Au sud du Conihout de Jumièges, on doit à Gargantua d'avoir creusé de ses mains le lit de la Seine. C'est sans doute pourquoi la rivière eut longtemps plusieurs bras en cet endroit. Autant de cours que les mains du colosse avaient de doigts. Les deux buttes qu'il laissa sur les rives prirent ici le nom des Pelletées de Gargantua. Mais il était partout Gargantua. Sur les pas d'un géant, chaussons nos bottes de sept lieues...


Gargantua

Jadis vivait dans nos contrées un géant connu de tous sous le nom de Gargantua. Oh! le bonhomme n'avait rien de terrifiant. Bien au contraire. Son grand souci était de secourir les pauvres gens. Seulement, ses maladresses de rustaud nous causaient bien plus de désagréments. Tenez, un jour, près de Duclair, il était assis dans un creux de la falaise, le nez au vent, les pieds dans la Seine. C'est qu'il faisait lourd, très lourd ce jour-là. Si bien qu'il réunit ses deux mains pour porter un peu d'eau jusqu'à ses lèvres. Par malheur, toutes voiles dehors, un navire remontait la rivière à ce moment. Il l'engloutit. Le gréement lui gratouilla bien la glotte en passant. "J'ai dû avaler un poussier" songea simplement le colosse. Et il se leva. Aujourd'hui, on désigne toujours l'endroit du nom de chaise à Gargantua. On vous dira aussi qu'un jour, assis là sur son séant, il étendit ses jambes de l'autre côté de la Seine. Certains coquins parlent même de sa "troisième jambe". Profitant de ce pont inattendu, un porte-balle en quête de passeur profita de l'aubaine pour traverser la Seine. Mais son bâton ferré piquant le membre viril de notre ami, celui-ci se leva précipitamment et provoqua la chute du malheureux. Qui disparut à tout jamais. Et chacun sait qu'au pied de ces deux rochers, la rivière de Seine est la plus profonde.
 

Un autre jour, il faisait très froid cette fois. Nous étions au cœur de l'hiver et Gargantua arpentait pesamment la belle forêt de Mauny. Quand il tomba sur une petite vieille toute ratatinée qui ramassait du bois mort.

- Dis-moi ma pauvre femme, ton fagot est bien trop petit pour réchauffer tes pauvres os. Laisse-moi faire un peu...

Il arracha alors des poignées de chênes parmi les plus hauts, parmi les plus beaux qui soient.

- Mille merci, Messire, mais comment vais-je pouvoir porter tout cela?

- Allons, conduis-moi jusqu'à ta maison, répondit-il en hissant la brassée sur son épaule.

Quand il furent rendus, Gargantua posa enfin sa lourde charge contre un mur de la chaumière. Qui s'écroula aussitôt. Mais notre homme n'en vit rien, tout affairé qu'il était à s'éponger le font.

- Quelle suée, soupira le géant. M'offriras tu à boire la Mé?

- J'ai bien du cidre au cellier, sanglota la pauvre femme. Alors Gargantua avala d'un trait chacun des tonneaux de la vieille. Celle-ci avait bien du bois à profusion. Mais plus de maison, plus de cheminée pour se chauffer. Ni même une petite goutte de besson pour s'en consoler.

Par chez nous, tout le monde l'aura croisé un jour, Gargantua! A Rouen, on l'a vu pisser le Robec, chier le mont Gargan. C'est ce monticule connu aujourd'hui sous le nom de côte Saint-Catherine. Là, le jour de la saint Romain, les filles à marier ont longtemps acheté des gargans, ces amulettes au sexe protubérant qui se portaient aux rogations. Des monts Gargan, Gargantua en a encore déféqué en aval de notre capitale ou encore à Fresles, près de Neufchâtel-en-Braye. Cette colline-là garde même l'empreinte du sabot de son cheval. Pour étirer ses longues jambes par dessus la Seine, Gargantua avait encore sa chaise Saint-Adrien, au Thuit près des Andelys, à Tancarville. Là, c'est la pierre Gante. Quand un mégalithe porte son nom, c'est qu'il a ôté ce caillou de sa chaussure. Maintenant, où peut-il bien être enterré, notre géant? Son petit doigt est paraît-il sous la butte de Varengeville. Pour le reste, on hésite entre Colleville, Veulettes...

La légende de Gargantua est antérieure à Rabelais. En 1188, Guillaume de Garlande donna quelques arpents de bois aux moines de Jumièges. La charte en précise le lieu: Curia Gigantis. Mais le nom de chaire ou chaise de Gargantua est déjà attesté en 1093. Le géant Gargan était un personnage très populaire au moyen âge. Soute doute était-il d'origine celte. Gar, c'est la pierre, Gan, le géant, Tua, l'homme. Gargantua aura aidé les Gaulois à combattre les Romains. Durant la guerre de cent ans, on le retrouve contre les Anglais. Allez, c'est même un compagnon de Jeanne d'Arc. Quand Rabelais en fait son héros, il combat Picrochole, forcément Charles Quint. Ce ripailleur, coureur de jupons, patriote à ses heures n'est pas l'idole des hommes d'église. Tous les Bénédictins désignent les païens sous le nom de Gargantuates, les gens de Gargan. Nos moines de Jumièges auront fait montre d'ingratitude à son encontre. Lui qui fit couler si gentiment L'eau-Dieu entre ses doigts, tout autour de notre féconde presqu'île.

NB: L'image en tête de page est une oeuvre de Turner représentant la chaise de Gargantua à Duclair.