Jean Thuillier, Pierre Danger (37 livres), Valentin Cabut (77 livres), Jean Duquesne, Pierre Duparc fils, Jacques Bouviet, Louis Fleury, (15 livres), Jean Valentin Dupac, (37 livres), Antoine Faraguet (71 livres), Jean-Jacques Lespagnol (27 livres), Robert Vauquelin (48 livres), Etienne Charles Lecompte, Pierre Antoine Saint-André, Jean Hébert, ? Thuillier, Jean Masse, ( ?) Duparc, Jacques Lebourg, Philippe Comp ( ?).


Ailleurs...
Partout ailleurs on s'assembla fin mars pour rédiger ces plaintes. Toutes sous la présidence des syndics. Sauf à Duclair où, en présence encore de Pierre Antoine Modeste Varanguien, notre notaire royal établi à Jumièges, c'est Jean-Louis Neufville, avocat au parlement de Rouen et doyen de la haute justice de Duclair qui présida ces travaux, assisté d'un autre licencié es loi, Guillaume Caillouel, avocat au parlement de Paris. Les deux hommes de robe rédigèrent la majeure partie des doléances. Généralement, ces cahiers comportaient dix articles. C'est le cas de Jumièges. Yainville va jusqu'à 12, Le Mesnil s'arrête à huit. Les records dans la sergenterie de Saint-Joire sont tenus par Ambourville: quatre lignes pour demander l'égalité fiscale. En revanche, Duclair se fend de 42 articles ! On va jusqu'à évoquer la liberté de la presse: "on n'en fait plus un problème malgré ses inconvénients. On peut en abuser il est vray, mais la prohibition n'a pas empêché de mauvais ouvrages de circuler, elle en a empêché d'excellents d'éclore." Parmi les signataires, je me flatte de compter Guillaume Quevilly.

Laurent QUEVILLY.

Un article d'André Dubuc

Dans les cahiers de doléances des Etats généraux de 1789 du bailliage de Rouen, encore manuscrits, il est curieux de trouver dans la région de Jumièges, Caudebec, Duclair, une plainte commune et qui touche les abbés commendataires. Il est vrai que l'abbaye de Jumièges venait d'être pourvue d'un nouvel abbé en 1788, d'un neveu du ministre Lomenie de Brienne, coadjuteur de l'Evêque de Sens, âgé de 39 ans et non de 14 ans comme il a été souvent écrit. Il semble que le remplacement du Prince de Lorraine, abbé, qui suivant une tradition ne mit jamais pied à Jumièges, par le jeune Lomenie de Brienne, ait laissé quelque souvenir désagréable dans l'opinion des habitants. Le jeune Lomenie de Brienne afferma sa mense-abbatiale. Grâce au neveu de St Simon, elle s'élevait à près des deux tiers des revenus de l'ensemble de l'abbaye. Le nouvel abbé l'afferma pour plus de 100.000 livres. Mais le fait important, c'est que la mort d'un abbé entraînait le renouvellement de tous les baux de son prédécesseur avec toutes ses conséquences.
« Un abbé nommé par S. M. a une abbaye à bail en général. Le preneur de ses biens fait ses sous-baux et exige des pots de vin considérables des fermiers, en leur disant qu'il en a donné lui-même. L'abbé venant à mourir est remplacé par un autre et les baux faits par celui-cy il en résulte que les fermiers ne donnant pas de nouveaux pots de vin au nouvel abbé, on les met impitoyablement à la porte. Ils se trouvent sans ferme, sont obligés de vendre à vil prix leurs chevaux, vaches, moutons, tonneaux, ustanciles de labour, et se trouvent par là, en majeur ruinés avec leurs familles, ce qui porte un préjudice notable à l'agriculture et aux malheureux fermiers. II y a donc un moyen d'abolir ces actes d'inhumanité en imposant une loy aux nouveaux abbés de tenir les baux et sous-baux par celuy auxquels ils succèdent jusqu'à leur expiration ».
Cet article 23 du cahier des doléances de la paroisse de la Vaupalière qui ne dépendait pas de l'abbaye de Jumièges est fort clair.
Celui de Duclair, dont le seigneur était l'abbé de Jumièges, comme étant dans sa mense conventuelle est plus modéré dans ses termes, sinon dans son esprit : « On désire que tous les baux et biens ecclésiastiques ayent leur exécution nonobstant la mort des titulaires des bénéfices, la cessation de leurs engagements qui a lieu à leur déceds, est on ne peut plus préjudiciable à l'agriculture. L'incertitude de la possession, où est le cultivateur surtout lorsque le titulaire avance en âge, l'empêche de cultiver la terre aussy bien que s'il était sûr de sa jouissance. Que le bénéficier décède dans le mois de novembre ou de décembre par exemple, on le somme quelquefois le 30 ou le 31 du mois de quitter sa ferme le lendemain. S'il ose réclamer contre une injustice, aussy criante, on l'évoque à Paris devant une commission qui prononce toujours contre lui de sorte que le malheureux se trouve, lui et sa famille, ses meubles et ses bestiaux, sans ressources et sans azile et dans la saison la plus rigoureuse. Mais dira le nouveau titulaire, mon prédécesseur a reçu un gros pot de vin, qui diminue d'autant mon revenu. La réponse à cette objection est facile : que les biens des bénéficiers ne soient loués à l'avenir qu'après des proclamations et criées publiques et qu'il soit deffendu de prendre aucun pot de vin ».
La paroisse de Jumièges appartenait aussi à l'abbaye, mais était placée dans la mense conventuelle, son cahier de doléances est plus ferme : « Dans les paroisses où les abbés commendataires d'abbayes sont propriétaires des biens fonds qu'ils afferment, les fermiers soient maintenus dans leur jouissance ; qu'en conséquence il soit établi une loi par laquelle les baux soient déclarés non résiliables, soit par le décès des dits abbés commendataires ou par démission de leur abbaye ».
Ce problème propre aux abbayes ne paraît pas avoir été soulevé et expliqué. Il est certain — et pour Jumièges en particulier — que les biens fonds suivant qu'ils avaient été placés dans la part de l'abbé, ou dans celle restée aux moines, moins exigeants et plus humains, étaient gérés selon des méthodes différentes et avaient par conséquent des résonances humaines autres. Ainsi les habitants de Duclair qui avaient conservé le souvenir d' une époque, où durant vingt ans, pour l'entretien des Nouvelles catholiques, la mense abbatiale était demeurée en économat, demandaient : «Tous les bénéfices simples et en commende à la nomination du roi pourraient lorsqu'ils viendraient à vaquer être mis en  économat et leur produit employé à l'acquit des dettes du clergé ». Et l'on trouve dans la suite une opinion qui peut, justifier la vente des biens nationaux : « Sy après avoir pourvu aux besoins de l'Etat et mis la recette en équilibre avec la dépense on pourrait faire les fonds d'une caisse d'amortissement, ce serait un grand bien; celui qui seroit chargé de cette partie achèteroit tous les ans des billets ou des contrats sur l'Etat, pour la somme fixée. A ce moyen la dette et par conséquent les intérêts diminueroient chaque année  progressivement et nous aurions l'espoir de la voir éteindre après un certain nombre d'an nées ». L'étude critique des cahiers des Etats généraux n'a pas fini de nous surprendre.
A. DUBUC.



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