PETITE HISTOIRE
D'UNE GRANDE CHANSON

Par Laurent QUEVILLY.

Ce fut la romance la plus connue du monde ! Dans les noces, on la pousse encore aujourd'hui à l'heure du trou normand. Au second degré. C'est oublier qu'elle a joué un rôle politique, subversif même. C'est oublier aussi qu'elle a sauvé des vies. Et fait grincer des dents. "Ma Normandie" a toute une histoire. Brodée de gaîté et de larmes. Biographie de Frédéric Bérat...

Allez ! autant le dire tout de suite. C'est à Jumièges que fut composée "Ma Normandie". Totalement fantaisiste ? P'tête ben qu'oui. Mais p'tête ben qu'non. La preuve...

Le lundi de Pentecôte 1834, une classe de dessin du lycée de Rouen s'égaye les ruines de l'abbaye de Jumièges. Le professeur à barbe blanche s'appelle Eustache Bérat. Et c'est le frère du chansonnier qui va nous intéresser...

Sa naissance

Frédéric Bérat est né à Rouen le 20 Ventôse de l'an IX (11 mars 1801), à 10h du soir, au domicile de ses parents, 23 & 24 rue Saint-Etienne-des-Tonneliers. Le surlendemain, son père Charles Jean Bérat, dit le jeune, alla faire la déclaration à la mairie, flanqué des deux témoins requis : Jacques Soufflaud, commerçant demeurant au n° 9 de la même rue et Claude Marie François Dujardin, 32 ans, commis de comptoir, 21 rue Nicolas et se disant oncle du nouveau-né.

Frédéric est le sixième d'une fratrie de sept enfants. Qui sont les Bérat ? Des gosses de riches. Quatre d'entre eux taquineront la muse. Bien installé, Charles, le père, est négociant en "cuir, huile et bleu de Prusse".
Frédéric, l'avant-dernier, est envoyé en nourrice chez une villageoise de La Rue-Saint-Pierre, commune rurale du canton de Clères, à une vingtaine de kilomètres de Rouen.
Un bain champêtre pour le délicat citadin. Un peu de terroir qui ne quittera pas ses semelles. Il fera graver plus tard sur la tombe de sa mère de lait, Mme Artout, l'un de ses refrains:

Les souvenirs d'enfance
Ne s'effacent jamais


Ses jeunes années

Frédéric est déjà destiné au commerce par son père. Qui le place à l'institution Sueur, rue des Arsins. Mais comme le petit bourgeois présente des dispositions pour la musique, on lui affecte un professeur particulier qui va l'initier aux arcanes de la clarinette.

Ses études terminées, on l'envoie à Paris. Frédéric entre comme employé dans la maison Chevreux-Aubertot, grand commerce de textile rue du Sentier où un Rouennais, Charles Gentil, est déjà dans la place. Il y reste sept, huit ans et passe alors dans les bureaux de Mercier, un ancien député. A cette époque, Eustache, son aîné de 10 ans, s'est fait un nom dans la chansonnette. Guitariste de talent, il a un grand succès à son actif, "J'ai perdu man coutiau". Toute la Normandie, toute la France même reprend ce refrain. Si bien qu'un couteau devient "mon Eustache" dans la bouche des prolos. Frédéric aspire à suivre les traces de son grand frère.  Il apprend seul le piano, reçoit les conseils de Plantade en matière de composition, d'harmonie. Et comme sa voix est agréable, il chante dans des cercles fermés ses premiers titres. Bientôt, des chanteurs professionnels vont s'emparer de ses créations. Levassor, Achard, Darcier, Arcel au Palais-Royal...

Sa toute première chanson fut, semble-t-il, Le petit Savoyard. Succès immédiat. Puis vinrent Bibi, Le petit cochon de lait, La noce à mon frère André... Le public applaudit. Le public en redemande. La carrière de Bérat est lancée...

La légende

"Ce fut comme une apparition !" Le Rouennais exilé dans la capitale revient régulièrement au pays. On le retrouve à l'âge de 35 ans. Un petit gros disent les témoins de son temps. Un beau jour d'été, il descend la Seine sur le vapeur qui va de Rouen au Havre. Le compositeur a déjà commis une romance qui porte le germe d'une nouvelle: "Rien n'est plus beau que mon village." A mesure que défilent les coteaux, les prairies, un air, des paroles s'imposent : "Quand la nature est reverdie... J'irai revoir ma Normandie." Au Havre, la chanson est finie. Cette version, que racontait paraît-il Bérat lui-même, est confirmée par la revue L'Artiste de 1841.

Maintenant, on avance aussi que, parvenu à Sainte-Adresse, dans le chalet de son ami Alphonse Karr, Frédéric Bérat mit la dernière main à sa trouvaille du jour. Dans Le Havre et ses environs, Santallier décrit ainsi la scène: "Frédéric Bérat, inspiré, écrivit au crayon sur un panneau paroles et musiques de cette romance mouillée de larmes et illuminée de sourires de l'amour du pays." Longtemps, jusqu'à la fin du XIXe siècle, le cabanon de Karr resta debout. Mais le panneau avait alors disparu. En 1889, on s'interrogeait : qu'était-il devenu ?...



La chanson finie, Frédéric aurait rejoint son frère à Rouen pour la lui faire entendre. Eustache ne s'y trompe pas: ce sera un succès, un grand succès....
 
La réalité

Les mémoires d'Alphonse Karr, si riches en détails, font totalement l'impasse sur l'anecdote du panneau. Karr rapporte avoir connu Bérat à Paris, chez les frères Johannot, des peintres liés à Frédéric. Il y avait dans leur atelier un piano où le jeune chansonnier venait tester ses dernières trouvailles avant de les livrer au public. Cette rencontre aurait eu lieu vers 1828. "J'avais à peine 20 ans", se souvient Alphonse Karr, né en 1808.

Le célèbre journaliste et romancier nous dit encore qu'il eut mille peines à traîner Bérat jusqu'à son chalet de Sainte-Adresse. "Il y vint environ deux mois". Quand ? Ce n'est pas précisé. Là, Bérat ne se levait jamais avant 9h. Ne sortait guère. Il jouait aux échecs avec Tony Johannot, aux boules avec Karr. Des parties avec mises. Si bien que Bérat lui devait quelque 5.000 cigares en rentrant à Paris. Karr l'affirme : plusieurs chansons de Bérat furent bien datées de Sainte-Adresse. Et il avouait 
avoir bien ri en entendant son ami chanter Ma Normandie. L'Helvétie, Venise, les gondoles, "Bérat n'avait rien vu de tout cela et ne se serait pas dérangé pour le voir. Il aimait Paris passionnément."

Bérat... ventriloque !

Maintenant, il est une autre version, étonnante, sur la genèse de la romance. Elle est donnée par la revue La femme de France dans son numéro du 16 juillet 1931 : "Ce Bérat, poète local, était ventriloque, ce qui peut arriver à un poète comme à un autre. Or, il avait dans son jardin une statue dont le geste semblait s'adresser à quelque chose de lointain. Alors, pour amuser ses amis, il avait écrit la chanson en question qu'avec son talent de ventriloque il faisait chanter à la statue. L'adorable village normand qui nous sert de cadre à cette aventure poétique (?) s'appelle Blainville-Crevon".

Voilà un article qui mélange tout ! Un Bérat ventriloque ? Oui. Mais c'est Eustache, un frère de Frédéric. Un Bérat à Blainville-Crevon ? Oui, mais c'est l'aîné de Frédéric, Charles-Antoine, propriétaire du château de cette commune. Tout faux...


Les paroles

Sur le vapeur de Rouen, Bérat a eu un coup de génie. Le texte de Ma Normandie est d'une efficacité redoutable. Nostalgie du pays natal, évocation de la nature, du temps qui passe. Le type parfait du chant patriotique. Simple. Sans fioritures. Ni bellicisme. C'est, écrira une plume de l'époque,  "la Marseillaise des sentiments". En feuilletant l'anthologie de la chanson française, certains y voient la première romance avec refrain intégré aux strophes. Cliquer pour agrandir
En y regardant de plus près, certains vont voir de troublantes similitudes avec un texte écrit des années plus tôt par un autre poète normand: Chênedollé.

