A Heurteauville, un cadran solaire garde encore tout son secret. Sa devise est à première vue indéchiffrable. Membre de la société française d’astronomie, Paul Gagnaire nous a communiqué ses notes. A vous de résoudre l’énigme !

 

Photo de 1957

Bien des gnomonistes se sont réjouis en lisant le N°4 de la « Lettre Régionale de la Fondation du Patrimoine en Haute-Normandie », de Juillet, Août, Septembre 2005 : enfin, le remarquable cadran de Port-Jumièges, sur la commune d’Heurteauville, venait d’être restauré. On peut le découvrir facilement, sur la RD 65, au pignon de la maison d’habitation actuellement numérotée 135, proche du pont de Port-Jumièges et du four à chaux qui dépendait des jardins de culture d’Heurteauville-Port-Jumièges, propriété de la célèbre abbaye. Ce four à chaux qui avait fonctionné de 1833 à 1873, a également été restauré en 2005.



Photo de 1976

 

          Le cadran est estimable à plus d’un titre. D’abord, ses dimensions de 2 mètres de largeur par 3 mètres de hauteur en font ce qu’on peut nommer « une belle pièce ». Ensuite, la présence des tracés constructifs, très ostensiblement marqués et conservés sur le cadran terminé, y jouent le rôle de démonstration géométrique. Enfin, son large bandeau supérieur offre à la sagacité du passant, une devise non encore élucidée et que les lignes suivantes tenteront de présenter, sans, hélas, apporter la solution.


La première image du cadran, que possède la Société Astronomique de France est une photo en noir et blanc de Monsieur Bernard Clouet, datée de 1957. Il était temps ! Une photo immédiatement postérieure, de 1976, ne permet déjà plus de déchiffrer la devise qui nous préoccupe. 

 Photo de 1957 avec les tracés constructifs renforcés en blanc




Bien que l’objet de cette note ne soit pas d’étudier le modus operandi du cadranier, il nous a semblé intéressant de mettre en évidence, sans commentaires, les manœuvres géométriques qu’il a accomplies sur le cadran lui-même et dont il n’a pas effacé les traces.
AGRANDISSEMENT DE LA DEVISE

1°) Postulat de travail

 Pour avoir le droit de parler de cette « devise » nous devons admettre que ces 7 groupes de signes représentent des mots d’une langue intelligible et que chacun de ces 43 signes représente une lettre, avec cette remarque, sur laquelle nous aurons à revenir, que cette lettre est toujours la même pour un signe donné ou bien qu’elle peut être différente à chaque occurrence du signe. Si, au contraire, on pense que ces 7 groupes de signes ne sont pas des constructions linguistiques, mais seulement des images provenant d’un dictionnaire composé ad hoc et arbitrairement, par le crypteur, pour le déchiffreur et pour leur correspondance  particulière, on ne peut aucunement tenter de briser ce code.

  2°) Alphabet

 Nous n’avons pas trouvé d’alphabet composé avec ces signes...

Les signes de la devise sont donc purement conventionnels à l’intérieur d’un groupe peu nombreux d’utilisateurs ; à la rigueur, seulement deux personnes. Nous répugnons à imaginer une seule personne, car écrire une phrase si longue, en si gros caractères d’un alphabet inconnu,  implique bien que quelqu’un la lira, ou que quelques uns la liront, même si c’est un langage d’initiés. Le chiffre employé nous paraît donc être un chiffre de substitution qui laisse les lettres à leur place. Voir ce que nous dirons plus loin à propos des substitutions monoalphabétiques et des substitutions polyalphabétiques.

 
3°) Langue

 Elle nous est inconnue. Si l’on admet que le cadran date du milieu du XIXème siècle on va penser au français ou au latin. Des patois normands, plus ou moins influencés par la langue des Vikings, sont moins probables car les patois sont plus parlés qu’écrits. Mais, près d’une abbaye, le grec et l’hébreu restent envisageables.

 4°) Examen superficiel et premières remarques

 4-1°) les signes semblent un mélange de lettres gothiques, d’onciales, de runes, de lettres grecques et de caractères inconnus (est-ce un indice pour mettre sur la voie d’une stéganographie ?)

 4-2°) les mots sont plutôt longs : un de 10 signes ; deux de 8 signes ; un de 7 signes.

 4-3°) tous les mots, sauf les deux petits (3 signes et 2 signes) se terminent par le même signe qui ressemble à un E majuscule gothique. Si l’on a affaire à une langue qui se décline on pourrait penser à une construction avec une préposition qui introduit, puis un ensemble de trois mots interdépendants, puis une seconde préposition qui compare, puis un groupe de deux mots interdépendants ; un peu comme  AD  AUGUSTA  PER  ANGUSTA.

