Des Poilus ont-ils été oubliés sur les monuments aux morts ? Cent ans après la Grande guerre, la question se pose régulièrement ici ou là. A Hénouville, quatre noms ont été exhumés par Hubert Hangard. L'un d'eux constitue un cas d'école...

S'il est une commune qui vénère ses enfants morts pour la France, c'est bien Hénouville. En 2014, à l'occasion du centenaire de la Grande guerre, une exposition avait été organisée. On avait demandé aux Hénouvillais de plonger dans leurs archives, les anciens combattants et les cartophiles du Trait avaient prêté leur concours. Résultat: 500 visiteurs en moins d'une semaine et une cérémonie du 11-Novembre plus vibrante que jamais. 

En préparant l'exposition, Hubert Hangard, membre de la Société d'Emulation, a découvert que quatre Poilus manquaient à ses yeux sur le monument aux morts. Immédiatement, le projet de réparer cet oubli a vu le jour. Alors, qui sont ces quatre héros anonymes...

1) Alexandre Cadinot 

Il est né le 1er janvier 1885 à Sainte-Marie-des-Champs, au cœur du Pays du Caux. Son père se prénommait Henri Sénateur et sa mère s'appelait Mélie Virginie Duhamel. Il effectua son service militaire au 129e RI d'octobre 1906 à septembre 1908 et se retira à Sainte-Marie avec le grade de 1ère classe. En 1908, on le retrouve à Baons-le-Comte. 

En 1911, il habitait Varengeville.



Photo : Alain Guyomard

Il effectua deux périodes en 1911 et 1913 au sein du 74e RI. Mobilisé le 1er août 1914, cet Hénouvillais de fraîche date est arrivé au corps le 4. 

Il était au 239e lorsqu'il décéda des suites de ses blessures de guerre, le 6 octobre 1915, à Neuville-Saint-Vaast, département du Pas-de-Calais. L'acte de décès fut transcrit à Hénouville le 3 mai 1916. Le nom de son frère, Emile, est gravé sur le monument de Sainte-Marie-des-Champs. Pas le sien.

2) Georges Demeilliers

Il est né le 17 août 1875 à Saint-Pierre-de-Varengeville. Son père, Henri, était déjà mort lorsqu'il effectua son service militaire. Aucun tuteur n'avait été désigné. Sa mère s'appelait Clémence Serat et habitait Notre-Dame-de-Bondeville. 


      L'entrée du cimetière militaire où repose Georges Demeilliers.

Bondeville, c'est là que vivait Georges lorsqu'il fut appelé à effectuer son service militaire. Mais la commission de réforme le versa dans le service auxiliaire pour torticolis chronique. Le 1er décembre 1914, on le classa cependant dans le service armé. Il passa par plusieurs régiments, le 21e RIT le 205e... et fut cité le 9 juillet 1916 à l'ordre de la 260e brigade. Il avait la Croix de guerre, étoile de bronze. Soldat du 164e RI, il est mort à 41 ans le 16 avril 1917 à Soupir, Aisne, dans le boyau de Brenelle. Son corps est inhumé dans la nécropole nationale de Soupir 1, tombe 681 avec la mention "Mort pour la France". L'acte de décès fut transcrit à Hénouville le 19 février 1918. Son nom fut porté sur le livre d'or de la commune, le 7 décembre 1929, mais ne fut pas rajouté sur le monument inauguré le 27 août 1922 avec 14 noms gravés dans la pierre.

3) Gustave Lhermitte

C'est le cas le plus surprenant. Il est né le 7 mai 1877 à Percy, dans la Manche. On le dit aussi natif de Montabot. En 1898, il fut exempté de service militaire pour genu valgum

En 1901, il prit pour épouse Louise Francqueville, à La Londe. Instituteur comme son père, il était en poste à Hénouville lorsque sonna le tocsin. Les décrets des 2 et 9 septembre 1914 amenèrent la commission de réforme à le déclarer bon pour le service armé malgré ses genoux cagneux. Mais, manifestement malade, il ne fut pas mobilisé dans son régiment, le 80e RIT. Ce n'est qu'en mars 1915, à 37 ans, qu'il fut appelé. Il arriva au corps le 19 et mourut cinq jours plus tard, le 23, à l'hôpital mixte de Saint-Lô. Le motif de son décès fut porté ainsi dans son dossier : "maladie aggravée au service. Tuberculose pulmonaire à la troisième période, hémorragies abondantes". On ne fait donc pas figurer la mention "Mort pour la France", Gustave est décédé dans un lit de souffrance à près de 500 km du front. On précisa cependant "campagne contre l'Allemagne du 19 mars au 23 mars 1915". La mention « mort pour la France » sera créée plus tard par la loi du 2 juillet 1915, elle implique amprs que le décès soit imputable à un fait de guerre...