 Le Valais m'a montré son Rhône et ses prairies,
et ses monts parfumés de leurs touffes fleuries.
Mais, ô vallon charmant, si cher à mon amour,
Vallon voisin des lieux où j'ai reçu le jour,
Le Léman, le Valais et la belle Italie,
N'ont rien que, près de toi, promptement je n'oublie


Le quatrième couplet

Dès 1840, on voit fleurir un quatrième couplet, y compris à l'étranger. Bérat l'aurait-il lui-même rajouté ?

Quand je reverrai la prairie
Je chanterai à mon retour
Ce refrain qu’en d’autres patries
Je redisais à chaque jour
Auprès de ma mère chérie
pour l’égayer dans ses vieux jours
Je chanterai ma Normandie
C’est le pays où j’ai reçu le jour.

Des couplets complémentaires, il y en aura d'autres. En 1924, les élèves de l'Ecole Normale de Rouen en composèrent paraît-il un.
Quizz: que dit-il ?



La musique

Jouée Andante ou Moderato, la mélodie amène subtilement au refrain par paliers descendants. En 1895, Anatole Loquin affirmera que c'est  Lully qui inspira Bérat. Lully avait composé Atys, un opéra tragique, en 1676.  Une réplique de Sangaride, "Quand le péril est agréable", acte I, scène III, serait à l'origine du thème de Ma Normandie. Nous vous laissons juge de la similitude...

Écouter :  

Puisées dans les deux œuvres respectives, ce sont là les deux phrases musicales les moins éloignées. En tout, dix notes, pas une de plus, qui peuvent présenter un vague air de famille mais dans des tonalités totalement différentes. Si bien que l'accusation de plagiat "au bémol près" avancée par certains ne résiste pas une seconde à l'analyse.

Non, Monsieur Loquin. Il s'agit bien d'une création. Le revue Le Ménestrel du 26 juin 1836 nous apprend que "Rossini est au désespoir de n'avoir pas trouvé le motif de La Normandie inventé par Bérat." Rossini !...

La musique de Bérat sera, nous l'avons déjà dit, l'objet de variations. Gomion en fait "Souvenirs de la Normandie, morceau brillant pour le piano sur la romance de Frédéric Bérat." En 1849, Léo Laurent réalise une transcription pour chœurs mixtes à quatre voix aux éditions Arpèges.
La partition originale entrera telle quelle dans les traités d'harmonie. Comme celui de Mercadier, en 1865 : "Tout le monde connaît la naïve romance : Ma Normandie, de Frédéric Bérat, dans laquelle le dernier vers de chaque couplet produit une accentuation mélodique formant la dissonance non préparée d'un accord de neuvième de dominante résolu sur l'accord de septième de dominante fondamental." Effectivement, on avait remarqué...

Créée par Richelmi

Les billets furent mis en vente chez M. Schlesinger, 97, rue de Richelieu. La toute première une interprétation publique de Ma Normandie qui ait fait l'objet d'un compte-rendu eut lieu le lundi 19 février 1835. La cantatrice Clémentina Degli-Antoni donnait ce soir-là un concert dans les salles de l'institution musicale de M. Stœpel, rue de Montigny. Deux musiciens, Schunke au piano et Ernst au violon, ouvrent la soirée sur des motifs du Pré aux clercs. Applaudissements polis. Puis vient un chanteur bien connu. Qui d'abord déçoit. " Deux romances, chantées par M. Richelmi, regrette le chroniqueur de la Gazette des Salons, n'ont pas produit toute la sensation qu'on en attendait. La faute en est à la composition qui nous a parue faible et insignifiante. En retour, le chant, Je vous revois ma Normandie, rendu avec beaucoup de grâce par M. Richelmi, a causé un murmure de plaisir dans l'assemblée."

Je vous revois ma Normandie ! Manifestement, notre journaliste a mal noté. Mais ce murmure de plaisir salue bien la dernière création de Bérat. Quant au représentant de La revue de Paris, présent aussi à ce concert, sans doute avait-il l'oreille de Beethoven. Il ne mentionne pas la prestation de Richelmi.  Ma Normandie est éditée ce même février 1835 chez Bernard Latte, boulevard des Italiens. La partition précise qu'elle est chantée par Richelmi. Richelmi ? Un professeur de chant, directeur des concerts de l’Athénée royal de Paris. Éditeur de musique, c'est un habitué des salons, comme celui de M. Dietz, de Pape.


C'est donc courant 1834 que Bérat aurait composé son succès. Or, nous l'avons vu, la présence d'Eustache Bérat est attestée à Jumièges le lundi de Pentecôte de cette année là. Le registre des visiteurs de l'abbaye conserve aussi la signature de Frédéric. En préciser la date serait sans doute éclairant.

Si les salons, les revues musicales font florès, les sociétés chantantes aussi. Paris et sa banlieue en comptent alors 480. Sans compter les chanteurs de rue dont certains se font un nom. De tous les compositeurs de romances, Béranger reste le plus populaire. Bref, la capitale, la France entière a le cœur à chanter. Dans un tel contexte, Bérat sera désormais un des plus grands "maîtres-chanteurs". Il est un pur produit de la Lice chansonnière, fondée en 1831 par Charles Le Page, sorte d'académie populaire se réunissant chaque jeudi pour chanter en public. Sa devise: "Fumer, boire et chanter".

La nouvelle chanson de Bérat démarre très fort. La Gazette du 2 juillet 1835 nous apprend que trois pianistes distingués, Bertini, Billard et Gomion viennent de publier des variations sur le thème de Ma Normandie. Larivière en a fait de même pour la harpe et Ferdinando Carulli pour la guitare. Lui, on lui doit la toute première méthode de guitare classique.



"Marié" à la Malibran !

Ce 2 juillet 1835, les lecteurs de la Gazette n'en croient pas leurs yeux. On y parle de la Malibran. "Cette célèbre cantatrice doit décidément quitter l'Angleterre, le 15 de ce mois, pour se rendre en Italie. On pense qu'elle séjournera quelques temps à Paris pour se marier. Monsieur Bérat est, dit-on, l'artiste sur lequel elle a fixé son choix."

Bérat ! Le-vei-nard ! La Malibran, c'est l'une des plus belles femmes de son temps. Née à Paris en 1808, Maria Felicita Garcia est la fille d'un grand ténor espagnol. Qui la pousse sur scène dès ses  8 ans en lui imposant une discipline drastique. En 1825, lors d'une tournée en Amérique-du-Nord, il la pousse cette fois dans les bras d'un banquier sexagénaire d'origine française, Eugène Malibran. Mariage de circonstance qu'elle fera annuler quelques années plus tard. D'autant que le vieux monsieur a très vite disparu de sa vie, condamné pour fraude. En 1833, elle a un enfant d'un violoniste et compositeur belge, Charles-Auguste de Bériot. Elle vit avec lui. Mais conserve pour nom de scène le patronyme de son premier époux. La Malibran !

Alors, oui, l'article de la Gazette nous laisse pantois. Tout Paris soupire aux pieds de Maria Felicita Garcia : Rossini, Lamartine, Stendhal... L'indiscrétion publiée par le journal est-elle fondée ? S'agit-il d'un tuyau percé ? Voire d'une vulgaire coquille ? Bérat, Bériot...

Toujours est-il que Frédéric n'épousera jamais la Malibran. Effectivement mariée à Bériot en 1836, elle est décédée des suites d'une chute de cheval à l'automne de cette année-là. Quant à Bérat, il entrera au panthéon des célibataires célèbres...


Un succès immédiat


Boulevard des Italiens,  l'éditeur va tirer la partition à 30.000, 40.000 exemplaires en quelques semaines. Voici ce que l'on dit de Bérat, dès 1837, dans la revue L'art en province :

"De tous les jeunes compositeurs que la province peut s'enorgueillir d'avoir élevé, Frédéric Bérat est certainement le plus distingué et un de ceux aussi à qui la vogue à fait la plus grande part de célébrité. Ma Normandie est bien vraiment une œuvre provinciale, toute empreinte des douces pensées et des tendres émotions que réveille l'amour du pays natal. Cette romance, pleine de si nobles sentiments, de si douces mélodies, et d'une simplicité si vraie, a eu, comme on sait, un succès populaire et une vogue de salon incomparables."

