En 1836, de Saint-Wandrille à Jumièges, l'historien parisien Alfred Bonnardot refit le parcours qu'avait fait Victor Hugo un an plus tôt. Récit savoureux...



Vers la fin de mai 1836, je montai à bord d'un paquebot qui, depuis peu, faisait le trajet de Paris à Rouen. Je laissai bientôt derrière moi la bonne ville de Saint-Germain-en-Laye, le refuge des petits rentiers, le nid passager des amours parisiens, la tente d'où je narguai, en 1832, les fureurs du choléra.

Voici Mantes dite la jolie et les tours à claire-voie de sa cathédrale, où un boulet de la Ligue passa entre les deux jambes du brave Sully, le bras droit de Henri IV.

— Ventre saint-gris ! m'écriai-je, ne fera-t-on pas ici une relâche d'au moins cinq minutes, le temps de lorgner un peu ces vieux remparts historiques ? Frais inutiles de juron ? La machine avait repris son train échevelé.

Plus loin, sur la gauche, quelques tourelles se découpèrent sur l'horizon : c'était le château de Gaillon, palais de cardinal métamorphosé en prison, et dont la façade, amenée à Paris pierre à pierre, fut reconstruite sous ce nouveau ciel à côté d'un fragment du château d'Anet.

Salut à la patrie du Poussin ! Voici le bourg des Andelys, divisé en deux groupes, l'un au fond d'une vallée, l'autre sur la rive droite du fleuve, que dominent les ruines du château Gaillard, remarquable par sa forme de biscuit de Savoie, ses casemates percées dans le roc, où fut étranglée une reine de France, et ses pans de murs déchiquetés qui cherchent l'équilibre sur la pente d'un précipice.

Sur l'autre rive on entrevoit au loin les clochers de Louviers, la ville d'où un tiers de l'Europe tire ces sots habits noirs qui donnent à l'homme distingué du dix-neuvième siècle la tournure d'un gigantesque coléoptère prêt à prendre son vol.

Autre ville aux nombreuses aiguilles de brique, fumant comme le Vésuve au milieu de clochers en forme de chaudrons renversés ; c'est l'industrieuse Elbeuf dont les draps tapissent les mollets du Parisien qui possède ce genre d'agréments.

Enfin ! nous sommes dans les eaux de Rouen, la patrie de Pierre Corneille, la cité où serpente le sale ruisseau du Robec ! On aperçoit ses hauts clochers à jour, ses vieilles maisons de bois cuirassées d'ardoises ou brodées de fantastiques figures de bois qui ont vu les cendres de la Pucelle livrées au vent.

J'ai toujours revu avec joie le port de la capitale de la Normandie, ce port d'où s'exhale une éternelle odeur de goudron. Cette fois pourtant je lui fus infidèle. Il était nuit; un nouveau son de cloche, un nouveau paquebot m'appelaient. Je m'embarquai pour Caudebec au milieu de dix familles parisiennes qui voulaient voir l'Océan en nature et non plus sur les cartes de M. de Brué.

Une heure après le départ surgirent au-dessus d'un sombre rideau de peupliers deux tours géantes en ruine; c'étaient celles de l'abbaye de Jumiéges, fantômes pâles et décharnés, éclairés par la lune dont l'image agitait sur la surface du fleuve des spirales d'argent.

Jumiéges à la clarté d'une pleine lune, quelle belle fête poétique ! J'éprouvais une vive tentation de m'arrêter sur cette plage; mais j'hésitais. J'allais m'y décider enfin, quand, cherchant des yeux les deux colosses autour desquels serpente la Seine, je les revis, cette fois à l'orient, obscurs sur un fond lumineux. Trop tard ! Je débarquai donc à Caudebec.

Le lendemain, au soleil levant, j'aperçus de ma fenêtre le clocher en forme de tiare de la vieille ville célèbre au temps de Boileau par ses chapeaux de feutre.

Après une visite matinale aux dentelles de sa cathédrale, à ses rues sombres, tortueuses, d'une hideur pittoresque, je pris à pied la route de Jumiéges.

