Nous sommes au début de la guerre de 70. Le 7 novembre, un ballon, le Jean-Bart, s'envole de Rouen pour porter dans la capitale quelque 250 lettres émanant de toute la France. A bord, les frères Tissandier, as de l'aéronautique...




Sur le plancher des vaches, la foule les acclame. Mais les voilà bientôt contraints à un atterrissage forcé face aux Andelys. Tout près des lignes prussiennes…

Le 8 novembre, ils reprennent le ciel à 16 h 30. Les voilà maintenant par une nuit glaciale. A 3000 mètres de hauteur, ils cessent de voir la terre et perdent tout espoir de rallier Paris. Alors, ils se rapprochent du sol, poussés vers la mer par un vent de sud est.
 

A bord, la température est de moins 14°. Engourdis, ils dérivent. Sous leurs pieds ne défilent que bois épais. Pas une plaine pour jeter l'ancre. Bientôt, le ballon plane au-dessus de Jumièges. Voici le récit que fit de cette aventure Gaston Tissandier. Un texte des plus intéressant. Outre les détails de l'événement, il nous renseigne sur l'état d'esprit des gens d'Heurteauville.  Face à la guerre. Face à leur maire dans cette commune indépendante depuis seulement deux ans. Mais laissons parler Tissandier...

"Contre une falaise énorme..."



« Le Jean-Bart arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumièges. En cet endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise énorme ; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange : c'est le gaz qui s'échappe. 

Nous rendons la main, les clapets se ferment avec un bruit sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une tête dans la Seine, mais, en aéronautes experts, nous avons calculé notre chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle s'arrête à 15 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, le Jean-Bart a évité la noyade. La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes traînantes, y clapote avec un léger bruissement ; la lune éclaire le globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect merveilleux. 

"Bientôt des clameurs"


Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre. 

— Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils ne nous échapperont pas ! 

— Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos poumons. Amenez-les sur le rivage. 



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Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre aide. Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs. 

— Silence, silence, crions-nous, écoutez-nous!... 

Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer. Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au Jean-Bart de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de salade qu'on égoutte dans un panier. 

En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se mettent tous en marche aux cris du « oh hisse ! » familier aux bateliers. Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce nœud gordien comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. Mais en vrais loups d'air, il ne faut par regarder aux torgnioles. 

"Un groupe de paysans s'avance"


On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au sol. Nous mettons pied à terre. Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour enlever leurs hommes, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village d'Heurteauville. 

Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire. Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur qui flairerait un faux billet de banque. 

— C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition. 

Au Grand-Hôtel d'Heurteauville


Nous demandons un piquet de six gardes nationaux, pour être de faction pendant la  nuit autour du ballon pour empêcher les fumeurs d'y mettre le feu, et les curieux de s'en approcher. M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit ensuite au Grand-Hôtel de la localité. C'est une humble chaumière, un cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait les honneurs avec une bonne grâce, ma foi ! charmante. Elle nous offre sa chambre pour passer la nuit. De grand cœur nous la remercions, heureux de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues. Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la propagande aérostatique. 
Il est possible que les frères Tissandier passèrent la nuit dans cette chaumière aujourd'hui disparue. Elle était située derrière l'hôtel Legendre.

— C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine ! il faut avoir envie de voir la lune pour monter si haut.

La conversation ne tarde pas à s'engager sur la guerre. La nouvelle de la levée des hommes mariés au-dessus de quarante ans n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme qu'on pourrait attendre.
Cependant quelques hommes sont résolus, et dans leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage. 

—      Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les craignons pas! 

Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux protestent contre cette ardeur belliqueuse. 

—      Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants ! Les Prussiens sont plus malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après. 

On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace, la Lorraine d'autres provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans, la tête de certains paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs enfants et surtout la vente de leurs produits. 

— Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne? 

— Eh ben ! Monsieur ! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux discours, discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon souper. Je ne connais que ça. 

"Le maire à Gambetta"


Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints d'avaler un grand verre de cidre. Nous n'avons pas la moindre soif, mais comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays ? Notre hôte est un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout de tout cœur le maire d'Heurtrauville, le « maire de Gambetta » comme il l'appelle. 

—      Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut pas ça... 
Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses dents, d'un air expressif.  (…)


Dessin conservé à la bibliothèque du Congrès, aux Etats-Unis. Agrandir

Aux heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre Jean Bart. II est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre factionnaires, l’arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur sur leurs têtes normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de railler la garde nationale d'Heurtrauville ; aussi je garde mon sérieux, tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de la patrie. 

A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il menace de se fendre contre un toit. Un de nos factionnaires nous appelle à la hâte. Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils si grossiers. (...)

 Au lever du jour le Jean-Bart dégonflé, séparé de son filet, est plié dans la nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen avec un ballot de 500 kilogrammes est la Seine. Notre ballon plié dans sa nacelle est sur le bord de l'eau tout prêt à être embarqué. Nous prendrons un des bateaux à vapeur du louage qui passe à 11 heures. 

"A vaut bin trente francs!"


Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs foyers, je les  remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux se détache du groupe et me demande un pourboire.

 — Un pourboire, grand Dieu ! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille ? Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde ?
 
Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui.

 — Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service militaire, ils ont travaillé toute la nuit, ils sont dix : cela vaut bien trente francs.

Gaston et Albert Tissandier
— Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité.

Ma foi, soyons généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux. Je pensais bien que l’histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau... Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil municipal d'Heurtrauville.

— Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la réclamation d'un de ses membres, a blâmé très énergiquement la conduite du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques uns de nos compatriotes. Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement à l'Etat, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos excuses. »


Bibliographie


Gaston Tissendier, Histoire de mes ascensions, 1879.