Quelqu'un a cette formule pour désigner les compositions de Bérat: "Ce sont de petites bératitudes..."

"Quand on a chanté la Normandie, on aimerait y passer sa vie comme on voudrait parcourir l'Ecosse après avoir lu les romans de Walter Scott".

H. Darondeau, 1836.

Je "veux" revoir ma Normandie

A peine écrite, la chanson est sur toute les lèvres. Son titre, Ma Normandie, devient le plus souvent J'irai revoir ma Normandie, en référence à deux de ses trois refrains. Ce que beaucoup transforment encore par "Je vais" ou encore "Je veux revoir ma Normandie". En 1863, Théophile Gautier commet la faute dans son roman, Les roués innocents, lorsqu'il met en scène un musicien ambulant: "Est-ce l'heure de jouer à tour de bras : Je veux revoir ma Normandie ? s'écria M. Desprez, impatienté."
On retrouvera aussi ce "veux" au Québec: "De génération en génération, la mère Canadienne française a chanté à ses enfants : "Je veux revoir ma Normandie et le pays qui m'a donné le jour."
En 1924, Lucien Besnard signera une farce paysanne ayant pour titre cette expression, ajoutant à la confusion.

Les critiques

Si les éloges l'emportent sur les critiques à l'égard du "Rossini normand", on en trouve cependant régulièrement. Fétis, en 1866, année où l'on dépasse le million d'exemplaires, n'y va pas par quatre chemins : "Ce succès populaire est dû vraisemblablement au caractère assez vulgaire des mélodies de cet auteur ; car les choses de ce genre, lorsqu'elles ont un rythme bien cadencé, ont toujours en France plus de chances de réussir que les chants marqués au coin de la distinction."

Pierre Larousse consacre un long article élogieux dans son grand dictionnaire encyclopédique du XIXe siècle. Le tome consacré à la lettre N est en revanche plus sévère pour sa chanson. "Cette romance compte parmi les productions les plus populaires de Bérat. Elle n’offre rien de bien relevé comme mélodie ; les paroles n’ont point grande envergure poétique ; mais le tout est net, franc et senti. Que fallait-il de plus pour en assurer le succès ? »

"Des écrivains comme Barbey d'Aurevilly, Louis Bouilhet, voire même Le Vavasseur, en qui s'incarnent et vibrent les forces héroïques de la race, sont exceptionnels en terre normande. Que dire de leurs faibles imitateurs et en particulier de Frédéric Bérat... tous à peu près ignorés de leurs compatriotes ?"
Adolphe van Bever - 1924

«
Malgré la profession de foi régionaliste de son refrain, la chanson rengaine à vers de mirliton J'aime à revoir ma Normandie n'a jamais emporté l'adhésion des traditionalistes normands. Sa médiocrité et sa niaiserie ont assuré son succès, au préjudice des chansons populaires de l'ancien duché. »

Confédération nationale des groupes folkloriques français, Caen, 1970.

Les premiers délires

Un succès appelle les plagiats. Mais aussi les parodies. Dès la sortie de la chanson, on s'empare de son air, de ses paroles pour les détourner au gré des fantaisies. Le 14 novembre 1835, le Théâtre de la Porte-Saint-Martin affiche un bien singulier spectacle: Les bédouins en voyage, Odyssée africaine en trois chants traduite en bas-breton et en vaudevilles. Le premier chant se situe sur la place du village de Landerneau, Finistère. Toc : toc ! toc ! Le rideau se lève sur un cocher qui chante :

Quand la nature s'ra reverdie
Quand l'hirondelle s'ra de retour

Hue la rousse !

J'irai revoir ma Normandie
C'est le pays qui m'a donné le jour

Aujourd'hui, on cherche en vain la clef de cette œuvre signée Anatole de Beaulieu.


L'industrie des cartes postales va décliner le thème de Ma Normandie. Avec plus ou moins de bon goût...


Le tour du monde

La chanson devient un symbole. Celui du mal du pays pour tout exilé. Qu'il soit né en Normandie où ailleurs. Elle s'exporte dans le monde entier. "Jusqu'en Chine !" osera quelqu'un.

Dans leur recueil de chansons françaises, John Oxenford et Louisa Stuart rappellent, en 1867 que Ma Normandie, fut "aussi populaire en Angleterre qu'en France". Les traductions proposées Outre-Manche varient d'un recueil à l'autre.

A peine écrite, Ma Normandie traverse aussi l'Atlantique. En 1839, on la susurre au cours des longues soirées d'été dans les salons enfumés de Virginie. Dans un état voisin, Mr Weishampel change totalement les paroles pour vanter les vertus de son propre pays. Et cela devient My Maryland.

En revanche, Ma Normandie aura moins de succès dans le monde hispanique. Bérat y est cependant connu. A sa mort, la Revue de la Havane lui rendra un chaleureux hommage. Un jour, Robert Desnos, poète normand, chante le thème à Federico Garcia Lorca. "Ah ! s'exclame-t-il fou de joie, voici le même air qu'une chanson andalouse !"



Deux cartes à système. Il faut soulever une partie amovible de la carte... pour voir ma Normandie. Douteux....
 

Il enchaîne les succès



Après Ma Normandie, Bérat enchaîna les succès. Chaque année, il les réunissait dans un album très attendu. Il semble avoir tâté de la prison. Nombre de peintres de poètes, réfr
actaires à leurs obligations dans la garde nationale, furent conduits à la maison d'arrêt, cellule N° 14, couverte de dessins, de poèmes. Bérat en fit une chanson. Où le gardien, bien sûr, l'enferme à double tour en fredonnant l'air que vous devinez

Bérat voue une admiration pour Béranger, le grand chansonnier parisien de vingt ans son aîné. En 1843, il lui dédie La Lisette de Béranger. Dès lors, le vieil artiste devient comme un père pour lui. La Lisette, chantée par Mlle Déjazet, connaît un retentissement inouï. Similaire à celui de Ma Normandie. C'était, paraît-il, la préférée de son auteur. Mais son premier succès lui colle à la peau. 7 mai 1843, Journal des Théâtres: "L'ouverture du chemin de fer de Rouen a été fêtée avec une égale ardeur. Dès le premier jour, des flots de Parisiens sont allés envahir, en chantant, la Normandie de M. Bérat. On a mangé beaucoup de gelée de pommes."

Mais, en 1844, il produit aussi un vaudeville, La Polka, en compagnie d'Eugène Guino.
1846. Bérat met Musset en musique pour "Mimi Pinson". il est de plus piètres paroliers.

Paris l'acclame. Mais il revient régulièrement à Rouen.


Sous une tonnelle, au Champ-des-Oiseaux, j'ai entendu les frères Bérat chanter Ma Normandie. Ils portaient à la boutonnière une branche de pommier fleurie et à la fin de la chanson ils ont levé un plein verre de cidre aux applaudissements de l’assistance qui avait poussé avec eux les deux derniers vers de chaque couplet.
Un Rouennais
Fauché comme les blés

 Ma Normandie a fait sa gloire. Pas sa fortune. Sapé comme un dandy, Frédéric Bérat a pour devise Carpe diem. "Il avait l'art ingénieux de dépenser dix francs quand on n'en possède que cinq." Un certain Marguerite finit par lui procurer une fonction peu en rapport avec sa vocation artistique: employé à la Compagnie parisienne du gaz. Après tout, c'est la planche de salut de bien d'autres gens de lettres désargentés.


En 1851, lorsqu'est fondée la Sacem, Ma Normandie est l'une des toutes premières chansons déposées dans ses services.
.

En 1853, Guinot réunit dans un livre 52 chansons de Bérat. il rédige alors une sorte de biographie reprise cette année-là dans Le nouvelliste de Rouen.



Un jour, Bérat rencontre Berlioz qui fredonne "En saluant chaque patrie je me disais aucun séjour..." Comment, vous connaissez ? Eh oui, répond Hector, "et cela vivra, encore que bien des grands airs de nos opéras seront oubliés..."

Mort trop tôt


Pauvre Bérat, tu passes comme une ombre...
Ombre joyeuse et chère aux bons vivants ! 

Ses doux refrains vous égalent en nombre,
Fleurs des pommiers qu'éparpillent les vents... 

