1er septembre 1891. Un coup de feu éclate sur le chemin de halage, à Heurteauville. Une soirée trop arrosée vient de se terminer tragiquement. L'affaire fit grand bruit dans notre région. Et son dénouement pose question...

Le journal de Rouen du 3 septembre 1891

Le petit village d'Heurteauville, situé dans l'un des sites les plus charmants des bords de la Seine, à peu de distance de Guerbaville-la-Mailleraye, est tout en émoi depuis hier. Un crime y a été commis, un crime que l'état d'ébriété dans lequel se trouvait le meurtrier peut seul expliquer : c'est en effet à la suite d'une discussion sur un motif des plus futiles que la victime a été frappée mortellement.

Voici, du reste, dans quelles circonstances s'est produit ce malheureux événement, qui faisait hier l'objet des conversations de tous les habitants de Heurteauville et des environs.


C'est dans ce quartier qu'eut lieu le drame. Mais de quand date cet hôtel ?

Au café Cleret

Avant-hier, vers neuf heures du soir, le nommé Villefroy, âgé de soixante-sept ans, charron, demeurant à Bliquetuit, se trouvait au café Cleret, à Heurteauville, en compagnie de M. Albert Deconihout, de la femme de celui-ci, des nommés Alexandre Varin et Campion, de Heurteauville.

Tous quatre buvaient "un coup de cidre" lorsque survint un voisin, Pierre-Antoine Bocquet, journalier, âgé d'une quarantaine d'années, qui arrivait de Duclair.

Bocquet se fit servir à manger et voulut avoir du café; mais, vu l'heure tardive, le débitant ne voulut pas allumer de feu, et les consommateur décidèrent d'acheter du café et d'aller le boire chez Deconihout qui demeure à peu de distance de là.
Tout le monde sortit donc du café et on se dirigea vers le domicile de Deconihout en suivant le chemin de halage.


Il sort un pistolet

Villefroy et Bocquet marchaient un peu arrière; tous deux que des libations répétées au cours de la journée avaient sensiblement échauffés, parlaient haut; ils étaient alors les meilleurs amis du monde. Le sujet de la conversation roulait sur le beau-père de Deconihout, M. Duvivier, qui avait perdu une certaine somme d'argent confiée à un banquier du pays tombé, il y a quelque temps déjà, en déconfiture. A un moment donné, Bocquet qui n'avait une idée très nette de ce qu'il entendait, crut comprendre que Villefroy lui reprochait d'avoir, lui aussi, gaspillé son bien; une querelle s'éleva entre les deux hommes, et Bocquet, saisissant le vieillard à la gorge, le renversa à terre dans le fossé en le frappant à coups de poing.

Au cris poussé par la victime, Alexandre Varin qui marchait devant accourut et fit lâcher prise à l'agresseur, en lui faisait comprendre ce qu'avait d'odieux sa conduite. Ils se relevèrent donc l'un et l'autre mais à peine Villefroy était-il debout qu'il sortit de sous son paletot un pistolet que ne le quitte jamais et, s'avançant vers Bocquet, il le lui déchargea en pleine poitrine.

Je me tuerai demain

Frappé mortellement au cœur, Bocquet tomba foudroyé sans pousser un cri. Épouvanté du crime qu'il venait de commettre, Villefroy s'écria :

— Eh bien ! puisqu'il est mort, je me tuerai demain, et il s'en fut tranquillement chez lui, sans se préoccuper autrement de sa victime.

Prévenu aussitôt, le maire d'Heurteauville avertit le juge de paix de Duclair, qui est arrivé hier, vers dix heures du matin, sur le lieu du crime, accompagné de M. le docteur Allard de Duclair et du capitaine de gendarmerie d'Yvetot.

Le cadavre du malheureux Bocquet, resté sur le bord du chemin de halage pendant toute la nuit, fut porté à son domicile, à quelques pas de là, et pendant que M. le docteur Allard l'examinait, le juge de paix informait le parquet de Rouen.

MM. Lance, juge d'instruction; Méret, substitut, chargés de procéder à l'enquête, et M. le docteur Cerné, médecin du parquet, se rendirent aussitôt à Heurteauville, où ils sont arrivés vers deux heures de l'après-midi.