En jetant les yeux sur une carte du département, j'aperçus le nom de Saint-Wandrille à côté de celui de Caudebec. Ce nom me rappela un cloître solitaire et délabré, un dortoir sans ronflements, un réfectoire sans bruit de vases d'étain, des voûtes séculaires ornées de sculptures symboliques se désorganisant à petit bruit au milieu des ronces. Comme il y avait devant moi deux chemins, je tenais à me renseigner afin d'économiser mes pas ; je m'étendis sur le gazon de la route, attendant une occasion.



Passa un paysan porteur d'un sac où se débattait un jeune pourceau ; à ses côtés se dandinait une Cauchoise obèse à la face enluminée, un vrai poussah, tenant un panier de fromage et comptant ses gros sous. Je demandai au couple rustique le chemin de Saint-Wandrille; ce nom lui était inconnu.

Enfin, je vis poindre à l'horizon et s'avancer vers moi une redingote de bouracan surmontée d'un chapeau de paille à larges bords, une sorte de propriétaire campagnard qui paraissait fort soucieux. Je l'abordai poliment; il ne me rendit pas mon salut.

— Signe de bon augure, me dis-je à part moi : c'est peut-être, sans qu'il y paraisse, une âme préoccupée de quelqu'idée poétique.

 Monsieur, le chemin le plus court, je vous prie, pour aller à Saint-Wandrille?

Le quidam ralentit un peu son balancement monotone.

— J'y vas; il ne tient qu'à vous de me suivre.

Nous marchâmes côte à côte en silence. Il reprit le premier la conversation.

— Monsieur va à Saint-Wandrille ; il voyage peut-être pour les cuirs ou le noir animal ?

— Pas précisément; je voyage en artiste.

— J'entends : monsieur court le pays pour se désennuyer.

— Pour m'instruire et visiter les antiquités de la Normandie.

— Je ne comprends point ces belles occupations-là, je ne connais que les cuirs.

Je le crus d'autant mieux sur parole qu'en le considérant de plus près je pus lire sa profession prosaïque sur la peau demi-tannée de son visage maussade. Je suis loin de mépriser son industrie, celle notamment qui contribue à dignement habiller mes livres; mais ce qui me choqua, ce fut le ton railleur et dédaigneux de cette confidence. La vague qualification d'antiquaire que je lui avais déclinée lui paraissait absurde; j'ajoutai, pour faire sonner à son oreille un mot plus a sa portée, que je m'occupais spécialement d'architecture. Il fallait des murailles pour conserver ses peaux : donc un architecte, dans ses idées, devrait être bon à quelque chose.

Il reprit, en effet, avec un air moins refrogné :

 Ah ! nous sommes architecte.

 Ou peu s'en faut. J'ai ouï dire que Saint-Wandrille conserve encore des ruines magnifiques.

 Peut-être, répondit-il d'un ton mielleux, monsieur désirerait-il se procurer de la pierre à bâtir ?

 Pas en ce moment.

— Tant pire, car on ne la vend point, on la donne.

D'excellentes pierres tout équarries, prêtes à mettre en œuvre, à cinq francs la toise carrée !

 D'où proviennent-elles?

 Parbleu! de la vieille abbaye.

 Mais c'est un meurtre de vendre ainsi des pierres qui...

 Qui valent le double. C'est un meurtre, en effet ; un architecte doit comprendre cela.

Je compris ma méprise et, lui tournant le dos, je laissai prendre les devants à ce welche, comme eût dit feu Voltaire, nom que nous avons échangé contre celui de vandale.

Une fois seul, je continuai lentement ma route, savourant ces fraîches et riantes vallées dignes d'inspirer le Poussin, ce pays si beau que des moines se choisirent : c'est le plus complet éloge qu'on en puisse faire.