Béranger



Belle consolation car Frédéric Bérat était malade depuis quelque temps et ne se souciait guère de son état. Cancer de la moelle épinière. "Homme simple et bon, témoigne une voix, il avait peu d'ambition, le terme de ses désirs était la possession de 1.200 F de rente et une chaumière dans sa belle Normandie." Bérat savourait le succès de son premier recueil de chansons et se réjouissait de voir paraître le second quand le mal se mit soudain à empirer. Il réclama Béranger et son interprète fétiche à son chevet. Le premier accourut. La seconde était retenue. Elle le regrettera toute sa vie.

Le 2 décembre 1855, rue de Lille, à Paris, Bérat éprouve des vertiges. Il est mort sans souffrir. A 54 ans. Le mardi 4 décembre, à midi, les amis du disparu se pressent à Saint-Thomas-d'Aquin : Guinot, Desforges, Villemot, Taxile Delord, Arnould Frémy, Landelle, Laurent-Jean... Béranger les mena au Père-Lachaise, Division 49, 1ère section. Le défunt aura pour voisins des gens comme Delacroix, Charles Naudier. Le vieux chansonnier soupire : "Bérat avait besoin d'images riantes et redoutait le retour de l'hiver. Le soir même du jour où on le portait au cimetière, il neigeait sur sa tombe.".


 On fit graver sur sa stèle une lyre. Et la dernière strophe de sa chanson:

Lorsque ma muse refroidie
Aura fini ses chants d'amour
J'irai revoir ma Normandie
C'est le pays qui m'a donné le jour...


La presse française, mais aussi de nombreux journaux étrangers marquent sa disparition. "Bérat est peut être le plus populaire des faiseurs d'albums et de romances. Qui n'a chanté Ma Normandie ? " Et qui ne la chantera encore. Veillot va continuer d'éditer son œuvre. Les partitions s'impriment alors avec la mention "Feu Frédéric Bérat". On la trouve aussi chez Mayaud, en 1866, au 7 boulevard des Italiens.

1864, Firmin Didot, parlant de l'héritage légué par Bérat, ne voit que "chefs-d'œuvres de grâce et de mélodie." Il ajoute: "C'était le poète et le musicien de la nation."

Dès sa mort, un certain Dreux, à Paris, réunit des fonds pour l'érection d'un monument. En avril 1858, le conseil municipal vote un crédit de 1.500 f pour exécuter un buste en plâtre de Bérat. Ramus réalise un portrait bonhomme et bourgeois qui prend place au musée des Antiquités en novembre 1859.

Sauvé par la chanson !

II n'est point dans l'univers de contrée si lointaine ou si désertique soit-elle, où l'on ne puisse rêver d'entendre dans le calme du soir une voix vibrante entonner le refrain régional « Je vais revoir ma Normandie ».
Société académique de Cherbourg, 1924.

Grand voyageur, le Dr Félix Maynard se trouvait au Chili quand il entreprit d'étudier la flore. Il prit un jeune guide à son service, mais celui-ci mourut après trois jours de marche. Le naturaliste lui creuse une sépulture, se met en quête de noix de coco. En vain. Le voilà épuisé, perdu dans une contrée sauvage, inhabitée. Il raconte :


« Je marchais au hasard, triste, abattu, souffrant; les plus noires pensées agitaient mon esprit, et le désespoir s'emparait de moi, lorsque, tout à coup, j'entendis au loin retentir une voix qui chantait. Je prêtai l'oreille, et je distinguai des accents français; c'était cet air si populaire, cette chanson si connue : Ma Normandie. Rien ne saurait décrire l'effet de ce chant dans ce lieu, dans ce moment, et dans la situation d'esprit où je me trouvais.  Rien ne saurait exprimer l'émotion qui me saisit en entendant cet air si délicieux, ces paroles si attendrissantes, et cette voix amie, qui m'apportaient au milieu  du désert le palpitant souvenir de la patrie absente. Je pleurais et je riais en même temps. Mon premier mouvement fut de m'agenouiller, et, dans le délire de ma joie, je répétai le doux refrain, les mains jointes et les yeux au ciel. Puis, je me levai et je pressai le pas en marchant dans la direction d'où la voix était venue. Au détour d'un coteau qui bordait la route, il y avait un village ; dans ce village, des compatriotes qui m'accueillirent à bras ouverts, et depuis ce moment, le pays a changé de face, le courage est revenu, et une vie nouvelle a commencé pour moi...»

La presse française, mais aussi américaine rapporta cette anecdote. Comme le
Harper's Magazine, en 1855. Et d'ajouter que Maynard s'était juré d'aller remercier Bérat dès son retour en France. L'histoire a une autre version, notamment celle du biographe de Bérat qui évoque un chercheur d'or français égaré dans le désert californien...


En 1859, Maxime Du Camp publié ses lettres à Flaubert rédigées de Hollande : "Cinq lieues me séparaient d'Assen, où je voulais aller coucher; je les franchis dans une carriole comme celle qui, la veille, m'avait amené à Groningue, mais avec le désagrément fort sensible d'avoir pour voisin un paysan ivre qui braillait à tue-tête et à chaque cahot retombait sur moi. Malgré l'ennui de subir un pareil compagnon, ce qu'il chantait m'a vengé de bien des admirations toutes faites qui m'ont agacé souvent; il détonnait, et en hollandais! la Normandie de M. Bérat..."

Un hymne du Québec

Les Québécois ne furent bien sûr pas indifférents à ces paroles. On estime à 1300 le nombre de Normands partis à la conquête du Canada. Sans compter les arrivages postérieurs. Leurs descendants sont inquantifiables. Aussi, Ma Normandie fit très vite son entrée dans "Le chansonnier des collèges" ou encore les répertoires de chants nationaux comme La Lyre canadienne (1870).
"C'est le pays qui m'a donné le jour"
. L'affirmation d'une identité. C'était la chanson de prédilection de Pierre Evariste Leblanc (1853-1918), lieutenant-gouverneur de la jeune province. Ici aussi, on en fit des adaptations. Notamment sous le titre de Qu'il fait bon d'être Canadien.

Poussée par des zouaves !

Lorsque nos cousins viennent France, ils n'ont que cette chanson à la bouche. 1868: sur le chemin de Rome, en képi, 96 volontaires du corps des zouaves pontificaux passent par la Normandie. "M. de Charrette a raconté qu'à leur passage à Rouen, où le cardinal de Bonnechose les avait généreusement hébergés, ces Canadiens avaient pris congé de lui en entonnant comme hymne national, la douce chanson de Frédéric Bérat, devenue populaire: J'irai revoir ma Normandie." 

1891: Rémy Tremblay se sert de l'air pour écrire le chant des typographes canadiens. Refrain :

Vive l'art de l'imprimerie
C'est du progrès le flambeau radieux


Reçoit-on encore des Canadiens le 14 août 1898, venus offrir une statue de Champlain à Honfleur, l'ensemble philharmonique scande les hymnes nationaux puis Ma Normandie devant un parterre de têtes découvertes.
Cet air-là unit les deux pays...

La référence à la chanson fourmille dans la littérature canadienne et dans les études généalogiques. En 1925, Hosmisdas Magnan publie quelques notes sur les origines de sa famille : "
Qui de nous ne s'est senti ému en entendant  la chanson, si populaire autrefois, Ma Normandie. Ce chant exprime admirablement certains sentiments de nostalgie que nous partageons volontiers, dès que, parvenus à un âge plus mûr, l'âme se recueille pour interroger le passé. D'où venaient nos ancêtres? Qui étaient-ils? Quels lieux ont-ils habités?"



En 1929, à Montréal, le baryton Henri Marcoux l'enregistre sur 78 tours.

 Écouter :


« Il nous arrive souvent de dire entre nous, Canadiens français, que nous sommes tous des Normands, jusqu'à chanter J'irai revoir ma Normandie. »
Anne-Marie Desdouits

Président du conseil Mendès-France visite Montréal en voyage officiel, un conseiller municipal lui chante Ma Normandie. Elle retentit le 10 août 1955 dans la baie Sainte-Marie, Nouvelle-Écosse, aux fêtes du bicentenaire acadien.
En Louisiane, le cajun nous donne ceci :

Je veux revoir ma Normandie
C'est le pays qui ma donné le jour
Je va, je viens, je tour, je ver
Je ne pas peur de perdra mon bien

Le jeudi 22 mai 1930, dans les salons du Boston City-Club, se réunit la société historique franco-américaine. Le Dr Jean-Armand Bédard, de Lynn, donne ce soir là une conférence avec pour leitmotiv "J'irai revoir ma Normandie".