Il se mit alors à pleurer

Villefroy, qui n'avait pas mis ses idées de suicide à exécution, et que les gendarmes de Guerbaville-la-Mailleraye avaient trouvé chez lui à Bliquetuit, fut amené à Heurteauville et confronté avec sa victime en présence des magistrats. Il se mit alors à pleurer. Il reconnut les faits qui lui étaient reprochés disant qu'il avait agi dans un moment de colère et qu'il regrettait bien sa conduite.

Le juge d'instruction entendit ensuite les témoins de la scène, Alexandre Varin et les époux Deconihout qui racontèrent les faits tels que nous venons de les rapporter.

Pendant ce temps, M. le docteur Cerné procédait à l'autopsie de la victime; la balle qui avait perforé le cœur et contourné les côtes était venue se loger dans l'omoplate où elle a été trouvée.

L'arme dont Villefroy s'est servi est un petit pistolet d'un ancien modèle, dont il ne se séparait jamais. Parcourant de jour et de nuit la forêt, où il se fournissait gratis du bois nécessaire pour son métier de charron, il en avait, disait-il, besoin pour sa défense.


Charron à coup de serpe

Les renseignements fournis sur Villefroy ne lui sont pas très favorables. Il travaille peu; c'est comme on dit dans le pays "un charron à coup de serpe"; il est aussi quelque peu braconnier, et est redouté pour cela dans les environs.

Villefroy qui, nous l'avons déjà dit, est âgé de soixante-sept ans, a encore son père, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans. On comprend la douleur de ce vieillard, qui est des plus honorables, en apprenant l'arrestation de son fils. Le meurtrier sera conduit ce matin à Rouen et écroué à la prison Bonne-Nouvelle.

Il sera entendu dans l'après-midi par le juge d'instruction, ainsi que les différents témoins de l'affaire, qui ont été invités à se rendre aujourd'hui à Rouen.


Le Journal de Rouen du 4 septembre 1891.

Ainsi que nous le disions dans notre précédent numéro, M. Lance, Juge d'instruction, a entendu les différents témoins de cette affaire qui avaient été invités à comparaître, notamment MM Deconihout et Alexandre Varin. Ces témoins n'ont pu que répéter au juge les déclarations qu'ils avaient faites la veille.

Villefroy, arrivé le matin à Rouen, amené par les gendarmes de la Mailleraye, a été conduit dans l'après-midi au Palais-de-Justice et a été également entendu par M. Lance. Le meurtrier a persisté dans les aveux qu'il avait faits, mettant toujours sa conduite sur le compte de la colère qu'il avait ressentie à la suite de l'agression de Bocquet. Il a été ramené ensuite à la prison Bonne-Nouvelle, où il a été écroué.


Chargée par des enfants

Au cours de son interrogatoire, Villefroy a déclaré qu'au moment où il a tiré, il ne croyait pas son pistolet chargé, et que cette arme avait dû être chargée par des enfants au moment des Rois. Bien que M. Lance lui fit remarquer l'invraisemblance de son dire, il ne l'a pas moins maintenu.

L'enquête de cette affaire sera, on le voit, rapidement terminée, et Villefroy pourra comparaître prochainement devant ses juges.

ÉPILOGUE


Louis Médéric Villefroy fut incarcéré le 4 septembre 1891.

Que nous apprend le registre des écrous ? Villefroy est né à Guerbaville le 31 août 1824 de Louis et Magdeleine Levitre. Vieille famille dans la paroisse... Villefroy est illettré et se déclare de religion catholique. Il a la barbe, les cheveux et les sourcils gris, le menton large, la bouche moyenne, le nez fort les traits pleins. Son teint est coloré et il a les yeux gris bleu.

Mais l'acte nous apprend surtout cette chose: Villefroy est décédé le 27 septembre 1891. Oui, 23 jours après son emprisonnement !

Nous vous laissons imaginer les causes de sa mort..
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Recherches aux Archives départementales: Josiane Marchand
Rédaction: Laurent Quevilly.

QUIZZ

Où se trouvait le café Cleret ?








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