La mention "maladie aggravée au service" est importante. Elle signifie que cette tuberculose n'a pas été "contractée au service". A un moment où la guerre est gourmande, où l'on chasse le planqué, la mobilisation sans doute injustifiée de Gustave aura précipité sa mort.

Sitôt son décès, l'acte fut adressé à Hénouville. Le nom de de Gustave Lhermitte ne fut pas porté, ni sur le monument, ni sur le livre d'or de la commune. 

Et pourtant, rebondissement près d'un siècle après. Dans une lettre officielle adressée à la mairie le 19 septembre 2014, l'Office national des anciens combattants confirme que Gustave Lhermitte a été déclaré "Mort pour la France". Et puis une médaille à son nom a été découverte par Jacques Damien, le maire d'Hénouville. Elle est conservée en mairie.

Pourquoi pas d'autres ?



Que Gustave Lhermitte soit considéré "Mort pour la France" sans avoir été au contact de l'ennemi ouvre des perspectives. Je n'irai pas bien loin en prenant l'exemple de mon propre grand-père maternel, Henri Mainberte. Père de six enfants, il est mobilisé en 14 puis regagne son domicile. Il y décède en 1917. Ses enfants seront catégoriques : il est mort d'une phtisie ramenée de l'armée. Un an plus tard, son épouse le suit dans la tombe. Remuerais-je ciel et terre pour faire figurer le nom d'Henri Mainberte sur le monument aux morts d'Yainville, je ne suis pas certain d'être entendu. Et pourtant...
Pourtant on peut dresser un parallèle avec le cas de Gustave Lhermitte. Mobilisation, décès par tuberculose...


Le cas Lhermitte est aussi précieux pour ceux qui reconstituent le parcours de leurs devanciers. "A rejoint son corps" ne signifie pas forcément "a rejoint son régiment" mais, dans ce cas précis, "a rejoint son casernement". Engagé sur le front, le 80e RIT n'y était plus. Par ailleurs la notion de "campagne contre l'Allemagne", ici cinq jours à Saint-Lô, n'est pas forcément synonyme de service armé.


4) Pierre Pigache

C'est le quatrième Poilu exhumé par Hubert Hangard. Il est né le 13 juin 1879 à Hénouville. Lorsqu'il accomplit son service militaire, au 36e RI, de 1900 à 1903, il a déjà quitté la commune. Il est en effet ouvrier de fabrique à Maromme.  Il effectuera deux périodes en 1906 et 1908 au sein du 39e. En 1912, on le localise à Saint-Jean-du Cardonnay. 

Mobilisé le 3 août 1914, il meurt le 23 juin 1916 à Fleury-devant-Douaumont, dans la Meuse, sous l'uniforme du 239e RI, 24e compagnie. L'acte fut adressé à Hénouville le 10 juillet 1917. Pierre Pigache fut bien porté sur le livre d'or de sa commune natale mais pas sur le monument. En revanche, son nom est bien gravé sur celui de Saint-Jean-du-Cardonnay, lieu où il résidait. 


Inauguration du monument de Saint-Jean du Cardonnay sur lequel est inscrit le nom de Pierre Pigache.

Voilà donc des exemples de Poilus oubliés dont deux incontestables. Il en existerait d'autres encore sur Hénouville. Nous sommes preneurs de toute information, notamment sur la nature de la médaille décernée à Gustave Lhermitte ou encore sur les éléments concrets qui ont amené l'Onac a revoir son dossier. 

Laurent QUEVILLY.

Sources

Bulletin municipal d'Hénouville, 2014, article d'Hubert Hangard.
Fiches de Mémoires des Hommes, Ministère de la Défense,
Archives départementales de la Seine-Maritime, registres matricules.
Recherches d'Arnaud Serander.
14-18 dans le canton de Duclair, Laurent Quevilly, éditions Books on Demand, 2015.