Confronter la relation d'un fait-divers par la presse locale avec les souvenirs laissés par ce drame dans la mémoire familiale est intéressant. Prenons l'accident de Mme Lequesne...

Aller vendre au marché de Rouen, voilà qui supposait une nuit blanche lorsque l'on habitait Le Mesnil-sous-Jumièges. Deux voisines, Mmes Quesne et Levreux, cultivatrices au Mesnil, étaient parties tard dans la soirée, le jeudi 27 septembre 1917.
Il est une heure du matin, raconte le Journal de Rouen, lorsque leur carriole aborde Saint-Martin-de-Boscherville puis traverse le hameau de la Carrière. Soudain, effrayé dans la nuit par la présence d'un âne blanc, le cheval s'affole. Les deux passagères du tombereau sont projetées à terre. Le corps de Mme Quesne passe sous la roue du véhicule et les sabots du cheval. Elle est morte.
Mme Quesne avait 40 ans et demeurait au Mesnil avec sa fille âgée de 15 ans. Son mari était mobilisé dans la Grande guerre.
Quant à Mme Levreux, 36 ans, elle fut relevée avec de nombreuses contusions à la tête et sur les côtés.
Le Dr Allard, de Duclair, fut appelé aussitôt et les gendarmes vinrent procéder à l'enquête.


Le hameau des Carrières où eut lieu l'accident. Mon grand-oncle, Gaston Poulard, tenait alors l'établissement figurant ici sur la droite.

Dans la mémoire familiale

Voici maintenant comment Martial Grain raconte cette histoire, en 2012, telle qu'elle lui a été rapportée.

D'abord erreur sur le nom. Mme Quesne, c'est Madame Lequesne. Elle était née Marie Aimée Marguerite Loison le 23 octobre 1879 à Jumièges où elle s'est mariée le 23 novembre 1898 à Louis Désiré Lequesne, né au Mesnil le 27 septembre 1872.



Marie Loison, la victime



Le couple résida au manoir d'Agnès Sorel où leur vint une fille, Louise Marthe Marie, le mardi 3 avril 1900. C'est elle qui figure sur une photo prise au manoir en compagnie de Marcel Peschard, le fils du maire de Jumièges assassiné en 1910.

Le couple Lequesne quitta la ferme du manoir et fit construire une maison sur une terre acquise au Conihout. Le père de Martial Grain l'appelle la maison du malheur, car elle fut bombardée en juillet 1944.

Cette maison, les Lequesne ne l'habitaient pas encore lorsque la guerre de 14-18 éclata. Ils logeaient à proximité dans une autre habitation plus ancienne.

Son mari mobilisé, Marie Lequesne resta seule avec sa fille de 17 ans pour exploiter la ferme.


Louis Lequesne est ici debout à l'arrière

En ce 27 septembre 1917, Marie, sa charrette chargée de haricots, s'en alla vendre au marché de Rouen avec Mme Levreux. Sans suivre les conseils de son mari Louis qui lui avait recommandé de ne surtout pas utiliser le jeune cheval Bijou. Il n'était pas très fiable et avait particulièrement peur des ânes. Marie avait passé outre car elle ne voulait pas atteler la vielle jument et lui infliger ce long trajet.

 Après l'accident, survenu en pleine nuit a Saint-Martin-de-Boscherville, Bijou s'échappa, reprit la route en sens inverse et rentra sur jumieges. Ce n'est qu'au hameau de Saint-Paul, à Duclair, qu'une roue de la charrette se bloqua contre un poteau. Alors, un homme dégagea l'attelage, monta sur la charrette et laissa Bijou. Celui-ci regagna la ferme de lui-même.

 Mon arrière-grand-père, raconte Martial Grain, fut averti du décès de son épouse. Il eut une permission pour assister à l'inhumation de Marie mais dut repartir bientôt au combat, laissant sa fille de 17 ans diriger l'exploitation pendant un an.


Louise Lequesne, la fille du couple
 

 
L'acte de décès

Le vingt huit septembre mil neuf cent dix sept, à une heure trente minutes du matin, Aimée Marguerite Loison, née à Jumièges le vingt-trois octobre mil huit cent soixante dix neuf, cultivatrice, fille de Eugène Désiré Loison, décédé, et de Hortense Aline Decaux, sa veuve, sans profession, demeurant à Jumièges, épouse de Louis Désiré Lequesne, domiciliée, à Jumièges est décédée au lieu-dit la Carrière. Dressé le vingt-huit septembre mil neuf cent dix sept à quatre heures du soir sur la déclaration de Léopold Quibel, quarante quatre ans, garde-champêtre, domicilié en cette commune et de François Coffre, cinquante deux ans, instituteur public, même dominicile, qui lecture faite ont signé avec nous Léonis Danet, maire de Saint-Martin-de-Boscherville.

Sources

Journal de Rouen, 30 septembre 1917.
Martial Grain. Archives familiales.


D'autres photos de la famille Lequesne figurent dans notre album photo.