Bien entendu, nos voisins belges ne sont pas épargnés par l'épidémie. Auguste Hock, un bijoutier, met du parler wallon sur la partition et intitule son affaire Li Favette. Il en compose encore une autre version, Asteu !  qu'il chante triomphalement le 28 décembre 1864 au banquet de la Société liégeoise de littérature.

La controverse de Jersey

Qui nous dira quand, Ma Normandie est devenue l'hymne de Jersey. On le pousse ainsi lors des Jeux du Commonwealth et autres manifestations internationales. Ce qui suscite des contestations. Comment des Britanniques osent-ils chanter la main sur le coeur "Sous le beau ciel de notre France..." Et pas un mot de Jersey ?

Voilà qui rappelle en tout cas que ces îles furent séparées de leur terre naturelle. Celle que l'on appelle encore là-bas la Grande terre. La Normandie. Et elles étaient encore bien normandes lorsque Guillaume le Bâtard s'empara de la couronne britannique. Ce qui fait dire aujourd'hui aux Jersiais: 
« l’Angleterre appartient à Jersey et non l’inverse »
. Quand la France, en 1204, s'empara de la Normandie, elle "oublia" ces îles à un jet de pierre de ses côtes et qui, depuis, dépendent directement de la couronne britannique et non du Royaume-Uni.

En 2007, un concours a été lancé et c'est "Island home", de Gérard Lefeuvre, qui l'emporta. On attend toujours l'officialisation. Faut-il conserver
Ma Normandie comme hymne officiel de Jersey ? La BBC a lancé un forum sur le sujet...



 Écouter :

DEUX DES VERSIONS ANGLAISES...

When everything reborns in hope
And winter flees far from us,
Under the beautiful sky of our France,
When the sun returns gentler,
When nature has turned green again,
When the swallow has returned,
I like to see again my Normandy,
It's the country where I was born.


I’ve seen the fields of Helvetia,
And its chalets and its glaciers,
I’ve seen the sky of Italy,
And Venice and its gondoliers.
Greeting each homeland,
I told myself that no stay
Is finer than my Normandy,
It's the country where I was born.

There comes a time of life,

When every dream must end,
A time when the restful soul
Needs to remember.
When my chilled muse
Makes its way back to the past,
I’ll go see again my Normandy,
It's the country where I was born.
When hope her cheering smile supplies,
And winter flies far, far away;
Beneath dear Frances, thy beauteous skies,
The spring becomes more sweet, more gay ;
When nature's drest again in green,
The swallow to return is seen,
I love again the land to see,
Which gave me birth, my Normandy.

I've seen Helvetia's flow'ry fields,
Its cottages, its icy hills ;
And Italy, thy sky so clear,
And Venice with her gondolier;
In greeting thus each foreign part,
There's still one land most near my heart
A land most cherish'd, loved by me,
My native land, my Normandy.

There is an age in all our lives,
When ev'ry dream must lose its spell
An age in which the soul recalls,
The scenes o'er which it loved to dwell
When e'en my muse shall silent prove,
Perhaps despise these songs of love;
Tis then I hope the land to see,
Which gave me birth, my Normandy.

Quaund no ratouorne à l’espéraunche,
et que la freid est louen de nouos.
Pis qu’no reveî des biaos Daimmaunches,
et que l’solé revyint pllus doux.
Quaund le r’nouvé est raccachi,
joaunats, promioles, hérondes itou,
J’îme cha d’arveî ma Normaundie,
ch’est lyi l’pays qui m’a bailli eul jou.
J’i veu les cllos eud l’Helvétie,
et touôte la nyige ammonchellaée.
Guettyi eul cyil eud l’Italie,
et Venise et ses biaos batés.
De touos pays d’exçaès joulyis,
mei vo preachyi qu’aôqueuns in’tou,
N’est pu biao que ma Normaundie,
ch’est lyi l’pays qui m’a bailli eul jou.
Vyint le temps de la souovenanche,
ou touôte histouêre deit finin.
Le temps ou touôte tête bllanche
a besouen de se souvenin.
Quaund je m’érai byin ébraillyi,
dégoublinaé praêt au retou
J’érai arveî ma Normaundie,
ch’est lyi l’pays qui m’a bailli eul jou



L'hymne de la Souabe

Peu après sa parution, la chanson de Bérat s'exporte aussi Outre-Rhin. Relisons les souvenirs de voyages de Martin, dans L'Artiste de 1844 :
 " Savez-vous la romance qu'un musicien ambulant vint nous chanter sur sa guitare, tandis que nous faisions connaissance avec les écrevisses de Deutz, le beau village réuni à Cologne par le fameux pont de bateaux sur le Rhin ? la
Normandie de M. Frédéric Bérat, traduite en allemand élégiaque".

Ma Normandie va devenir aussi l'hymne d'une région allemande, la Souabe, démantelée depuis le traité de Wesphalie (1648). Elle comprenait la majeure partie de l'actuel Wurtemberg et une portion de la Bavière. Alors, quand au XIXe siècle les Souabes veulent réaffirmer leur identité, ils s'inspirent ouvertement des couplets des Bérat. Le refrain de O Schwabenland est même rigoureusement identique: "Es ist das Land, das mich gebar..." C'est le pays qui m'a donné le jour. La Souabe, pôle industriel Stuttgart, est aujoud'hui un district allemand jumelé avec... la Mayenne.
Curieusement, le blason de l'ancien duché de Souabe présente trois lions léopardés. Comme à Jersey. Comme jadis chez nous...


En Estonie aussi...

Sous tutelle russe, en quête d'indépendance, l'Estonie cherchait à faire vibrer sa fibre patriotique. En 1874, Mihkel Veske s'approprie la partition de Bérat pour créer un hymne exalté,: Kas tunned maad, Connais-tu le pays. Dans les années 1920, c'est ici un hymne national. Sous le titre de Minu Kodumaa, l'air se chante encore en chœur sur un rythme de valse viennoise. Un-deux-trois, un-deux-trois... imaginez la tête du touriste français non averti...

On lui connaît encore deux adaptations en Arménien. L'une de Mkrtich Pesiktaslean (1828-1868), intitulée Erg hayreni, l'autre de Nahapet Rusinean sous le titre de Kilikia. La Cilicie !...

Le chant des Poilus normands


Oh ! qu'il avait raison, notre chansonnier Bérat, de célébrer sa Normandie ! Il ne lui manque, à la chère province, que d'avoir été plus chantée et par des voix plus retentissantes.

Eugène Noël

Déjà, avant la mort de Bérat, en 1854, les fanfares militaires tentent d'entretenir le moral des troupes durant l'interminable siège de Sébastopol.

D
urant la guerre de 70, chanter Ma Normandie est un acte de résistance dans l'Alsace et la Lorraine occupées. Mais aussi ailleurs. Qu'entonne-t-on à cette époque au Grand balcon, le café chic de la ville de Caen: Ma Normandie. L'œuvre de Bérat gardera le même caractère au cours des deux guerre mondiales.

Août 1914. Mobilisation générale. Sur le chemin qui les mène au front, les hommes du caporal Cottereau, des Normands, des Parisiens, chantent avec enthousiasme "J'irai revoir ma Normandie". On en est sûr: la guerre sera courte. On reviendra vite au pays.
 