Tout à coup, du sein d'une touffe d arbres, je vis s'élever des débris d'arceaux et de riches faisceaux de colonnettes ornées encore de quelques vestiges de peinture. Je hâtai le pas et me trouvai face à face avec une sotte grille de fer nouvellement scellée dans les flancs d'une maison de style moderne. Tout auprès, un énorme monceau de moëllons grisâtres attestait suffisamment le mépris qu'on avait voué à ces ruines encore  imposantes. La grille étant ouverte, je la franchis, et mon œil s'empara avec avidité de vastes quartiers d'ogives ça et là rompues et prêtes à s'écrouler.

Ce premier ravissement calmé, mes regards s'abaissèrent sur une niche garnie d'un énorme cerbère enchaîné et, ce qui valait mieux encore pour le salut de mes jambes, livré aux douceurs du sommeil. Cette niche me troubla ; elle m'annonçait que je n'étais plus sur la voie publique et que mes jouissances d'artiste allaient dépendre du bon vouloir d'un propriétaire. Je fis donc in petto le souhait de trouver en lui un ami des vieux souvenirs ; mais, venant à songer aux pierres à cinq francs la toise, je sentis que l'illusion n'était plus permise. Je m'aventurai néanmoins au milieu des piles de moëllons symétriquement rangées dans la cour, attendant un acquéreur et une charrette. Un ouvrier vint à ma rencontre.

— Pourrait-on, lui dis-je, visiter l'ancien réfectoire de l'abbaye?

— Monsieur veut parler de la tannerie? Vous apercevez cette chaîne, à côté de la grande porte ? Au bout est une sonnette, et pas bien loin de la sonnette, l'oreille du patron.

 Croyez-vous qu'il permette?

 C'est selon; il n'est point tous les jours facile. L'an dernier, s'est présenté un jeune homme fort bien mis dà ! avec des gante blancs en chevreau magnifique, quoi !...

 Bref, entra-t-il ?

— Oh ! que nenni ! Le patron, le voyant roder autour de ses peaux, supposa qu'il venait sous ce déguisement lui escamoter ses procédés. L'autre déclina son nom, un nom en O. Le père Loupnoir répondit qu'il ne connaissait point ce nom dans les cuirs. Enfin il y eut entre eux des pouparlers peu agréables, et le jeune homme s'en est allé fort mécontent sans avoir rien vu.

— Merci du renseignement ! J'en profiterai.

Et je repassai la grille. En cet instant s'encadra dans une fenêtre voisine un buste dont la tête me fit l'effet de celle de Méduse : c'était l'homme à la redingote de bouracan. Je m'esquivai comme poursuivi par un vampire, et ne m'arrêtai qu'à Jumiéges.



Les restes de cette célèbre abbaye, plus heureux que ceux de Saint-Wandrille, étaient échus à un possesseur aussi affable qu'érudit. Sa porte était toujours ouverte aux artistes, aux touristes et aux antiquaires. Je visitai à loisir ces nefs si majestueuses et si libéralement préservées contre toutes nouvelles chances de ruine.

A mon départ on me pria d'inscrire mon nom sur le registre des visiteurs. Sur l'un des feuillets, que je m'amusai à parcourir, je rencontrai ces six lignes largement espacées et tracées en gros caractères :

12 août 1835.

En sortant de chez l'immon-
de propriétaire de Saint-Wandrille.

je félicite M. Casimir Caumont
d'avoir Jumiéges, et Jumiéges
d'avoir M. Casimir Caumont.

Au-dessous de cette inscription était apposée la signature de Victor Hugo.

Ce récit n'est point une fiction. Le registre existe encore, c'est probable, soit dans la famille de feu M. de Caumont, soit entre les mains de son digne successeur, un agent de change qui acheta, il y a quelques années, ces ruines grandioses pour les conserver et en faire les honneurs à tous les amis de l'art et de l'archéologie.

A. BONNARDOT.

Alfred Bonnardot (1808-1884) est un historien de Paris, bibliophile, essayiste et dessinateur. 
Source
L'Abeille impériale : messager des familles : revue du grand monde, des modes et de l'industrie, 1er février 1861.





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