15 mai 1852. L'historien Adelphe Nouville visite l'abbaye de Jumièges. Casimir Caumont vient tout juste de mourir. Témoignage...

On rencontre peu d'artistes, peu de personnes, peu d'étrangers même qui n'aient au moins entendu parler de l'abbaye de Jumièges.
Cette vaste célébrité est légitimée à la fois par les ruines des beaux cloîtres écroulés et par les souvenirs historiques qui se rattachent à ces édifices. C'est à Jumièges que l'on montre le Tombeau des Enervés, le tombeau de ces malheureux petit-fils de Dagobert qui commirent un crime plein de mystère et qui subirent un supplice encore plus mystérieux. Les têtes couronnées des deux jeunes princes apparaissaient sur les débris de leur sépulture, comme le dernier témoignage d'un fait historique dont l'esprit de controverse s'est emparé mais qui néanmoins doit reposer sur quelque authentique événement.
C'est encore à Jumièges que fut inhumée Agnès Sorel. Les Anglais achetèrent le tombeau de cette femme célèbre à qui l'on doit en partie leur expulsion du territoire français ; ils démolirent pièce à pièce ce reste élégant d'architecture gothique après en avoir numéroté les morceaux, ils le réédifièrent en Angleterre, ils n'oublièrent derrière eux qu'une large pierre tumulaire, noire, épaisse et lézardée, sur laquelle on lit pour épitaphe une de ces courtes inscriptions que le moey âge a toujours si bien formulées :

Hic jacet in tombei milis simplexque columba

Tout est ruines et poussière à Jumièges. on se demande comment le premier ouragan venu de la mer, qui n'est qu'à deux pas de là, n'a point encore balayé du sol ces murailles sans voûtes, ces arceaux sans ciment, ces ogives sans base. C'est avec hésitation que l'on traverse les cours et les galeries ; c'est avec crainte que l'on monte l'escalier de la moins ruineuse des deux tours, bien que l'on soit dégagé de toute préoccupation matérielle par la vue de sites magnifiques qui vous causent un profond recueillement. Mais, tout chancelants, tout désolés, tout éparpillés que soient ces débris, ils suffisent à l'imagination du voyageur, ils en excitent la puissance ; on devine, on se représente l'antique splendeur de ces monuments abattus. Chaque pierre dont on brise involontairement du pied l'arète délicate ou le feuillage sculpté, semble mumurer des noms d'ancêtres ; à ce bruit l'histoire répond ; on est en pleine féodalité.
Que disons-nous ? On remonte plus loin encore. Regardez, au septième siècle, les rives de la Seine en Normandie ; elles sont sauvages, désertes, couvertes de sombres forêts. Combien de profondes retraites pour ceux qui, brûlant d'une ferveur religieuse, cherchaient, loin du monde, à user leurs jours dans les austérités monastiques ! AUssi, c'est là que saint Philibert, après saint Wandrille, vint demeurer. En vérité, pouvait-on mieux choisir ? Cherchant à racheter par des œuvres pieuses ses débauches et ses cruautés, Dagobert Ier abandonna à saint Philibert la plaine marécageuse de la presqu''île de Jumièges.
 Maintenant, regardez passer ces ombres : Clovis II, la danoise Bathilde, les Enervés ! Puis, deux siècles plus tard, écoutez le cliquetis des glaives des barbares, voyez la lamme de leurs incendies. Bientôt, Agnès Sorel, qui habita un château voisin, appelle sur l'abbaye l'attention et la protection de Charles VII ; et voilà qu'auprès de la sévérité des cloîtres, de la grandeur de ses trois éflises, Jumièges voit s'élever l'élégance mondaine d'une joyeuse salle des gardes ! Enfin, nous sommes en 93 et tout disparaît.

Lorsque le 15 mai dernier, nous sommes entré dans la cour principale de cette mélancolique abbaye, les échos des voûtes, qui répétaient les chants harmonieux de tant de jeunes voix qui ne sont plus, répondaient aux grincements de la scie, aux coups de hache de deux voigoureux bûcherons. Comment exprimer notre étonnement ! N'étions-nous pas dans la maison de Dieu, dans la maison de l'art, dans la maison de l'histoire ! Profanation !... Ces deux hommes eux-mêmes paraissaient supporter difficilement la présence d'un ami de ces belles et pauvres ruines. Nos chiens, qui tout d'abord s'étaient ennemis, avaient cessé d'aboyer.