Dans Au beau temps de la butte (1963), Roland Dorgelès raconte qu'un soir, une patrouille du 39e RI de Rouen est dispersée par les mitrailleuses allemandes. Course échevelée. Nos soldats tentent de regagner leurs bases. "Arrivés à nos barbelés ils se crurent sauvés, mais ils avaient obliqué trop à droite et se trouvaient dans le secteur du bataillon voisin « Qui va là ? » cria une sentinelle, entendant du bruit. Celui qui venait en tête essaya de se faire reconnaître : « On rentre de patrouille. Je suis Machin, de la troisième. » Mais le guetteur, alerté par la fusillade, se méfiait : « Si tu reviens de patrouille, donne le mot. » Or, le fameux mot de passe, le pauvre bougre ne le savait pas. — Je suis Machin, que je te dis ! insista-t-il. Troisième compagnie. Capitaine Fruchaud ». Cela lui semblait suffisant et, pressé de rentrer, il enjamba le barbelé ; le veilleur du petit poste, redoutant une ruse des Boches, se fit menaçant : — Halte-là, où je fais feu ! Et il arma son Lebel. Le patrouilleur terrifié eut alors une inspiration. S'il ne savait pas le mot, il pouvait quand même prouver qu'il était de Rouen. D'une voix enrouée il entonna : « Je veux revoir ma Normandie, c'est le pays qui m'a donné le jour...» Cette chanson-là, tous les Normands la connaissaient, ils l'apprennent en même temps que parler. Cette fois, la sentinelle fut convaincue : — Ça va... Avance au ralliement. Le refrain du pays avait sauvé le soldat égaré."

Dans Les croix de bois (1964), Dorgelès confirme encore que Ma Normandie était, dans la pénombre, le chant de reconnaissance entre les Poilus normands.

Dans les gares où s'arrêtent les trains des évacués, des gueules cassées, des enfants sur les quais vocalisent: "Quant tout renaît à l'espérance..."

 J'aspire à l'heure bénie où, libre enfin, je pourrai retrouver mon foyer, reprendre mon travail et dire, comme dans la chanson de Frédéric Bérat :

J'aime à revoir ma Normandie,
C'est le pays qui m'a donné le jour.

André Liéboul.
L'Intermède
Journal du camp de prisonniers français de Würzburg, 1917.


Dans les casernes, la ritournelle est aussi le chant d'espoir du conscrit Normand:

La classe d'avant est partie
Dans un an ce sera mon tour
J'irai revoir ma Normandie...

Un chant de résistance

Certains la fredonnaient dans les camps de Vichy. "J'irai revoir ma Normandie", c'est la promesse d'un libération. Sous l'occupation, des musiciens la donnent dans le métro. Les sourires illuminent les visages. Des pièces tintent dans l'escarcelle.. C'est un hymne à la France libre que les Allemands ne peuvent faire taire. Chez eux, on chante la même chose...

La chanson jaillira des lèvres des Canadiens lorsqu'ils débarquent le 6 juin 1944. Un soldat du Régiment de la Chaudière raconte : «Les gens de Bernières-sur-Mer sont émus d'entendre des soldats aux casques plats, qu'ils pensent être des Anglais, les délivrer en chantant J'irai revoir ma Normandie».

La bataille de Normandie s'engage. Dans son message radiodiffusé depuis Alger, l'ambassadeur du Canada, le général Georges Vanier, se souvient de ses ancêtre Honfleurais : « Au Canada on chante encore J'irai revoir ma Normandie, c'est un rêve réalisé pour les Canadiens qui combattent en ce moment près de Caen. »



Plus nous allons et moins nous avons de verve. Nous ne ressemblerons pas à Bérat !

Flaubert



Ces sacrés orgues de barbarie

De génération en génération, tout Français pouvait chanter par cœur Ma Normandie. Les musiciens ambulants sont assurés de la recette lorsqu'ils l'écorchent à la manivelle. En 1876, L'intermédiaire des Chercheurs et des curieux feint une certaine lassitude: "Qui ne se souvient de la romance J'irai revoir ma Normandie, si fort reproduite par les orgues de barbarie qu'elle en était devenue le fléau des oreilles délicates." C'était l'enterrer bien vite. Et ce n'était pas l'avis de tout le monde. Mantenay rapporte cette anecdote concernant l'Administrateur général de la BNF: "Quand un orgue de barbarie jouait sous les fenêtres de la Bibliothèque nationale la vieille romance de Frédéric Bérat, J'irai revoir ma Normandie, Léopold Delisle suspendait pour un instant son labeur et allait à la fenêtre pour entendre le vieux refrain qui était à la mode lorsque lui-même était un cadet de Nornandie."

Un support satirique


« Je vais revoir, ma Normandie,
Ce doux pays où le shelling vaut six francs... »
Lucien Boyer

La mélodie de Bréat servit de support à des textes sans aucun rapport avec l'original. C'était on ne peut plus habituel au XIXe siècle. A Metz, on chantait ainsi les louanges de saint Lasche, patron des paresseux. Dans les Vosges, en 1867, Le retour de Didiche voit un enfant du pays regagner ses pénates après avoir colonisé l'Afrique du Nord.

L'air de Ma Normandie servira à de nombreuses satires politiques. Dès 1838, un certain Altaroche s'en sert pour brocarder le ministre Montalivet. ancien cuisinier de la liste civile.

Je veux revoir le pot-à-beurre
De la cuisine où finiront mes jours

Quand, en 1846, le gouvernement parachute un candidat contre le député sortant de Guéret, dans la Creuse, le sieur Leyrand conserve son siège face à Cuvillier-Fleury, venu de Normandie. Le soir des résultats, on allume des feux de joie et lance cette parodie :

J'irai revoir ma Normandie
et Caudebec qui m'a donné le jour

D'ailleurs, veux-t-on exclure un Normand jugé indésirable, on lui lance tout de go :

Vas-t-en revoir ta Normandie
C'est le pays qui t'as donné le jour


Les Annales politiques du 5 mai 1895 adressent au président de la République, Félix Faure, Havrais d'origine, plusieurs couplets revisités. Nous en donnons ici le premier :


Au début d'une présidence,
Qu'il est doux de faire un séjour
Dans l'aimable ville de France
Qui vous élut au premier tour.
Votre arrivée est applaudie,
Votre moindre pas est fêté!...
J'ai retrouvé ma Normandie,
C'est le pays qui m'a fait député !


Félix Faure en fut, paraît-il, fort amusé.


La  chanson fut longtemps inscrite au programme officiel du certificat d'études. Partout. Si bien que de petits Antillais l'anonnent sur les bancs de l'école. Comme ceux du Sénégal, du Ghana.

Foule de produits dérivés

En 1884, à Honfleur, Eric Satie compose sa première œuvre, Allegro. C'est une variation de Ma Normandie.

A l'aube du XXe siècle parut une revue, Ma Normandie, que l'on qualifie de "trop éprise des frères Bérat."

En 1928, Marion Gilbert publie  "J'irai revoir ma Normandie", un recueil de nouvelles qui lui vaut d'être comparée à Maupassant.  

Bérat mit la Normandie à la mode dans la capitale. Il annonce des bardes régionaux comme Botrel. Il ne fait aucun doute qu'il ait donné des idées à Bardou, le parolier de
Venise et Bretagne, créée en 1934 par Tino Rossi. Même shéma. On compare son pays à des contrées idyliques pour en conclure à sa suprématie.

Les Charlots en ont fait un pastiche,
J'irai revoir la Normandie, où un ancien soldat allemand exprime sa nostalgie de l'Occupation. Finalement, il n'ont pas inventé grand chose. Dans une méthode de français parue en Allemagne en 1868, on donne le texte de Bérat pour exercice. Avec toutefois cette nuance: "J'irai revoir ma Germanie."

Gérard Blanchard lui a fait un clin d'oeil avec son tube
Elle voulait revoir sa Normandie. Jamais Bérat n'a quitté les esprits.

En 1935, au Casino de Paris, la revue Parade de France nous montre Jacqueline Claude, en costume de normande, interpréter notre affaire.

Quand le cinéaste Jean Dréville voulait rassurer son monde sur le plateau, il sifflottait cet air. Les Vikings d'Astérix et les Normands n'ont pas d'autre refrain.

Aujourd'hui, les partisans de la réunification de la Normandie ont détourné les paroles pour en faire un hymne nouveau.

Et puis, Daniel Bourdélès en a fait une version moderne dont voici une extrait.


Ecouter :


L'hommage au poète

Dimanche 6 septembre 1863. A Rouen se tient se tient un festival des sociétés chorales et instrumentales. Au moment du banquet, M. de la Bedollière se lèvre et improvise sur notre fameuse ritournelle :

L'aimable accueil que vous nous faites
Méritait qu'on le célébrât.
J'ai pris pour la chanson des fêtes
Un air de Frédéric Bérat.
C'est à lui que je la dédie.
Heureux qui peut, en ce séjour.
Dire aussi de la Normandie :
C'est le pays qui m'a donné le jour



Le 22 décembre 1882, le conseil municipal de la capitale normande décide de baptiser l'une de ses rues Frédéric-Bérat pour avoir, dans la Normandie, et particulièrement le refrain, donné "un si touchant souvenir à sa chère province." C'est rue Frédéric-Bérat que l'association des Amis de Flaubert aura son siège social.