 4-4°) la devise ne peut pas se lire par transparence. Lue dans un miroir, ou renversée, ou par la droite, elle reste toujours aussi mystérieuse.

  Le cadran en septembre 2008. La devise d'origine est désormais illisible.  Mais une nouvelle a été placardée sur le mur: "Après l'heure finie, l'infini..."

Photo: Marc Ribès. Cliquer pour agrandir

  Il faut maintenant dire deux mots des techniques cryptographiques, en considérant que le cadran date approximativement du milieu du XIXème siècle :

 1°) on appelle chiffre de substitution monoalphabétique un chiffre de substitution où l’alphabet chiffré reste le même au cours de tout le chiffrement. Une même lettre du texte clair est toujours représentée par un même signe.

2°) on appelle chiffre de substitution polyalphabétique un chiffre de substitution où l’alphabet chiffré change au cours du chiffrement, selon une clé connue du scripteur et du lecteur. Une même lettre du texte clair est représentée par un signe qui change à chaque occurrence de la lettre claire. Exemple bien connu : le carré de Vigenère.

             Si la devise de Port-Jumièges a subi un chiffrement monoalphabétique, le même signe représentant toujours la même lettre claire, on peut espérer la décrypter. S’il s’agit d’un chiffrement polyalphabétique, faute de trouver la clé qui engendre la séquence de permutation des alphabets, elle restera probablement à jamais inconnaissable, car elle comporte trop peu de mots pour offrir prise aux briseurs de codes.

             Il faut ici faire une remarque : nous trouvons 11 signes différents mais il se pourrait qu’un de ces signes, n’apparaissant qu’une seule fois, soit en réalité un signe déjà trouvé et qui aurait été dégradé par une aspérité de la pierre. Nous donnons cette hypothèse pour ce qu’elle vaut : il s’agit du signe occupant la quatrième place du sixième mot et qui, alors, serait identique au signe occupant la troisième place de ce même mot.

             A partir de là, pour éviter d’avoir à  reproduire ces signes qui n’existent pas dans les polices d’imprimerie, nous pouvons les remplacer  par les chiffres de 1 à 9 et 0, en donnant au premier signe le chiffre 1 et en augmentant d’une unité à chaque apparition d’un nouveau signe. Le signe discutable sera numéroté par un point d’interrogation et les lecteurs qui se lanceront dans l’aventure auront tout loisir de le conserver tel quel ou de l’assimiler à un autre.

Voici le résultat de cette conversion qui ne change absolument rien au problème:

 ‘’ 123   2435246782   90732   10548732   23   863?6582   9232352 ‘’ 

La fréquence d’apparition de ces chiffres, capitale pour déterminer la langue employée,  se mesure ainsi :

            
           
chiffre 1 =  2 fois

            chiffre 2 =  11 fois

            chiffre 3 =  8 fois  ou 9 fois si on y ajoute le chiffre ?

            chiffre 4 =  3 fois

            chiffre 5 =  4 fois

            chiffre 6 =  3 fois

            chiffre 7 =  3 fois

            chiffre 8 =  4 fois

            chiffre 9 =  2 fois

            chiffre 0 =  2 fois

            chiffre ? =  1 fois

 La présence dominante du chiffre 2 donnerait à penser qu’il représente le E du français ou, peut-être le A. En latin, plus probablement le A. Pour essayer de traduire le mot faible il faut mener l’attaque sur le dernier mot qui comporte trois fois le chiffre 2 et deux fois le chiffre 3. Ainsi, on pourrait obtenir en français, mais pour sourire, BANANIA et en latin LARARIA pluriel de LARARIUM qui est l’oratoire domestique  où les Romains rendent un culte privé à leurs dieux lares. Mais ce ne sont là que des exemples de la méthode. Nous sommes loin de la vérité. Si l’on pense à une attaque en force brute, avec langue et alphabet connus, on devra bien considérer qu’un mot de 7 caractères parmi 26, présente plus de 8 milliards de combinaisons (exactement  8031810176, soit 26 à la puissance 7). Quelques veillées studieuses en perspective !

Bibliographie sommaire :


Muller André : Les écritures secrètes ; PUF. Que sais-je ? N°116

Muller André : Le décryptement ; PUF. Que sais-je ? N° 2112

Singh Simon : Histoire des codes secrets ; Ed. J-C.  Lattès 1999.

Et chacun de ces ouvrages présente une abondante bibliographie.    
                                                      


Que vous inspirent ces caractères ? Savez-vous de quand date le cadran ?...

INDICE

Cette maison a été habitée à la fin du XIXe par Henri Saint-Denis, directeur du Journal d'Elbeuf, historien. L'homme possédait ici les jardins en espaliers et la carrière à ciel ouvert qu'il exploitait pour les besoins de son imprimerie. Une piste ?...



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