Jumièges, ruines, jardins et parc, appartenait en toute propriété à M. Casimir Caumont, maire de Jumiges, chevalier de la Légion d'honneur, ancien président du tribunal et de la chambre de commerce de Rouen. Cet archéologue distingué est mort le 18 avril dernier. Il laisse un nom et des souvenirs chers aux artistes. M. Sainte-Croix Caumont, frère du défunt, a voulu conserver au public les ruines fameuses que la supersition populaire a longtemps remplies de fantômes. Il vient d'affermer le parc de l'abbaye, n'exigeant du locataire actuel, pour toute redevance, que la promesse d'entretenir constamment et avec soin les reste des bâtiment et des dépendances. Ce désintéressement, qui honore M. Sainte-Croix Caumont,  est un hommage rendu à la mémoire d'un frère. En effet, c'est peut-être à M. Casimir Caumont que l'on doit d'admirer encore aujourd'hui la trace de l'une des plus belles abbayes de la Normandie, à la honte de nos gouvernements, à la stupéfaction railleuse des touristes d'outre-mer.
Le musée formé lentement par M. Casimir Caumont est remarquable. Cela rappelle quelqu'une salle de Cluny. On y voit néanmoins des tableaux de grande école, des tableaux modernes et des objets d'art qui ne proviennent ni des restes de l'abbaye, ni des fouilles que l'on a faites dans le parc. Ce musée est maintenant ouvert à tous les visiteurs. Entre mille choses précieuses, on y découvre un très beau buste du propriétaire, exécuté par Dantan.

Les appartements particuliers de M. C. Caumont ont été boisés, lambrissés, meublés en partie avec des débris provenant des églises et des cloîtres. Les ajustements ont été faits avec infiniment d'intelligence et de goût. La cheminée, en chêne sculpté, avec des sièges intérieurs et des chenets plus pesant qu'un homme, n'a peut-être pas sa pareille dans les trois royaumes. Nous avons admiré un prie-dieu et quelques vitraux. Des écussons armoriés, servant pour ainsi dire de corniche à tout le salon, portent les noms de tous les principaux personnages qui ont bâti, embelli, habité l'abbaye : Clovis, Bathilde, Charles VII, Agnès Sorel, Jeanne d'Arc, Casimir, roi de Pologne, etc., etc. A côté de l'écusson de M. Caumon de Jumièges, il en est un qui attend un nom. Ce nom qui manque n'est pas le moins éloquent de tous. Un plan général de Jumièges, peint sur un guéridon en Pierre par M. Jollivet, fait réfléchir sur l'étendue du monastère qu'il reproduit. QUel étrange entassement d'édifices de tout espèce ! Quel mélange de tours et de souterrains, de chapelles et de celliers ! Et partout, quelle élégance ! En un mot, quel phalanstère ! Eh ! Pourquoi pas, quel phalanstère ? Qui sait, mon Dieu ! sans le vouloir, sans s'en douter, changeant les noms de certaines choses, se masquant, prenant un détour, l'humanité retourne à de vieux usages, se livre à de défuntes idées !

Au nom de l'art, au nom de l'histoire, nous engageons les amateurs de toutes les belles choses à ne point oublier le chemin qui conduit vers celle-la. Les artistes seuls regretteront l'hospitalité large et charmante de M. Casimir Caumont, ainsi que son aimable érudition. Et puis, la toute elle-même, est si belle ! Rouen d'abord, avec ses vieilles rues, avec ses vieilles maisons, avec ses quatre incomparables monuments gothiques, avec sa côte de Canteleu, d'où l'on découvre un de ces paysages meiveilleux que Walter Scott lui-même eut désespéré de pouvoir raconter, ensuite, si l'on veut, les bords de la Seine, en passant par Saint-Martin et par Duclair, deux jolis bourgs se pavanant au milieu de jolis sites, enfin Jumièges !
Adelphe NOUVILLE.

L'auteur de l'article qui précède ayant omis de rappeler les légendes qui se rattachent à l'abbaye de Jumièges, nous choisissons, pour combler cette lacune, celle de ces légendes qui paraît avoir perpétué un usage local naguère encore en vigueur, dont nous empruntons le récit et le dessin à la mremarquable notice publiée sur le tombeau des Enervés de Jumièges par H. Langlois, l'un des artistes et des antiquaires les plus distingués qu'ait à regretter la Normandie.



Source : L'Illustration, juin 1852.



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