Novembre 1904. Une première exposition rassemble chez Lestringiant, à Rouen, les œuvres des frères Bérat. L'idée d'un monument est dans l'air. Le 1er octobre 1905, on inaugure, square Solférino, un monument à la gloire des frères Bérat. Ils étaient quatre à taquiner la muse. Mais cette sculpture ne retient qu'Eustache et Frédéric. On la doit aux ciseaux d'Alphonse Guilloux et à l'architecte Georges Bourlenne. Elle fut financée par une souscription publique. Un comité s'était créé à cet effet. Il eut notamment l'idée d'organiser une conférence sur la chanson normande en vue de récolter des fonds. Le maire de l'époque, Leblond, présida aux cérémonies et Edward Montier fit l'éloge des deux frères.

La polémique



L'érection du monument, en même temps qu'une stèle à la mémoire du publiciste Eugène Noël, ne fut pas du goût des Amis des monuments rouennais. Ils s'insurgent dans leur bulletin de 1905.

"On a quelque peu discuté sur l'opportunité de ces deux monuments, et peut-être n'a-t-on pas eu tout-à-fait tort. Dans une grande ville comme la nôtre, féconde en illustrations de tout genre, il peut paraître singulier, en effet, de voir statufier publiquement des personnalités estimables sans doute, mais dont la mise en vedette ne s'imposait guère, alors que tant de célébrités locales — hommes de lettres, hommes de science ou hommes d'action — attendent depuis de longues années les honneurs du piédestal. Ceci s'adresse surtout aux frères Bérat, dont la renommée de clocher, née de l'occasion et du caprice, ne semblait pas devoir survivre aux éphémères  fredons et aux modestes pochades qui lui ont servi de véhicule La Municipalité reconnaissante a décerné leur nom à l'une des rues de la ville, rue champêtre et faubourienne où leurs chansons villageoises avaient du moins, aux jours de fête, un écho digne d'elles C'était bien. On a voulu davantage : on s'est avisé de placer leur effigie en plein jardin public, dans le plus élégant et le plus fréquenté de nos squares, à deux pas du médaillon de Flaubert et du buste de Maupassant, non loin de celui de Louis Bouilhet. un vrai poète celui-là, le chantre impeccable des Dernières Chansons. Quel  rapprochement et quel contraste ! Au lendemain de la mort de Frédéric Bérat, Jules Janin, en confrère aimable réclamait une modeste pierre pour les chansonniers. Le Comité des Fêtes normandes leur a élevé un rocher, mieux encore  a-t-on dit : une falaise ! N'y a-t-il pas là exagération ?"









En 1913, un fête aérostatique fut organisée le long de la Seine. Six ballons furent lâchés vers le ciel, portant chacun le nom d'une gloire rouennaise. Dont le Frédéric Bérat.

L'exposition de 1928

En janvier 1928, la bibliothèque municipale de Rouen organise dans les vitrines de sa salle de lecture une exposition sur les frères Bérat. Compte-rendu de l'époque :

"Par dons ou par achats, la bibliothèque de Rouen possède un ensemble fort honorable des oeuvres de deux Bérat. Récemment, elle a reçu du docteurHelot, bibliophile rouennais, de curieux dossiers de familles; de M. Hamel, graveur à Paris, un album de dessins d'Eustache Bérat; de M. Jacques Dreux, homme de lettres, à Paris, Un splendide exemplaire des chansons de Frédéric Bérat éditées par Curmer en 1853, enrichi de lithographies etd'autographes, et somptueusement relié par les successeurs de Cape, Masson-Debonnelle.

Outre ces pièces, on peut signaler encore l'édition originale (1836) de Ma Normandie, des albums de chansons de Frédéric aux reliures romantiques, dédicacés à plusieurs membres de sa famille, deux miniatures d'Eustache Bérat dont l'une est signée Hyacinthe Langlois;  un amusant grotesque en plâtre représente Eustache accroupi et jouant de la guitare, caricature qu'il avait souvent tracée de sa plume. Mais il n'était pas seulement dessinateurhumoriste : lavue du Vieux Ruissel, la Maison de sa nourrice à la rue Saint-Pierrè, une aquarelle très soignée représentant l'intérieur de l'église Saint-Patrice attestent un talent de paysagiste consciencieux.

Plusieurs collectionneurs la ville, Mmes L. Pion, Robert Flavigny, Alice Osmont, MM, E. Gilles, Gouée, docteur Houdeville, Fr, Lefebvre, Le Roy,Fr. Marion, A. Patin, Pierre Le Verdier et surtout le docteur Houdeville, ont contribué au succès de cette exposition, d'intérêt à vrai dire local mais qui a obtenu le meilleur accueil. En faisant ainsi revivre des souvenirs chers aux anciens Rouennais, elle a expliqué aux plus jeunes, s'il en était besoin, laraison d'être du monument érigé en 1905 à la gloire des frères Bérat dans le square voisin du Musée-Bibliothèque".
 


Le carillon de Rouen.

Il s'en est donné, mercredi, à cœur joie, le gai carillon de la tour de Beurre. A l'exemple des vieilles cités flamandes, Rouen possède, on le sait, depuis peu, un merveilleux carillon de vingt-neuf cloches qui peut exécuter au gré des circonstances Rigoletto, Minuit chrétien ou la Marseillaise. L'air le plus demandé et le plus joué est assurément celui de la célèbre romance de Bérat, Ma Normandie.
Le Figaro, 6 juilet 1928

En 1929, le square Solfériono changea de nom pour celui de Verdrel. Les bombardements d'avril  1944 portèrent des coups au monument des frères Bérat. Qui fut restauré en 1955 lorsque l'on marqua le centenaire de la mort de Frédéric.

 
"Quand l'hirondelle, etc... C'est un véritable triomphe qu'a remporté M. Georges Jouatte dans cette vieille chanson française qu'il interprète dans le film sonore, parlant et chantant « Terre sans femme ». Il est regrettable que cet artiste ne se soit pas trouvé là lors de la présentation de ce film par Super  F'ilm, car le public lui aurait fait une belle ovation. "

Les spectacles, 3 janvier 1930

 

Dans nombre de communes de la Seine-Maritime, des rues portent aujourd'hui le nom de Frédéric Bérat. Hors de Normandie aussi. Comme à Toulouse. Son patronyme fut peint sur la coque de navires qui descendirent la Seine. Comme au jour où lui vint l'inspiration. Au Père-Lachaise, sa tombe est toujours fleurie.


Ecouter
Voici d'autres interprétations de Ma Normandie. Signalez-nous  les vôtres...

►  La version de Tony Provencher
►  La version des musiciens de surface
►  La version des Charlots
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Ma Normandie
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La famille Bérat

Le père, Jean Charles Bérat, est nécociant à Rouen. On retrouve dans l'histoire de la ville un Nicolas, fils de Jean Bérat, de la paroisse de Saint-Vincent, qui fut jadis condamné pour avoir porté un coup de couteau au sonneur des cloches de la cathédrale de Rouen. En 1761, il est fait mention d'un Bérat fils, négociant de Rouen, fondé de pouvoir d'un certain Watelet en procès pour injures avec un Jésuite, l'abbé Le Carpentier. En 1786, Bérat est dit négociant pour objets d’épiceries, liqueurs et confitures de gelée de pomme.

Un gros manufacturier de Rouen, Jean-Baptiste Curmer, a assisté au mariage des parents de Bérat :

"Il avait quarante ans et sa future dix-sept à dix-huit. Les âges n'étaient guère bien assortis, mais ce n'était pas là notre affaire et quelques jours se passèrent dans des danses sans fin, des déguisements, des parades et la plus grande chère qu'on put inventer. On se rendait chez le père du marié de toutes les maisons de campagne voisines, et nous donnions pour notre compte l'hospitalité à bon nombre de convives, au Puidelair, domaine de ma famille. C'étaient des amis de mon père et du marié, hommes graves ou qui auraient dû l'être avec deux ou trois de mes camarades, comme moi, à leur entrée dans la vie. Les messieurs sur le retour s'amusaient à nous faire rougir en parlant de nos prétendus succès auprès des jeunes danseuses de la noce."

Ch. Bérat Le Jeune est mentionné parmi les négociants de Rouen sous la Terreur. Sous l'Empire, les Bérat sont armateurs du navire l'Industrie et d'un second bateau, La Minerve, capitaine Dormoy, qui, tous deux, commercent avec l'Angleterre. Dans les minutes de Maître Boutrolle, 6 décembre 1811, on trouve l'estimation de douze douzaines d'assiettes de faïence de l'ancien négociant Bérat pour la modique somme de 40F. Sans doute le père du chansonnier.


Charles-Jean Bérat, marié à Bois-Guillaume le 14 octobre 1784 aura de son épouse, Jeanne Marguerite Costé, sept enfants qui vont naître au 18 de la rue des Tonneliers.

Charles Antoine, né le 29 janvier 1789. Il épousera sa cousine, Mlle Bérat et sera négociant comme son père, rue des Tonneliers. On le retrouve ensuite avec la qualité de propriétaire au 14 de la rue du Petit-Salut où il décède le 20 février 1869. Mais il possédait le château de Blainville-Crevon où il fut le bienfaiteur des écoles. La mairie conserve son buste signé Berthelot.

Louis Narcisse, né le 24 juillet 1791. Il épousera Geneviève Esther Périaux, veuve Gibert, fille d'une fameuse famille d'imprimeurs. Louis Narcisse fut commerçant à Paris, 10 rue Française et mourut à Rouen, le 17 juillet 1842 au 12, de la rue du Chant-des-Oiseaux.

Eustache, né le 4 novembre 1892, professeur de dessin au lycée de Rouen, il composa lui aussi des romances, notamment J'ai perdu man Coutiau,chantée dans toute la Normandie et parfois attribuée à tort à son jeune frère. Sa chanson fut si célèbre que tout Normand appela son couteau "mon Eustache".  Mieux: le mot fit son entrée dans le Larousse. Guitariste, il était aussi ventriloque et bon vivant. Il signait ses caricatures d'un B et petit rat jouant de la guitare.  Eustache épousa Caroline Léger de Happart dont il eut une fille unique, Louise. Il vécut au 21, de la rue de l'Epée. Puis, en 1852, après un banquet d'adieu à Rouen, il s'établit à Paris puis à Neuilly. Mais il finira ses jours à Granville où il meurt le 22 novembre 1884.

Théodore, né en 1797, fut aussi poète et compositeur. Comme son frère, Frédéric, il sera employé du gaz à Paris et vécut 2, rue Française, près de son aîné commerçant. Il est mort en 1881.

Marguerite Justine, née le 22 juillet 1798. Elle épousera, elle aussi, un membre de la fameuse famille d'imprimeur, Emile Périaux. Elle est décédée le 7 décembre 1871 au 8, de la rue d'Ecosse.

Frédéric, notre homme, naquit comme on l'a déjà dit en 1801.

Eugène, né le 8 août 1804, vécut au 26 bis de la rue de l'Avalasse. Auteur lui aussi de quelques romances, il est mort célibataire le 28 août 1880.



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SOURCES


Fazbien Persil, le Laboratoire des émotions.
François Lemoine, Rouen Lecture N°66, 2001
Eugène Guinot, Paroles et musiques de Frédéric Bérat, 1854.
Mémoires d'Alphonse Karr
Jeanne et Roudot, Le Viquet.
Musée des familles, lecture du soir, 1855.
Bibliothèque universelle de Genève, 1855.
Traité élémentaire d'harmonie, Mercadier, 1865.
Molière, Anatole Loquin, 1895.
Bibliographie universelle, François Joseph Fétis, 1866.
Dictionnaire de la conversation, Firmin Didot, 1864.
L'intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1876, 1889.
La gazette des salons, 1835.
Le Ménestrel, collection complète.
La vie quotidienne au pays de Caux et au Canada française, Anne-Marie Desdouits, 1987.
L'Artiste, 1841.
Bulletin de la société de l'histoire de la Normandie, 1910-1912.
Normandie, Jean-Robert Ragache, 1978.
Notes sur la  famille Magnan établie à Charlesbourg en 1665.
A Tougard, revue de la Normandie, 1868.
White Sulphur papers, 1839 (USA).
Singing our way to victory: French cultural politics
and music during the Great War, Regina M. Sweeney, 2001 (USA).
L'écho du public, 21 décembre 1901.
Revista de la Habana, 1857.
La 40 ans de la société historique franco-américaine (1940)
 Les populations civiles face au débarquement , Bernard Garnier, 2005.
Charles Yriate, 1887.
Roland de Cadehol, Chênedollé et Bérat, Parallèle littéraire, 1876, Vire.
François Halley (monument Bérat)

Le 1er janvier, la Normandie sera officiellement réunifiée. Une occasion de se pencher sur l’hymne des Normands, même si ce n’est pas un hymne officiel (mais il a été celui du bailliage de Jersey) : « Ma Normandie ».

Frédéric Bérat est l’auteur de la musique et des paroles de « Ma Normandie ». Né à Rouen en 1801, il alla à Paris pour y travailler comme employé de commerce. Son temps libre, il le consacrait au piano, à la composition et à la chanson et rencontrait régulièrement d’autres artistes. C’est sous l’influence de l un d’eux, le chansonnier Béranger, que Bérat fut amené à écrire « Ma Normandie ». Mais on ne sait pas avec certitude à quel endroit l’événement eut lieu. Officiellement, c’est sur le vapeur reliant Rouen et Le Havre. Mais le journaliste Félix Santallier affirme lui dans « Le Havre et ses environs » que Bérat a affiné et conclu son travail à Sainte-Adresse, dans la cabane qu’utilisait l’écrivain et journaliste Alphonse Karr quand il allait pêcher sur le rivage : « Frédéric Bérat inspiré écrivit au crayon sur un panneau de bois paroles et musique de cette romance mouillée de larmes et illuminée des sourires de l’amour du pays ». Les deux hommes s’étaient connus à Paris chez un ami commun, le graveur Tony Jehannot. Ce n’est pas tout : nous lisons en effet ceci sous la plume d’Alphonse Karr dans son « Livre de bord » : « Il est venu une fois passer quelques mois dans ma retraite et il en a daté quelques chansons. Tony Jehannot, cet été-là, avait loué une petite maison à Sainte-Adresse. Nous plaisantions souvent Bérat de son peu de goût pour la campagne, Bérat qui, né normand, a mis quelquefois une senteur d’ajonc si douce dans ses mélodies ». Et le fameux polémiste poursuit, en évoquant la cabane du bord de mer : « C’est cette cabane que Frédéric Bérat avait choisie pour en faire un cabinet de travail. C’est là, en vue de la mer, qu’il eut ses inspirations poétiques avec lesquelles il composa ses immortelles chansons « Ma Normandie », « Mon village », « Le berger de Normandie » ».

Quant à la date à laquelle fut composé et écrit le chant « Ma Normandie », là encore il y a des incertitudes mais on sait que c’est entre 1834 et 1836. Il exalte l’amour de la Normandie et celui de la patrie en même temps. Il évoque également les beautés de la nature et la nostalgie de son sol natal qu’éprouve le Normand émigré. C’est une œuvre du XIXe siècle romantique, ce siècle qui a vu la création de diverses chansons d’identité régionale. Citons « La Bourguignonne », « Les Montagnards » ou encore « Les Allobroges ». Mais « Ma Normandie » se démarque de celles-ci par ce fait singulier : elle a d’abord connu le succès à Paris, en tant que chanson à la mode, avant d’être adoptée par les Normands. En 1843 on l’entendit lors de l’inauguration de l’ouverture du chemin de fer de Rouen, puis en 1854 au siège de Sébastopol. Et en août 1914, des soldats normands et d’autres aussi chantaient « Ma Normandie » en allant au front. « J’irai revoir ma Normandie, c’est le pays qui m’a donné le jour ! »...

Paris-Normandie, 29 décembre 2015.




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